Philosophie cathare


Evangéliste et Fondamentalistes sont-ils de « bons chrétiens » ?

Evangélistes et fondamentalistes
sont-ils de « bons chrétiens » ?

Yves Maris, le 01/05/2005

a question semble paradoxale, outrageante pour qui partage aveuglément l'explication du christianisme que donnent les évangélistes et les fondamentalistes. Mais leurs commentaires des événements qui se déroulèrent en Galilée et en Judée, il y a deux mille ans, ne peuvent être reçus comme une vérité première. Dès la génération apostolique, l’interprétation de l’avènement de Jésus le Nazaréen fut marquée par la diversité. Le regard que les cathares d’aujourd’hui portent sur le mouvement chrétien américain, si fortement engagé dans le monde, est nécessairement critique. D’abord, parce que le christianisme cathare est une quête de la sagesse indubitablement liée à celle de la connaissance. Ensuite, parce qu’il est essentiellement non violent.

Ce n’est pas la lecture des Evangiles qui nous amène à la compréhension des croyances évangélistes et fondamentalistes ; puisque la fréquentation des mêmes textes marque précisément notre différence (notons toutefois que la critique des documents que nous pratiquons vise à faire, d’abord, la part de l’altération et de l’authenticité des textes). Ce n’est pas davantage par la lecture de la Torah ; puisque nous l’écartons comme contradictoire à l’Evangile authentiquement paulinien. Il reste que l’unique façon de comprendre la pensée des évangélistes et des fondamentalistes est de les suivre au travers de leur histoire, dans leurs prises de positions et dans leurs actes, pour connaître si leurs croyances sont effectivement conformes à la raison chrétienne, qui veut que l’amour universel soit la valeur absolue d’un croyant dans le monde.

Le protestantisme évangélique représente une conception naïve du christianisme, développée dans les pulsions et les passions de l’histoire des Etats Unis d’Amérique. Cet élan horizontal aux contours populistes est né de son contraire, l’anglicanisme, religion d’Etat marquée par les traditions liturgiques et cléricales de l’Eglise romaine, voie moyenne entre le catholicisme et le protestantisme. Tandis que la religion anglaise s’établit facilement dans les colonies du Sud, elle se heurta, dans le Nord, à la dissidence majoritaire des congrégationalistes, qui revendiquaient l’autonomie des paroisses, et à celle des presbytériens, qui confiaient l’autorité à des assemblées d’anciens et de pasteurs.

Les époques marquées par un zèle religieux, qui déploie le prosélytisme et provoque des conversions en chaîne, sont appelées « réveils » dans la tradition protestante. Et c’est un « grand réveil » que connurent les colonies anglaises d’Amérique dans le deuxième quart du XVIIIe siècle, sous l’impulsion des prêcheurs anglicans. La question du salut constituait le cœur de toute prédication. Il s’agissait d’abord de prendre conscience de l’état de péché, en lequel chacun se complaisait, et de se repentir devant l’idée de dieu que les sermonneurs agitaient. Les chrétiens « réveillés » accueillaient la miséricorde et la grâce divine par l’acceptation du salut en Jésus Christ, « mort et ressuscité ». Au terme de ce processus d’édification de la foi, nul ne doutait d’être enfin sauvé des affres de l’enfer. Le sentiment d’une régénération individuelle, issue de la conversion, venait bousculer les valeurs attachées à un christianisme acquis par la naissance et par la tradition. Le dynamisme et l’engagement des assemblées locales renversaient les fondements hiérarchiques et doctrinaux. Ils donnaient l’avantage aux congrégationalistes sur les hiérarchies instituées.

L’Eglise anglicane, si joyeusement bousculée, ne survécut pas à l’indépendance des colonies américaines. La constitution des Etats-Unis garantissant la liberté religieuse, elle perdit la position de religion d’Etat sur laquelle elle avait été fondée dans l’Angleterre du XVIe siècle. Elle parvint toutefois à se perpétuer sous l’appellation nouvelle d’Eglise épiscopale.

Avec l’effondrement de la doctrine anglicane, l’expression de la foi se modifia radicalement. Les nouveaux convertis reçurent « la Bible » (la Torah juive et les Evangiles chrétiens) comme la « Parole de Dieu ». Ils lui donnèrent un caractère fondamental. Favorisant la crédulité en des textes légendaires et composites, les prédicateurs illuminés rejetaient tout commentaire critique. C’est ainsi que, portée par le « réveil évangélique », une nouvelle idéologie chrétienne envahit l’espace américain. Elle fut soutenue par un prosélytisme béat, qui s’appuya sur les Eglises baptistes et méthodistes.

Rappelons que le baptisme est une religion chrétienne calviniste, apparue dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Elle tire son nom du fait que le baptême par immersion réalise symboliquement l’entrée du prosélyte, après qu’il a publiquement fait valoir l’authenticité de sa conversion. Très marquée par les idées congrégationalistes et puritaines, le baptisme valorise extrêmement les assemblées locales. Le méthodisme, quant à lui, se caractérise par une insistance sur la sanctification. Il tente de réaliser la synthèse de la doctrine luthérienne de la grâce et de l’éthique catholique de la sainteté. La sanctification n’apparaît pas seulement comme l’accomplissement de bonnes oeuvres ; elle réside largement dans une disposition de l’âme qui s’acquiert progressivement.

A l’appel de pasteurs activistes, les fidèles se rassemblaient en de grandes célébrations. Ils manifestaient les joies du salut dans l’enthousiasme et le délire. Les prêches enflammés jouaient sur le vieux registre des luttes dramatiques du bien contre le mal. Proclamant leurs doctrines morales, ils conduisaient les âmes sans raison jusqu’à l’idée qu’ils se faisaient de la sainteté. Le protestantisme évangélique devint rapidement la religion dominante, particulièrement dans le Sud. Tandis que les indigènes mourraient en grand nombre des coups qu’on leur portait et que les Africains souffraient dans les fers de multiples corvées, les évangélistes achevaient leur conversion. Ils entretenaient le génocide et adhéraient pieusement aux valeurs fortes de la société esclavagiste. Ils prenaient possession de « la terre promise » pour la gloire de leur dieu et le salut des hommes. Les Eglises baptistes et méthodistes devinrent les colonnes d’un ordre social qui mena « le nouveau monde » à la guerre civile.

La Guerre de Sécession, qui déchira les Etats-Unis de 1861 à 1865, fut une guerre religieuse préparée et argumentée par les prédicateurs évangéliques. Ils proclamaient que la « Parole de Dieu » légitimait l’esclavage. Devant le sénat, considérant que le dieu qu’ils vénéraient avait créé « la race noire » pour servir « la race blanche », les représentants sudistes déclarèrent que l’esclavage, empreint de sagesse chrétienne (tel qu’il était sensé se pratiquer dans le Sud), procédait d’une bonne institution. Ils firent valoir que la servitude avait été codifiée par « Dieu » lui-même, dans la Torah, et que l’Epître à Philémon (dont nous mettons en doute l’authenticité) en constituait la preuve évangélique. Les abolitionnistes du Nord assuraient, à l’inverse, que l’esclavage avait été aboli par Jésus Christ et que l’apôtre Paul avait clairement annoncé qu’il n’y avait désormais « ni maître, ni esclave ». De ces contradictions, les liens communautaires entre les Eglises du Nord et du Sud se brisèrent tout net.

Lorsque la victoire des Yankees et l’épuisement des Confédérés mirent fin à la guerre, il ne restait aux Eglises du Sud (acquises aux évangélistes), qu’à affiner leurs arguments en vue de justifier l’hécatombe qu'elles avaient largement provoquée. Elles soutinrent que la cause sudiste était assurément celle de « Dieu », l’erreur venant de ce qu’elles avaient cru que, parce que la cause était juste, la guerre se gagnerait. Or, une lecture attentive de la Bible dévoilait effectivement la souffrance du serviteur de « Dieu », tel le Christ sur la croix. Les chrétiens du Sud n’avaient donc été vaincus que par le péché des mécréants du Nord et le dieu de la Bible demeurait auprès d’eux. Les prédicateurs en appelèrent au prophète Daniel. Figure idéale du héros vaincu, mêlant à la noblesse une grande sagesse, arraché à la Jérusalem perdue, il représentait un modèle de fidélité dans la débâcle. En lui, les sudistes ruinés et défaits pouvaient se reconnaître. Bien que l’avenir semblât obscur, leur dieu subsistait comme l’ultime recours. Puisque la sainteté se nourrit de la pauvreté, ne fallait-il pas rendre grâce à ce dieu d’avoir été vaincu ? Miracle de la théologie ! L’appel à la sainteté fut reçu avec grand enthousiasme. Il suscita le renchérissement du courant pentecôtiste.

L’on comprend que la population noire n’acceptât point l’argument du juste souffrant. Tout aussi évangélistes que leurs maîtres dépossédés, les esclaves affranchis affirmèrent une espérance particulière au sein de leurs propres Eglises. Ils trouvèrent dans l’Exode la légende édifiante qui collait à l’abolition de l’esclavage. La souffrance des « Hébreux » sous le joug égyptien avait été la leur. Ils partageaient avec eux l’élan de la libération selon « la volonté de Dieu ». Ils chantèrent leur liberté sur les rythmes des negro-spirituals (qui devaient évoluer vers le gospel en s’adaptant aux rythmes du blues et du jazz). Ce dieu de la Torah, qui avait exaucé leurs prières, était assurément le leur. Ajouté aux conditions misérables de leur nouvelle vie, l’élan évangélique les amena à participer au mouvement pentecôtiste qui se développa au début du XXe siècle.

L’ardeur charismatique constituait une tendance de la spiritualité protestante. Mais le pentecôtisme, qui allait élaborer une doctrine originale et se constituer en Eglises séparées, se manifesta à partir de pratiques communes de défoulement spontané. Les corps entraient en mouvement, en des sortes de gesticulations et de danses extatiques, provoquant des charabias de paroles inarticulées. De telles manifestations étaient d’autant plus attribuées à « l’esprit de Dieu », qu’elles semblaient procurer des dons de prophétie aux acteurs et provoquer des guérisons spontanées chez les malades. Les pentecôtistes affirmaient que toute vie chrétienne devait nécessairement réactualiser les charismes de l’Eglise primitive. Un tel mouvement religieux, où la culture apparaissait comme un frein à l’expression de l’esprit, où la spontanéité était autrement valorisée que la réflexion, où les contorsions et les convulsions témoignaient de l’élévation d’âme bien plus que les civilités, réconforta les déshérités et mélangea pour un temps les Blancs et les Noirs dans un délire aussi insensé que bienfaisant pour chacun.

Dominé par la puissance du Nord, le Sud succomba aux démons de la discrimination raciale. Les Etats instituèrent les Codes des Noirs, avec la bénédiction des Eglises blanches, pour n’accepter la liberté des anciens esclaves que dans le cadre d’une séparation rigoureuse. Le Ku Klux Klan acheva d’effacer la moindre liberté des nouveaux affranchis, en veillant à la ségrégation. Une poignée de vétérans de la guerre civile furent les promoteurs de cette organisation occulte, qui visait à interdire aux Africains l’exercice des droits civiques. Ils utilisèrent la peur, les violences extrêmes et l’embrasement des églises noires. Affublé du titre de Grand Sorcier, un ancien général fut porté à la tête du mouvement qui compta bientôt des millions de partisans.

Lorsque l’esprit de l’Evangile (authentiquement paulinien) est méconnu, chacun peut s’égarer et trouver ce qui lui chaut dans des textes évangéliques revus et corrigés. Nul ne semble avoir compris, au cœur des haines de classes et de races, le sens fondamental de la controverse de Jérusalem qui mit âprement aux prises l’apôtre Paul et Jacques (le frère de Jésus), au sujet de la convivialité et de l’abolition de la ségrégation que les juifs pratiquaient. Ici se dévoile la question de la rupture entre la Torah et l’Evangile. Les Eglises judéo-chrétiennes (catholique et protestantes) acceptèrent la discrimination raciale en se fondant sur la Torah (récupérée comme Ancien Testament). Celle-ci justifiait « le ségrégationnisme » de Jacques, contre « l’abolitionnisme » de Paul. L’apôtre, en effet, réclamait le rejet des lois du Sinaï, qu’il jugeait empreintes de « la marque de l’esclavage ».

Garantes de l’ordre social, les Eglises constituaient la base conservatrice de la nation. Elles dominaient largement les débats de société au travers des prédications, de la presse et de l’enseignement. Elles imposaient leur morale et n’imaginaient pas une politique nationale qui n’eût été fondée sur leur idée de dieu. Les prêcheurs l’assuraient : nul désordre ne venait rompre la juste distribution des rôles, nulle calamité du ciel ne s’abattait sur la communauté, sans que le péché ne l’eût provoqué. La question darwinienne tomba comme un pavé dans cet état d’esprit.

La théorie de l’évolution vint chambouler les cadres bibliques de la pensée dominante. Si la Genèse devait être ramenée du rang de vérité révélée à celui de mythe pour enfants, si les premières pages de la Bible se trouvaient erronées en regard de la réalité de l’homme, qu’en serait-il de l’ensemble du Livre ? Comment accepter que la Torah devint une mythologie ? L’ordre de la vieille société sudiste et celui du monde entier se virent menacés par cet enseignement arrivé d’Angleterre. Les quelques universités prestigieuses du Nord, qui adhéraient à ce questionnement, introduisaient un humanisme scientifique si menaçant pour l’ordre (social) divin qu’il devait constituer un terrible péché.

La puissante Southern Baptist Convention prit la tête de la contre-offensive. Elle affirma péremptoirement que l’homme était « une créature particulière de Dieu ». Baptistes et méthodistes obtinrent des assemblées d’Etat qu’elles interdissent tout enseignement contraire à la tradition biblique. L’expression « Bible Belt » fut reprise par les libéraux critiques pour signifier l’enfermement de cette religion surannée, réfractaire à la connaissance, insensible à l’esprit scientifique. En défendant la Bible comme « Parole de Dieu » délivrée aux hommes par la médiation de Moïse et du Christ, les Eglises évangéliques du Sud témoignaient leur fondamentalisme. Elles demeurèrent cependant à l’écart d’une confrontation directe avec le courant de théologie libérale et rationaliste, qui commençait à se développer dans le Nord. En revanche, les fondamentalistes du Nord se trouvèrent face à face avec les libéraux ; au point qu’ils se séparèrent des communautés traditionnelles jugées accommodantes. Le but était de préserver « les fondements » de la doctrine chrétienne.

La lutte contre le darwinisme se cristallisa lors du « procès du singe », qui se déroula en 1925 dans le Tennessee. Il se trouva qu’un professeur de sciences naturelles avait enseigné la théorie de l’évolution, en dépit de la législation qui l’interdisait (ce qui est toujours le cas dans cinq Etats). Considérant que la religion formait la base de l’éducation des enfants et l’encadrement moral de la société, l’argumentation des fondamentalistes porta sur le droit des Etats à légiférer comme ils l’entendaient. Les libéraux firent valoir que la liberté, qui constituait le fondement de la nation, était indivisible et, par conséquent, que la liberté d’enseigner se trouvait garantie par la constitution, au même titre que la liberté de penser. Si les fondamentalistes eurent gain de cause, ils n’en demeurèrent pas moins marqués par la bêtise de leurs croyances.

La Prohibition représenta une tentative évangélique grandiose de contrôler la société. De 1920 à 1934, les Etats-Unis interdirent la consommation des boissons alcoolisées sur l’ensemble de leur territoire. L’alcool était tenu pour contenir « l’esprit du diable ». Il égarait les hommes de leurs responsabilités. Il les changeait en bêtes, si ce n’est en démons. La morale chrétienne ou simplement civique se brisait sur les débauches éthyliques. Catholiques et épiscopaliens restèrent sur la réserve. Mais après que les chrétiens du Nord avaient aboli l’esclavage, les chrétiens du Sud décidaient la prohibition de l’alcool. Ils bouleversèrent l’ordre social pour le bien de tous, semblait-il, en imposant les vertus évangéliques par la loi. Pourtant, la prohibition connut un échec éclatant. Loin d’instituer un modèle social idéal, elle généra un système de réseaux mafieux et une culture nouvelle des crimes et délits. Tout projet de société chrétienne sembla définitivement perdu, en dépit d’une idéologie évangélique qui soulevait toujours les foules. Cette époque resta marquée par deux grands symboles du mode de vie américain : les cigarettes, distribuées aux quatre vents pour le malheur des hommes, et le Coca-cola, image de la déculturation des peuples, inventé en 1886 par un pharmacien d’Atlanta et largement promu par les Eglises évangéliques.

Le christianisme paulinien authentique affirmait que la loi avait été manifestement ruinée par le Christ. Il s’agissait évidemment de la Torah, qui normalisait les relations entre juifs et l’idée qu’ils se faisaient de dieu ; mais aussi de la loi romaine, qui justifia tout autant que la loi du Sinaï la condamnation du Nazaréen rebelle. Le christianisme se dévoile toujours dans le dépassement des lois positives, nécessairement perverses et violentes. Il se construit par l’inauguration de relations humaines fondées sur l’amour pur. Vouloir instituer une légalité des valeurs chrétiennes constitue un contresens de l’esprit. Condamné par deux justices complices, « le Christ est donc mort pour rien ? », s'écriait l’apôtre face aux premiers judéo-chrétiens qui prétendaient imposer une légalité en dépit de l’amour.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les contrastes économiques entre le Nord et le Sud étant gommés et la réconciliation réalisée, le protestantisme commença à présenter une diversité qui peut se ramener à trois grands courants : l’évangélisme, le fondamentalisme et son opposé, le libéralisme.

L’évangélisme, qui avait déjà largement développé le prosélytisme hors de ses terres de prédilection, se rassembla dans The National Association of Evangelicals en vue de tisser un réseau serré d’organisations ecclésiales. Il se donna les moyens d’un activisme puissant au sein de la société. C’est alors que parut la figure du prédicateur populiste Billy Graham (à la tête de la Billy Graham Evangelistic Association), considéré aujourd’hui comme le conseiller spirituel des grands hommes d’Etat américains. Convaincu de sa bonne foi, costume bien mis, cravate irréprochable, la Bible brandie tel un fétiche, infatigablement, l’évangéliste appelle à la conversion et à l’engagement partisan. L’on raconte qu’il fut baptisé dans « l’eau boueuse d’un lac de Floride ». La naïveté de son message prophétique séduit bien au-delà de l’Eglise baptiste. Chacun peut renouveler sa vie et naître une nouvelle fois (pour devenir « a born again »). La conversion revêt essentiellement un caractère éthique. Il ne s’agit pas de reconsidérer les hiérarchies ou les puissances du monde, ni le légalisme pieux ou le moralisme dévot ; il s’agit d’adhérer au modèle comportemental et d’abandonner sa raison au message évangélique ingénu qui renferme l’idée d’un dieu personnel. Le primat de la « conversion » vaut ici abandon de tout esprit critique. Point d’histoire des idées religieuses, point de perspectives épistémologiques, point de débats théologiques. La conversion est une foi aveugle, une confiance béate dans la sophistique enflammée du prêche dominical.

Le protestantisme évangélique se caractérise à la fois par la lecture crédule de la Bible, la valeur attachée à la conversion naïve et le prosélytisme entreprenant. Assurément, les Eglises baptistes du Sud ont su créer une offre sociale et religieuse particulièrement attractive pour une multitude en quête de relations humaines et de solidarité tangible. En Europe, les propositions festives, musicales, sportives, la convivialité, l’entraide, les soins aux malades sont largement sécularisés et laissés à la charge des pouvoirs publics ou d’associations conduites par les meilleures volontés laïques. Aux Etats-Unis, l’offre sociale est dans les mains des Eglises qui emballent les services rendus dans la rhétorique évangélique. Les Européens laissent l'organisation de la société et la coupe d’espoir aux discours politiques laïcisés. Aux Etats-Unis, les prêches dominicaux arrangent le monde et guident l’espérance. Sur de telles bases, la religion nouvelle s’est cristallisée dans la Southern Baptist Convention que les Européens ont découverte avec étonnement à l’occasion du soutien, si contraire à l’Evangile, qu’elle accorda au président George W. Bush pour porter le fer et le feu en Irak.

Tandis que les Eglises méthodistes et baptistes du Nord vivaient la sécularisation des idées et le déclin des croyances, les Eglises baptistes évangéliques du Sud voyaient leurs effectifs s’envoler : de six millions de membres répartis en quelque vingt-cinq mille communautés, en 1945, à seize millions de membres distribués en quarante-deux milles communautés, aujourd’hui. Elles connurent leur première grande gloire lors de la prise du pouvoir par Jimmy Carter, fervent baptiste, prédicateur et catéchiste à ses heures, élu président des Etats-Unis en 1976. Cette consécration politique raidit rapidement le mouvement évangélique sur des positions fondamentalistes, jusqu’à afficher de véritables prétentions messianiques et appeler à la guerre contre l’islam.

Tandis que le mouvement évangélique prenait son envol, le Civil Rights Mouvement tenta d’endiguer la culture raciste de la Bible Belt. Certes, l’ensemble des Eglises avait pris position contre la ségrégation raciale, au début des années cinquante, mais leurs adeptes faisaient fi de ces résolutions. Rageurs, les Noirs revendiquèrent avec force leur intégration. Au cœur du conflit, le pasteur baptiste Martin Luther King lança la Southern Christian Leadership Conference, mouvement non violent inspiré de l’action du Mahatma Gandhi. Les Noirs pacifistes, victimes des haines raciales, rappelaient trop l’image des chrétiens persécutés au nom du Christ pour ne pas devenir la mauvaise conscience de l’Amérique chrétienne. Le pasteur Jesse Jackson (il postulera à l’investiture démocrate en vue des élections présidentielles de 1984 et 1988) participait à cette stratégie revendicative qui regroupait les pasteurs évangélistes noirs.

Martin Luther King parvint à rassembler les foules autour de thèmes prophétiques valorisant l’universalisme chrétien. Son parti pris évangéliste, souligné par ses appels à la conversion, lui assura l’adhésion de l’ensemble des Eglises noires, mais également le ralliement d’une majorité d’Eglises blanches. Sa référence à la sagesse du Mahatma, comme source d’inspiration pour les chrétiens, toucha les protestants libéraux du Nord et lui assura la considération de l’opinion publique européenne. La marche sur Washington, qui rassembla quelque deux cent mille personnes en août 1963, fut l’un des grands moments de cette aventure humaine. Néanmoins, le mouvement du Black Power tenta un moment de prôner la lutte violente, en opposition au mouvement pacifiste.

Les lois sur les droits civiques votées par le Congrès des Etats-Unis, dans les années 1964-1965, mirent un terme officiel à la ségrégation. Si, malgré tout, le clivage entre les Noirs et les Blancs demeure toujours marqué, jusque dans les Eglises évangéliques, les Américains d’origine africaine pèsent désormais suffisamment dans les consultations démocratiques pour que l’une des leurs, la presbytérienne Condoleezza Rice, ait accédé à la haute fonction politique du Secrétariat d’Etat.

Parallèlement au mouvement évangélique, les fondamentalistes se regroupèrent dans l’Américan Council of Christian Churches. Ici, l'exubérance charismatique, la libération des émotions, le débraillé et le relâchement n’étaient pas des manières chrétiennes. Les prédicateurs, qui appelaient à la pratique des valeurs bibliques, ne débordaient pas de l’enthousiasme évangélique. Ils portaient la conviction que la piété normalisée et la dévotion contrôlée assuraient une vie chrétienne juste et convenable.

Le fondamentalisme s’affirma à l’occasion des discussions théologiques qui animaient les Eglises protestantes. The Fundamentals : A Testimony to the Truth constitua le manifeste du christianisme « orthodoxe », par opposition au penchant moderniste du début du XXe siècle. Le fondamentalisme parvint à séduire les foules conformistes en attente d’un cadre religieux que ni la raison ni les sciences ne pussent ébranler. De sorte que des Eglises entrèrent en dissidence, pour se préserver du questionnement scientifique et de l’œcuménisme ambiant (qui devait aboutir à la signature d’un document de synthèse théologique entre évangélistes et catholiques, en 1994).

Les Eglises fondamentalistes se sont ajoutées à la mosaïque des Eglises américaines, conformément à un acte de foi présentant trois particularités. Le premier caractère de cette croyance est, précisément, la crédulité : les textes bibliques sont reçus comme des vérités absolues, qu’aucune science ne saurait venir contester. Le deuxième caractère est l’utopie millénariste : le sens de l’histoire mène le monde à la perdition, jusqu’à ce que le Christ vienne inaugurer le « Royaume de Dieu » (qui durera mille ans). Le troisième caractère réside dans la séparation, selon le principe biblique qui veut que le mal soit ôté du milieu de la communauté.

Compromis par le voisinage du Ku Klux Klan, ridiculisés par le « procès du singe », déconsidérés par l’échec de la Prohibition, les fondamentalistes ne retrouvèrent un espace politique qu’à la fin des années 1970. C’est alors l’entrée en scène des fameux télévangélistes, Jerry Falwell et Pat Robertson. Les deux prédicateurs aux élans démagogiques, s’appuyèrent sur « la majorité morale » pour sauver la nation d’une déchristianisation annoncée. Leur croisade contre les valeurs libérales ou la libération des mœurs se poursuit aujourd’hui, ponctuée des appels à la prière et au repentir qui siéent aux discours prophétiques. Leur influence s’est d’abord révélée lors de l’élection de Ronald Reagan, pour se poursuivre avec celle de George Bush Sr. La prise de pouvoir de George W. Bush Jr. ne s’est pas accomplie sans le lobby fondamentaliste auquel le président s’attache à donner des gages, tant par le choix des hommes dont il s’entoure que par l’affirmation récurrente de son inclination à la prière et à « la lutte du bien contre le mal ». Quant à l’ancien président Bill Clinton, il est, comme son vice-président Al Gore, un membre fidèle de la très conservatrice Southern Babptist Convention (la seule organisation religieuse à avoir soutenu publiquement l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003). L’on sait qu’il lui fut imposé de se repentir ouvertement du « péché de la chair ». Face aux fondamentalistes moralisateurs, il dut son salut aux libéraux.

Les médias procurent aux évangélistes les moyens de faire valoir leurs certitudes. L’ensemble des communautés, baptistes, méthodistes et pentecôtistes, suivent aujourd’hui le mouvement, absurde mais efficace, de la prédication télévisuelle. Les stars charismatiques sont désignées du nom de « télévangéliste ». Les prophètes incontestés des Eglises électroniques intègrent à leurs harangues les instruments modernes de la sophistique ou de la mercatique. Si les évangélistes contrôlent déjà près de 20 % des chaînes de télévision aux Etats-Unis, ils donnent largement le ton de la plupart des informations et des programmes télévisés.

Le fondamentalisme politique constitue la première expression du mouvement religieux dont Jerry Falwell et Pat Robertson sont effectivement les figures de prou. Riches businessmen de la religion, fondateurs d’universités et bêtes de scène, ils contrôlent une part de l’opinion suffisamment large pour être craints des acteurs politiques et courtisés par les présidentiables. La stratégie fondamentaliste qu’ils représentent entre dans le jeu démocratique avec un art consommé de la rhétorique. Tout doit être mis en œuvre pour convertir, rallier les suffrages, acquérir d’importants moyens financiers et, finalement, accéder au pouvoir, dans le but de concrétiser la fusion du dieu de Moïse et de l’idée qu’ils se font du dieu de Jésus Christ.

Mais le fondamentalisme revêt des expressions parfois très différentes. L’une d’elles répond à l’appel apostolique. Les communautés, qui se vouent à l’œuvre de mission, se donnent les moyens de former leur jeunesse et de l’envoyer porter la « Parole du Christ » aux quatre coins du monde. Une autre cherche à vivre l’utopie communautaire qu’elle associe au christianisme des premiers jours. Telle autre expression du fondamentalisme consiste à mener une vie normalisée. L’attention s’attache au look et au comportement de la personne : les cheveux bien coupés, le vêtement puritain, le langage soigné, des fréquentations sélectionnées et une piété personnelle réglée. Les universités fondamentalistes portent une attention toute particulière à ce standard religieux. Une autre expression de cette religiosité correspond à une sorte de piétisme qui sacralise la Bible d’une façon extrême. Ces fondamentalistes ânonnant imaginent que la vérité du monde est contenue dans la Torah et les Actes des apôtres (livret de propagande tardive). Ils lisent l’Apocalypse, non comme une œuvre datée dans l’histoire du christianisme, mais comme un livre prophétique des temps modernes. Ils sont convaincus d’être appelés par le Christ, lorsque sonneront, prochainement, les trompettes de la grande guerre de la fin des temps.

Le même regard des fondamentalistes, tourné vers l’imaginaire royaume terrestre du dieu qui est le leur, se retrouve chez les évangélistes. Les textes prophétiques de l’histoire hébraïque appelaient Israël à s’unir autour des valeurs de la Torah. Il s’agissait de constituer un peuple solide, capable d’exister face à Assour ou Babylone. Le dieu qu’ils infligeaient devait régner à Jérusalem par l’intermédiaire de son Serviteur. Mais la lecture des religieux des temps modernes -tout comme celle de quelques exaltés des premiers temps chrétiens- isole les prophéties de leurs contextes. Rejetant la critique littéraire et les données de l’histoire, ils leur accordent une valeur absolue. Le prophète n’est plus celui qui tançait le roi, qui disait le droit ou prédisait un sombre avenir pour Israël et Juda dans l’aboutissement d’une stratégie politique erronée. Il devient celui qui prédit le rôle messianique des Etats-Unis d’Amérique !

Il faut comprendre l’état d’esprit millénariste du président évangéliste Jimmy Carter, lorsqu’il réunit Yasser Arafat, Menahem Begin et Anouar El Sadate en vue des accords de Camp David. D’une part, Israël s’engageait à se retirer du Sinaï ; en contrepartie de quoi l’Egypte le reconnaissait en tant qu’Etat. D’autre part, le droit des palestiniens à un territoire et à la constitution de leur propre Etat était reconnu. Pour le président des Etats-Unis, de tels accords restaient conformes aux promesses bibliques que le patriarche Abraham reçut du dieu des « Hébreux ». Jacob (Israël) hérita l’engagement du dieu et le don du territoire (à conquérir), sans que son frère Esaü (Edom) fût pour autant pleinement déshérité. Ce qui n’est que légende revêtait pour Jimmy Carter le sens de la réalité.

Le conflit Israélo-palestinien est aujourd’hui exacerbé sous la pression d’un Islam devenu fondamentaliste à son tour ; si bien que le jugement des chrétiens évangélistes et fondamentalistes penche désormais vers Israël. Le fossé originel, que la théologie de la croix avait creusé entre juifs et chrétiens, se comble rapidement, au point qu’un courant de conversion des juifs se dessine. Il faut remonter au premier siècle de notre ère pour retrouver dans la secte des ébionites les derniers fidèles de la Torah adeptes du messianisme chrétien. Près de quatre cents communautés juives messianiques nouvelles se rassemblent aujourd’hui. Elles font valoir leur mouvement au sein de deux organisations : The Union of Messianic Jewish Congregation et The Messianic Jewish Alliance of America. Elles réalisent l’attente évangélique de la conversion des juifs à la fin des temps. Ce phénomène renverse d’autant plus le jugement que les évangélistes portaient sur Israël, que les nouveaux convertis adhèrent à l’interprétation évangélique du christianisme. La situation religieuse à Jérusalem s’en trouve modifiée. Tandis que, depuis la création de l’Etat d’Israël, le nombre des chrétiens palestiniens ne cesse de diminuer au profit de l’Islam (de plus de trente mille à quelque sept mille aujourd’hui), un christianisme juif est désormais présent dans la cité de David.

Evangélistes et fondamentalistes adhèrent au mouvement sioniste qui veut que l’institution du « Royaume de Dieu » soit liée au retour d’Israël sur la « Terre promise ». Après les accords de Camp David, le mouvement s’est amplifié, dans le but de soutenir l’occupation des territoires occupés. L’organisation Christ for the Nations représente le fer de lance du lobbying, particulièrement agressif au sein du Parti Républicain. Le président George W. Bush Jr. est marqué par cette vision de l’histoire.

Dans ce contexte, l’évacuation de la bande de Gaza (le territoire philistin de l’histoire ancienne, qui a donné le terme « Palestine ») est négociable entre juifs libéraux et orthodoxes, puisque son caractère biblique n’est pas assuré. L’on peut dès lors penser que l’objectif d’Israël et des Etats-Unis réside en la création d’un Etat dans la bande de Gaza, qui aura pour conséquence de diviser le peuple palestinien en vue de contrôler les territoires situés entre Jérusalem et le Jourdain. Le mur de séparation, qui semble aller à l’encontre d’une politique d’annexion, représente effectivement une mesure de sécurité provisoire ; mais il contribuera à couper la Cisjordanie de l’Etat palestinien constitué à Gaza.

Guerrière ou pacifique, la politique américaine au Moyen-Orient, ne peut être déchiffrée sans la clé de l’interprétation millénariste des prophéties bibliques. Le sionisme n’est plus seulement un mouvement juif visant à consolider l’Etat hébreu ; il est également un courant chrétien, qui rêve du retour d’Israël et de sa conversion, condition nécessaire à l’avènement du « Christ-Roi ». « La preuve » de cette économie divine est inscrite dans la création de l’Etat hébreu en 1948. Elle éclatera aux yeux des mécréants lors du combat apocalyptique d’Armageddon (la ville de Megiddo, aujourd’hui située au Liban) par lequel les puissances de lumière briseront définitivement les forces de ténèbres. L’évangéliste Franklin Graham, fils de Billy Graham, est le prédicateur le plus en vue de cette « fin des temps ». Si l’on considère que quelque quarante millions de chrétiens américains et bientôt autant de prosélytes répartis dans le monde adhèrent à ce discours, l’on comprend l’intérêt politique que les dirigeants israéliens portent à ce courant sioniste inattendu. Qu’importe que les chrétiens prient pour la conversion d’Israël ! Leur puissance dépasse aujourd’hui celle du lobby juif et la raison politique (et religieuse) des uns peut s’accorder au rêve messianique des autres.

Quelle réponse cet abrégé de deux siècles d’histoire de l’évangélisme et du fondamentalisme américain peut-il donner à la question que nous nous sommes posés ? L’expression « bons chrétiens », qui appartient à la culture cathare, est polysémique. Elle indique que les personnes revêtues d’une telle qualité veulent le bien, qu’elles font du bien aux autres, qu’elles sont généreuses et prévenantes, qu’elles entretiennent des relations agréables avec tous. Elle signifie également que les personnes adhèrent à un christianisme convenable au regard des humbles, voire salutaire. Elle suggère qu’il s’agit d’une forme authentique du christianisme, sinon de la forme « véritable ».

L’expression « bons chrétiens » ne peut se comprendre qu’en vertu de la valeur essentielle du christianisme. Celle qui contient l’ensemble des qualités qui donnent sens à la formule. Cette valeur, c’est l’amour ! Le vrai, celui qui ne choisit pas qui est aimé et qui ne l’est pas, l’amour pur, l’amour sans contrepartie, l’amour que l’apôtre Paul n’imaginait pas autrement qu’universel. Or, l’histoire et l’actualité témoignent que l’évangélisme et le fondamentalisme ne professent pas cet amour pur.


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