Raison chrétienne


Les disciples du Nazaréen

Les disciples du Nazaréen

Que savons-nous des disciples du Nazaréen ?
Yves Maris, le 30/09/2006

Les évangiles témoignent tous que Jésus attirait couramment « les foules ». Un ensemble de disciples et un groupe de soutien s’en détachent, parmi lesquels un conseil de douze.

Les foules

n voit que les sadducéens craignaient l’ascendant de Jésus sur le peuple : « Ils cherchaient à se saisir de lui, mais ils craignaient la foule. » (Mc XII, 12) ; « Pas pendant la fête, sinon il y aura un tumulte du peuple. » (Mc XIV, 2).

Flavius Josèphe justifie l’arrestation de Jean le baptiste à cause de l’engouement de la foule : « Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu’il aurait sur eux n’excitât quelque sédition, parce qu’ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu’il leur ordonnerait, il crut devoir prévenir ce mal pour n’avoir pas sujet de se repentir d’avoir attendu trop tard à y remédier. Pour cette raison, il l’envoya prisonnier dans la forteresse de Machéronte. » (Histoire Ancienne des Juifs, XVIII, 7) L’Evangile de Jean propose une justification voisine pour l’arrestation de Jésus le nazaréen : « Alors, les grands prêtres et les pharisiens réunirent un conseil. Ils dirent : Que faisons-nous ? Cet homme fait beaucoup de signes. Si nous le laissons, tous adhèreront à lui et les Romains viendront prendre notre lieu et notre nation. L’un d’entre eux, Caïphe, grand prêtre cette année-là, leur dit : Vous n’y connaissez rien ! Ne vous rendez-vous pas compte ? Il est de notre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple plutôt que toute la nation périsse. » (Jn XI, 47-49)

Il semble que le succès rencontré par Jésus ait attiré des foules, suscitant l’inquiétude des sadducéens. Cette « multitude » devait rassembler toutes sortes de gens. Marc rapporte que Lévi, fils d’Alphée, l’employé des gabelles, répondit à l’injonction de Jésus et se mêla à la foule qui venait à lui. Mais il ne suffit pas que Lévi ait suivi Jésus : de nombreux percepteurs s’attachèrent à ses paroles (Mc II, 13-15). Marc raconte également que Jaïre, « un chef de la synagogue », c’est-à-dire un notable, tomba aux pieds de Jésus pour le supplier, alors qu’ « une grosse foule » se rassemblait autour de lui (Mc V, 21-22). De même, la femme souffrant d’hémorragies semble avoir disposé de l’argent nécessaire pour consulter des médecins. Elle vint par derrière, « dans la foule », « la grosse foule qui le suivit, le serrait » (Mc V, 24-34). Toujours selon Marc, Jésus « sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule » lorsqu’il rencontra Timée, le mendiant aveugle (Mc X, 46). Si l’on en croit Jean, un fonctionnaire royal (au service d’Hérode Antipas) se mêla aux Galiléens qui lui firent accueil à Capharnaüm (Jn IV, 45-46). Luc raconte que Zachée, « un chef de gabelous, un riche », grimpa sur un sycomore pour mieux voir Jésus « à cause de la foule » et Jésus demeura en sa maison (Lc XIX, 2-5). La réalité est difficile à saisir alors que les intentions théologiques sont évidentes. Par son récit romanesque, Luc intègre le riche dans la communauté chrétienne, ce qui, semble-t-il, n’allait toujours pas de soi à la fin du premier siècle.

Il est remarquable que la foule suiveuse ne soit pas vilipendée, alors que les accusations d’impiété visent Jésus et ses proches : « Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. Ils viennent et lui disent : Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent-ils, et que tes disciples ne jeûnent pas ? » (Mc II, 18) ; les disciples, qui égrènent des épis, sont dénoncés par « les pharisiens » (Mc II, 23-28) ; « les pharisiens » et « les hérodiens » accusent Jésus d’impiété, quand il guérit l’homme à la main desséchée le jour du sabbat (Mc III, 1-6) ; « Les pharisiens et quelques scribes » reprochent aux disciples de ne pas marcher selon la tradition des anciens « car ils mangent leur pain avec des mains profanes » (Mc VII, 1-5).

Peut-on croire que la foule suive Jésus sans adhérer à sa prédication ? Or, le Nazaréen interprète les lois mosaïques, il écarte la tradition des anciens, il refuse de s’aligner sur les règles esséniennes de Jean le baptiste. Si l’on accrédite l’idée qu’en certaines occasions des foules accourent à la rencontre de Jésus, quel peut être leur profil religieux ? On a pensé que cette « multitude » pourrait être composée de ces juifs ordinaires qui n’appartiennent à aucun courant particulier et connaissent mal la loi de Moïse. La Mishna les nomme « am ha-arets », qui se traduit littéralement par « peuple de la terre ». L’idée cherche à s’appuyer sur un verset de Jean où « les pharisiens » profèrent une malédiction : « Cette foule qui ne connaît pas la loi, se sont des maudits. » (Jn VII, 49) Dans le contexte, le messianisme de Jésus constitue le cœur de la question. La réponse des gardes (Ibid. 46) nous donne à comprendre que les autorités religieuses sont courroucées de voir la fascination qu’exerce Jésus sur la foule présente au Temple.

Nous ne voyons pas comment qualifier autrement que de « nazaréennes » les foules qui suivent Jésus. Quelle que soit l’exagération des évangélistes, les gens qui viennent à la rencontre du Nazaréen, lui expriment leur sympathie ou leur adhésion, sont plus ou moins des nazaréens.

Jésus le Nazaréen

e terme nezer se trouve dans la Bible hébraïque. Selon la racine NZR, qui signifie « consacrer » ou « séparer » (en vue de la consécration), nezer désigne soit la consécration elle-même, soit le signe de la consécration (le diadème (Lv XXI, 12) ou la couronne), soit la personne consacrée (le nazir (Jg XIII, 7 ; XVI, 17)).

L’institution du naziréat (Nb VI), dans la Bible des LXX, atteste l’usage des mots grecs de la famille de hagios, hagiazein, que nous traduisons par « saint » ou « consacré ». Le verbe nazar, consacrer, se consacrer par un vœu, est de la même famille que nazir, celui qui est consacré à Dieu. La Bible des LXX évite parfois la traduction et transcrit en caractères grecs : nazir (Jg XIII, 5, 7 ; XVI, 17). On note que la transcription est variable : nazir, nazeir, naziraios, nazeiraios.

Selon le Livre des Nombres, le nazir est « consacré à Yhwh tous les jours de son naziréat » (Nb VI, 8), c’est-à-dire le temps de son vœu. Le vœu de naziréat peut être prononcé par les femmes comme par les hommes. Il est exprimé pour une période minimum de trente jours. Pendant ce temps, le nazir ou naziréen s’abstient de vin, de boissons enivrantes et, de façon générale, de tout ce qui provient du cep de la vigne (Nb VI, 2-4). C’est le cas de Samson (Jg XIII, 4, 7, 14) et de Jean le baptiste (Luc, I, 15) Le rasoir ne passe plus sur sa tête (Nb VI, 5), comme pour Samson (Jg XIII, 5 ; XVI, 17) et Samuel (1 S I, 11) Il ne peut approcher un mort (Nb VI, 9-12), même s’il s’agit d’un défunt de sa propre famille.

Samson est mentionné comme nazir voué à vie dès le sein de sa mère : « Il y avait un homme de Soreah, du clan des Danites, qui avait pour nom Manoakh. Sa femme était stérile, elle n’avait pas enfanté. L’ange de Yhwh apparut à la femme et lui dit : Voici donc que tu es stérile et que tu n’as pas enfanté ! Mais tu vas concevoir et enfanter un fils. Et maintenant garde-toi bien de boire du vin et de la boisson enivrante, ne mange rien d’impur, car voici que tu vas concevoir et enfanter un fils. Le rasoir ne passera pas sur ta tête, car le garçon sera, dès le sein maternel, un naziréen de Dieu et c’est lui qui commencera à sauver Israël de la main des Philistins. » (Jg XIII, 2-5) De même, Jean le baptiste : « L’ange dit : Ne crains pas, Zacharie, car ta demande a été exaucée. Ta femme Elisabeth t’enfantera un fils et tu l’appelleras Jean. Il fera ta joie et ton allégresse et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur, il ne boira ni vin ni rien de fermenté, il sera rempli de l’Esprit saint (consacré) dès le ventre de sa mère, et il retournera beaucoup de fils d’Israël vers le Seigneur leur Dieu. » (Lc I, 13-16) Luc évite la transcription du terme nazir.

La Michna enseigne : « Un homme peut engager son fils par vœu de naziréat. » (TJ Nazir IV, 6) Le Talmud précise : « Au sujet de l’enfant voué par son père au naziréat dès le sein maternel, il existe une divergence d’avis, savoir : selon les uns, ce naziréat subsistera jusqu’à ce que le fils ait les signes de la puberté ; selon les autres cette période ira jusqu’à ce que le fils ait atteint l’âge d’aptitude à contracter des vœux (treize ans). »

Jésus fut-il lui-même nazir ? Certains indices le laissent entendre dans l’annonce de l’ange à Marie : « L’ange lui répondit : L’Esprit saint surviendra sur toi, la puissance du Très-Haut te couvrira : c’est pourquoi l’enfant sera saint (nazir, naziréen), et on l’appellera fils de Dieu. » (Lc I, 35) L’Evangile de Jean rapporte cette parole de Pierre à Jésus : « Nous avons foi, nous savons que tu es le consacré (le saint, le nazir) de Dieu. » (Jn VI, 69)

L’apparente difficulté vient des diverses transcriptions du terme neser. Marc utilise la forme nazarènos (Mc I, 24 ; X, 47 ; XIV, 67 ; XVI, 6) ; Matthieu, la forme nazôraios (Mt II, 23 ; XXVI, 71) ; Luc, la forme nazarènos (Lc IV, 34 ; XXIV, 19) ou nazôraios (Lc XVIII, 37) ; Jean, la forme nazôraion (Jn XVIII, 5, 7 ; XIX, 19). On peut penser que les deux transcriptions nazarènos et nazôraios proviennent du même terme hébreu. En effet, dans la scène du reniement de Pierre rapportée par Marc, une des filles de chez le grand prêtre dit : « Toi aussi tu étais avec Jésus le nazaréen (tou nazarénou). » (Mc XIV, 67) Dans la même scène rapportée par Matthieu : « Celui-là était avec Jésus le nazaréen (tou nazôraiou). » (Mt XXVI, 71) Les Actes des Apôtres transcrivent nazôraios.

Tout autrement se dit « de Nazareth » : « C’est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth (ton apo Nazaret). » (Jn I, 45) Par son célèbre jeu de mot, Matthieu nous trompe : « Il vint habiter dans une ville appelée Nazareth (Nazaret), pour accomplir cette parole des prophètes : Il sera appelé nazaréen (nazôraios). » (Mt II, 23) L’évangéliste semble vouloir cacher le véritable sens du terme « nazaréen ». Aucun texte ne révèle une telle prophétie. On ne voit que l’annonce faite par l’ange à la future mère de Samson (Jg XIII, 5). Le Livre des Juges porte une tradition selon laquelle l’homme providentiel ou le prophète est consacré à Dieu dès la gestation. C’est ainsi que Luc présente Jean le baptiste.

Comme Jean est le premier-né de sa mère Elisabeth (Lc I, 7), Jésus l’est de Marie (Lc II, 7). Le Livre de l’Exode énonce la loi : « Yhwh parla à Moïse, en disant : Consacre-moi tout premier-né : quiconque fend la matrice, chez les fils d’Israël, qu’il s’agisse d’homme ou de bête, il est à moi ! » (Ex XIII, 2-3). Les modalités se trouvent dans le Livre des Nombres. Les premiers-nés recensés parmi les fils d’Israël s’élèvent à vingt-deux mille deux cent soixante-treize. Yhwh indique à Moïse qu’il prend les vingt-deux mille lévites pour le service du sanctuaire en échange des premiers-nés. Le solde excédentaire de premiers-nés (deux cent soixante-treize) est racheté au prix de cinq sicles par tête. L’argent est donné à Aaron et à ses fils. La loi est établie : tout nouveau premier-né devra être racheté à Yhwh pour cinq sicles d’argent (Nb XVIII, 15). Doit-on penser que si l’enfant n’est pas racheté, il reste, de quelque façon, consacré à Dieu ? Ce ne peut être au rang que les lévites, consacrés une fois pour toutes. Est-il nazir de Dieu ? Il ne faut pas renverser la causalité : Jean le baptiste, comme Samson, sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont été consacrés dès le sein de leur mère. On ne comprendrait pas qu’ils aient été rachetés. Selon quelle tradition Jésus le nazaréen était-il lui-même consacré à Dieu, pour que Pierre témoigne : « Tu es le consacré (le saint, le nazir) de Dieu. » (Jn VI, 69) ?

Eusèbe de Césarée rapporte le témoignage d’Hégésippe, selon lequel Jacques, le frère de Jésus, était nazir (nasiréen, nazaréen) : « Cet homme fut sanctifié dès le sein de sa mère ; il ne but ni vin, ni boisson enivrante ; il ne mangea rien qui eût vécu ; le rasoir ne passa pas sur sa tête. » (Hist. Ecclésiastique II, 23, 5). La tradition du naziréat semble avoir été particulièrement forte dans l’environnement du Nazaréen, pour ne pas dire essentielle. Elle sera occultée lorsque le christianisme prendra son élan à Antioche, en opposition avec les nazaréens (les pauvres, les ébionites) de Jérusalem.

L’apôtre Paul lui-même, qui annonce la fin de la Torah, est obligé de faire amende honorable. Lors de son voyage fatidique à Jérusalem, les nazaréens, réunis autour de Jacques, lui disent : « Tu vois, frère, il y a parmi les Juifs des myriades de croyants, tous zélés pour la Torah. Or, ils ont entendu dire de toi que tu enseignes à tous les Juifs dispersés parmi les gentils à apostasier Moïse en leur disant de ne pas circoncire les enfants et de ne pas se conformer aux coutumes. » (Ac XXI, 20-21) Il lui est alors demandé de se conformer à la loi du naziréat, conformément au Livre des Nombres : « Fais donc ce que nous te disons. Voici quatre hommes avec nous liés par des vœux de nazirs. Prends-les et purifie-toi avec eux ; paie pour qu’ils se fassent tondre la tête. Tout le monde saura qu’il n’y a rien de vrai dans ce qu’on dit de toi et que tu marches, toi aussi, en gardant la Torah. » (Ibid. 23-24) Paul obtempère (Ibid. 26-27). Mais la venue au Temple lui sera fatale. Il ne sera sauvé de la lapidation que par les soldats romains accourus pour calmer la foule.

Ce qui pose question dans cette affaire, qui place Paul au cœur de la discorde, c’est la façon dont Paul conçoit le naziréat. Lorsqu’il « se fait tondre la tête, à Kenkhrées, à la suite d’un vœu (de naziréat) » (Ac XVIII, 18), s’agit-il d’une purification rendue nécessaire par le vœu de naziréat qui le lie ou du prononcé du vœu de naziréat ? Une version des Actes des apôtres donne le verset suivant : « Il me faut absolument passer la fête prochaine à Jérusalem ; mais je reviendrai… (Ibid. 21) Cette nécessité est-elle en rapport avec son vœu de naziréat qui exige des sacrifices au Temple ? Le vœu de naziréat est trop profondément attaché à Jésus et au groupe « historique » des nazaréens pour que Paul le rejette comme il rejette la Torah. Mais la conception qu’il en a doit être hors la loi. Lors du procès que les Juifs d’Achaïe lui ont intenté devant le proconsul Gallion, l’accusation était celle-ci : « La façon dont cet homme persuade aux gens de révérer Dieu est illégale ! » (Ac XVIII, 13) Lors du procès intenté à Paul devant le gouverneur Félix par le grand prêtre Hanan, Tertullus, rhéteur de l’accusation, crée l’amalgame en dénonçant Paul : « C’est le chef de la secte des nazaréens ! » (Ac XXIV, 5)

Les disciples

es quatre évangiles attestent que Jésus avait des disciples (en grec : mathétès, mathétai). Le terme est nouveau. On ne le retrouve pas plus dans la Bible des LXX que dans la Bible hébraïque (talmîd). Il est également absent des textes apocryphes et des manuscrits de Qumrân. Ce n’est qu’au IIe siècle que les disciples des rabbis utiliseront l’équivalent hébreu pour se désigner eux-mêmes. Le terme ne se retrouve pas davantage dans les lettres de Paul ou dans les autres documents évangéliques. Seul l’auteur des Actes des Apôtres l’emploie avec l’intention de créer une continuité entre le Nazaréen et l’Eglise primitive ; mais les premiers chrétiens ne se désignent jamais comme « disciples ». Le fait que Flavius Josèphe l’utilise par ailleurs donne à penser que le terme marque l’influence de la culture helléniste sur le cercle nazaréen. Le type de relation noué entre Jésus et ses adeptes devait être inhabituels dans l’environnement galiléen. Peut-être évoquait-il celui de groupes philosophiques à la manière des cyniques. On doit se souvenir que les hellénistes forment, avec Etienne, le premier groupe de disciples persécutés.

L’Evangile de Marc parle des « disciples de Jean », en même temps que des « disciples des pharisiens », à propos de la dispute sur le jeûne (Mc II, 18). Ce sont également les « disciples » qui mettent au tombeau le corps de Jean (Mc VI, 29). L’Evangile de Jean évoque une fois « les disciples » du Baptiste (Jn I, 35). Lorsqu’il rapporte que deux disciples suivirent Jésus, il nomme « André » (du grec Andreas). L’autre disciple, qui n’est pas nommé, est probablement l’auteur du document. Les disciples constituent l’enjeu : « Jésus faisait et immergeait plus de disciples que Jean. » (Jn IV, 1) L’utilisation du terme « disciple », à propos des pharisiens constitue un anachronisme. Les pharisiens, contemporains de Jésus, sont assimilés aux rabbis de la fin du Ier siècle. De même, parler des « disciples de Jean » permet une meilleure assimilation du mouvement baptiste à l’Eglise primitive que si l’on évoquait « les saints de la congrégation d’Israël ».

Dans la forme, on a rapproché la relation de maître à disciple du groupe nazaréen à celles qui existaient dans diverses écoles philosophiques grecques, notamment les cyniques itinérants et les pythagoriciens. On a également établi le rapport avec les relations des rabbis et de leurs disciples telles que les sources talmudiques les découvrent. La différence essentielle vient de ce que Jésus était prophète et thaumaturge. Les disciples n’étaient pas seulement appelés à entendre son enseignement ; ils allaient avec lui pour l’annonce du règne de Dieu, l’évangélisation des pauvres et la guérison des malades. Le modèle le plus ressemblant pourrait être celui du prophète Elie (IXe s. av. J.-C.). Il vaticinait en Galilée et appela Elisée à tout quitter pour le suivre. Mais Elie était un prophète violent, contrairement au Nazaréen.

Le disciple est appelé par le maître

’Evangile de Marc rapporte l’appel autoritaire de Jésus à l’adresse des quatre premiers disciples : « Longeant le bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui jetaient les filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit : Venez derrière moi, je vous ferai devenir des pêcheurs d’hommes. Aussitôt ils laissèrent les filets et le suivirent. Un peu plus loin, il vit Jacques fils de Zébédée et son frère Jean, eux aussi dans le bateau en train d’arranger leurs filets. Aussitôt il les appela, et ils allèrent derrière lui, en laissant leur père Zébédée dans le bateau avec les salariés. » (Mc I, 16-20) L’appel de Lévi est tout aussi direct : « En passant, il vit Lévi, fils d’Alphée, assis à la gabelle. Il lui dit : Suis-moi. Il se leva et le suivit. » (Mc II, 14) Le même évangile rapporte un appel non couronné de succès. Jésus demande au jeune homme riche : « Une chose te manque : va-t’en, vends tout ce que tu as et donnes-en le prix aux pauvres ; tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi. Mais lui, assombri par cette parole, s’en alla attristé, car il avait de nombreuses propriétés. » (Mc X, 21-22) Mais on a également un refus de Jésus. Du démoniaque gérasénien exorcisé, il est écrit : « Le démoniaque le supplie de demeurer avec lui. Il ne le laissa pas faire. » (Mc V, 18-19)

La tradition des logia, commune à Matthieu et à Luc, rapporte qu’un scribe s’approche de Jésus et lui dit : « Rabbi, je te suivrai où que tu ailles. » (Mt VIII, 19) Jésus le prévient des conditions difficiles de la vie errante. Un peu plus loin : « Un autre disciple lui dit : Seigneur, permets-moi d’aller d’abord ensevelir mon père. » (Mt VIII, 21) Jésus lui répond : « Suis-moi et laisse les morts ensevelir leurs morts ! » (Ibid. 22) La sentence semble frappée du sceau de l’authenticité. Elle témoigne, en effet, d’une rupture en regard de la moralité juive et de celle que le christianisme primitif établira. Elle peut être entendue au sens figuré : seuls, ceux qui suivent Jésus sont véritablement vivants. On peut perdre le corps sans perdre la vie ou perdre les deux (Mt X, 28). Il n’empêche que la réponse de Jésus révèle une forte antipathie. La seule interprétation moralement acceptable consisterait à rapprocher la sentence de l’obligation faite aux nazirs (nasiréens, nasaréens) de ne pas approcher les morts, quel que soit le degré de parenté : « Tous les jours où il s’abstient en l’honneur de Yhwh, il ne viendra pas auprès du cadavre d’un mort. Pour son père, pour sa mère, pour son frère, pour sa sœur, pour aucun d’eux il ne se rendra pas impur, car il a sur sa tête la consécration de son Dieu. » (Nb VI, 6-7)

L’appel de Jésus est parfois rapproché de celui du prophète Elie à son disciple Elisée : « Elie partit de là et trouva Elisée, fils de Shaphat. Or celui-ci était en train de labourer. Il avait devant lui douze arpents et il en était au douzième. Elie passa vers lui et jeta son manteau sur lui. Alors celui-ci laissa les bœufs et courut derrière Elie, il dit : Permets que j’embrasse mon père et ma mère, puis je reviendrai à ta suite. Mais Elie lui dit : Va, retourne, car qu’ai-je fait pour toi ? Alors Elisée s’en revint de derrière lui, prit la paire de bœufs et la sacrifia. Avec le joug des bœufs il fit cuire leur chair et la donna aux gens qui en mangèrent. Puis il se leva, partit à la suite d’Elie et entra à son service. » (1 R XIX, 19-21)

En couvrant Elisée de son manteau, Elie lui transmet les pouvoirs surnaturels dont il est chargé (2 R II, 8). En demandant l’approbation d’Elie pour aller dire au revoir à son père et à sa mère, Elisée atermoie. Elie le rabroue et semble déjà regretter son choix. Mais en sacrifiant l’attelage et en brûlant le joug, Elisée s’interdit tout retour en arrière.

Luc a repris la source des logia. Mais il ajoute à son récit un autre « témoignage » qui reprend l’appel d’Elie à Elisée : « Et un autre encore lui dit : Je te suivrai, seigneur, mais permets-moi d’abord de me séparer de ceux de ma maison. Et Jésus lui dit : Quand on a mis la main à la charrue et qu’on regarde en arrière on n’est pas apte au règne de Dieu. » (Luc IX, 61-62). Cet emprunt théologique cherche à souligner l’autorité péremptoire de Jésus dans l’appel des disciples. Mais, en en rajoutant, Luc éveille notre méfiance sur le caractère historique de ces appels.

L’Evangile de Jean propose une approche tout à fait différente : Jésus dévoie les disciples de Jean le baptiste : « Les deux disciples (de Jean) entendirent parler Jésus et le suivirent. Jésus se retourna et les vit qui le suivaient. Il leur dit : Que cherchez-vous ? Ils lui dirent : Rabbi (ce qui signifie « celui qui enseigne ») où demeures-tu ? Il leur dit : Venez et voyez. Alors ils vinrent et ils virent où il demeurait. Ils demeurèrent près de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure. André, le frère de Simon Pierre, était l’un des deux qui avait entendu Jean et suivi Jésus. Il trouva d’abord son frère Simon et lui dit : Nous avons trouvé le messie (ce qui se traduit par « christ »). Il l’amena à Jésus. Jésus le fixa et lui dit : Tu es Simon fils de Jean, tu t’appelleras Képhas (ce qui se traduit par Pierre). Le lendemain Jésus voulut partir en Galilée. Il trouva Philippe et lui dit : Suis-moi ! Or Philippe était de Bethsaïde, la ville d’Andrée et de Pierre. Philippe trouva Nathanaël et lui dit : Nous avons trouvé celui dont parlent la loi de Moïse et les prophètes, c’est Jésus fils de Joseph, de Nazareth. Nathanaël lui dit : Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? Philippe lui dit : Viens, tu verras. » (Jn I, 37-46)

Nous avons déjà vu l’opposition du Baptiste et du Nazaréen (voir Jean le baptiste : le maître devenu le rival). L’arrangement de l’évangéliste pour introduire la scène des transfuges est tout à fait simpliste (Jn I, 35-36). Cependant, la reconstitution qu’il propose nous laisse entrevoir qu’un certain nombre de « disciples » de Jean se rallient à Jésus de proche en proche. La forme de l’appel péremptoire est reprise vis-à-vis de Philippe. On peut penser qu’effectivement Jésus parlait avec autorité et que ceux qui le suivaient entraient en vocation, sans compromis possible. Appelés « disciples », ils étaient membres d’une communauté de vie autour du Rabbi.

Les femmes parmi les disciples

e terme « disciple » n’est pas féminin. Les évangiles ne peuvent véritablement l’utiliser qu’au genre masculin. Paul ne l’emploie ni d’une façon ni de l’autre. Il faut attendre les Actes des apôtres et l’Evangile de Pierre pour rencontrer deux fois la forme féminine (Mathétria) : « A Joppé, il y avait une disciple nommée Tabitha, c’est-à-dire Dorcas (Gazelle). Elle était pleine de bonnes œuvres et d’aumônes. » (Ac IX, 36) ; « Le dimanche, au petit matin, Marie Madeleine, disciple du Seigneur (…) prit avec elle ses amies et se rendit au sépulcre où il avait été déposé. » (Ev. Pierre 50)

Sans chercher à démêler l’authenticité de chaque verset, les évangiles attestent suffisamment que des femmes, célibataires ou mariées, ont accompagné ou soutenu Jésus : « Environ cinq mille hommes, sans compter femmes et enfants. » (Mt XIV, 21) ; « Il circulait de ville en village. Il clamait et annonçait le message du royaume de Dieu. Les Douze étaient avec lui, et quelques femmes guéries d’esprits malins et de maladies : Marie, appelée la Madeleine, de laquelle sept démons étaient sortis, Jeanne, la femme de Chouza, régisseur d’Hérode, et Suzanne, et beaucoup d’autres qui le servaient de leurs biens. » (Lc VIII, 1-3)

Il les a guéries : « Elle venait par derrière dans la foule, toucha son manteau. Elle disait : Si seulement je pouvais toucher à ses vêtements, je serai sauvée. » (Mc V, 27-28) ; « Elle était toute courbée et incapable de se redresser entièrement. Jésus la vit, l’interpella et lui dit : Femme, te voilà déliée de ton infirmité. Il lui imposa les mains. Elle se redressa tout de suite et glorifiait Dieu. » (Lc XIII, 11-13)

Il les a exorcisées : « Une femme qui avait entendu parler de lui et dont la fille avait un esprit impur, vint tomber à ses pieds. Cette femme était une Hellène d’origine syro-phénicienne. » (Mc VII, 25-26) Il les a défendues : « Que celui d’entre vous qui est sans faute jette le premier une pierre sur elle ! » (Jn VIII, 7)

Il les a enseignées : « Une femme du nom de Marthe l’accueillit dans sa maison. Elle avait une sœur appelée Marie ; assise aux pieds du Seigneur, elle écoutait sa parole. » (Lc X, 38-39) ; « De nombreux Samaritains de cette ville se fièrent à lui sur le témoignage de la femme. » (Jn IV, 39)

Elles l’ont vénéré : « Une femme vint avec un flacon d’albâtre d’un parfum de nard pur, fort cher ; elle brisa le flacon et le lui brisa sur la tête. » (Mc XIV, 3) ; « Une femme dans la foule éleva la voix et lui dit : Magnifique le ventre qui t’a porté et le sein qui t’a allaité ! » (Lc XI, 27)

Elles l’ont accompagné dans sa souffrance : « Il y avait aussi des femmes qui observaient de loin. Parmi elles, Marie Madeleine, Marie de Jacques le petit et de Joseph, et Salomé, qui l’avaient suivi et le servaient quand il était en Galilée ; et beaucoup d’autres aussi, qui étaient montées avec lui à Jérusalem. » (Mc XV, 40-41) ; « Et aussi des femmes le suivaient qui se lamentaient et sanglotaient sur lui. » (Lc XXIII, 27) ; « Tous ceux qui le connaissaient se tenaient au loin ; et aussi les femmes qui l’avaient suivi depuis la Galilée. » (Lc XXIII, 49) ; « Les femmes qui étaient venues avec lui de Galilée suivirent, virent le tombeau et comment le corps y avait été déposé. Elles s’en retournèrent apprêter des aromates et des parfums. » (Lc XXII, 55-56) ; « Quelques femmes parmi les nôtres nous ont bouleversés. Elles étaient à l’aube au tombeau et n’ont pas trouvé son corps. Elles sont venues dire qu’elles avaient même vu apparaître des anges qui leur ont dit : Il est vivant ! » (Lc XXIV, 22-23) ; « Marie se tenait tout en pleurs près du tombeau. » (Jn XX, 11)

Les évangiles montrent qu’il y avait de nombreuses femmes parmi les disciples de Jésus. Ils ne le disent pas clairement parce qu’ils se situent dans une tradition ou le terme ne se décline pas au genre féminin. Pour l’apôtre Paul, le mot lui-même n’a plus de sens : « Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » (2 Co V, 16) Il ne l’emploie jamais. La connaissance devient d’une autre nature que celle qui s’écoule de maître à disciple.

On comprend que la communauté de Jérusalem dirigée par Jacques, le frère de Jésus, soit revenue à des contraintes légales dont Jésus semble s’être lui-même quelque peu émancipé. Voilà pourquoi l’apôtre Paul est amené à se justifier sur la façon dont il conduit sa vie et sa mission : « N’avons-nous pas le droit d’emmener avec nous une sœur, une femme, comme les autres apôtres, comme les frères du Seigneur, comme Képhas ? » (1 Co IX, 5) Il lui est reproché, à lui et aux siens, d’être accompagnés de femmes célibataires. Sa réponse est biaisée, parce que les femmes de ceux qu’il désigne pour sa propre justification sont des femmes légitimes. Pour Paul, la notion de mariage légal disparaît, puisque la Torah est abolie.

Le renoncement à la vie commune

es exigences de Jésus sont contradictoires avec les fondements de la sagesse juive tels que, par exemple, le Siracide les expose (190-180 av. J.-C.). Dans cette tradition, les enfants ne sont sauvés que par leur obéissance au père et leur glorification de la mère : « Qui honore le père obtient le pardon des péchés, il amasse un trésor celui qui glorifie sa mère. Qui honore le père aura de la joie dans les enfants, au jour de sa prière, il sera exaucé. Qui glorifie le père aura de longs jours (…) En acte et en parole honore ton père, pour que vienne sur toi sa bénédiction. Car la bénédiction du père affermit les maisons des enfants, mais la malédiction de la mère déracine les fondations. » (Si III, 1-9)

L’Evangile de Marc inscrit l’enseignement de Jésus dans une forte rupture en regard de la tradition. Il rapporte une lamentation de Pierre, à la suite de l’éviction du jeune homme riche : « Voici, nous avons nous-même tout laissé et nous te suivons. Jésus dit : Amen, je vous le dis, personne n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’annonce, qui ne reçoive au centuple, maintenant, en ce temps, maisons, frères, sœurs, mères, pères, enfants et champs –avec des persécutions–, et dans l’âge qui vient, la vie éternelle. » (Mc X, 28-30)

La source de logia, revue par Matthieu, appelle les disciples à fuir l’environnement familial : « Oui, je suis venu diviser l’homme et son père, la fille et sa mère, la bru et sa belle-mère. Les ennemis de l’homme sont les gens de sa maison. Qui me préfère père ou mère n’est pas digne de moi ! » (Mt X, 35-37). La même source se retrouve sous le calame de Luc : « Qui vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs et jusqu’à sa propre vie, ne peut être mon disciple ! » (Lc XIV, 26) Bien sûr, l’injonction ne vaut que pour les membres de la famille qui feraient obstacle à la décision du disciple : Marthe et Marie sont sœurs de sang et sœurs d’esprit dans l’annonce évangélique.

On comprend quel terrible renversement de la morale juive Jésus exigeait de ses disciples : « Le feu ! Je suis venu le jeter sur la terre ; et combien je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Une immersion ! J’ai été immergé. Et combien je suis oppressé jusqu’à ce qu’elle soit accomplie ! Croyez-vous que je sois venu donner la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais la division ! Oui, désormais, dans une maison de cinq personnes on sera divisé, trois contre deux et deux contre trois, on sera divisé, père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre bru et bru contre belle-mère. » (Lc XII, 49-53) Jésus défait les liens de la famille et, de ce fait, l’ensemble des liens sociaux valorisés par la tradition qui l’a vu naître.

Jésus lui-même s’était heurté à l’opposition familiale. La tradition évangélique, selon laquelle la famille de Jésus désapprouvait son engagement, est bien établie : « Viennent sa mère et ses frères. Comme ils se tiennent dehors, ils l’envoient appeler. Une foule est assise autour de lui. On lui dit : Voici ta mère, tes frères et tes sœurs ; ils sont dehors et te cherchent. Il leur répond : Qui sont ma mère et mes frères ? Il regarde à la ronde ceux qui sont assis en cercle autour de lui et dit : Voici ma mère et mes frères. Qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère ! » (Mc III, 31-35) Marc introduit cet échange, au caractère authentique, par quelques versets rédactionnels : « Il vient à la maison. La foule se réunit à nouveau, si bien qu’on ne peut même plus manger le pain. A cette nouvelle, les siens sortent pour se saisir de lui. Oui, ils disent : Il est hors de sens ! »

Indépendamment de Marc, l’Evangile de Jean rapporte un échange entre Jésus et ses frères qui confirme l’opposition. La scène se déroule en Galilée. Jésus ne souhaite pas se rendre en Judée à cause de l’hostilité dont il fait l’objet. Mais ses frères le pressent avec quelque ironie. L’évangéliste efface l’ambiguïté en ajoutant : « Car même ses frères ne se fiaient pas à lui. » (Jn VII, 5) La réponse de Jésus est sèche. Elle témoigne du fossé qui le sépare de ses frères : « Mon temps à moi n’est pas encore là ; votre temps à vous est toujours prêt. » (Ibid. 6) Il précise : « Le monde ne peut vous haïr ; mais moi, il me hait parce que je témoigne que ses œuvres sont mauvaises. » (Ibid. 7) Les frères peuvent effectivement se rendre à la fête, parce qu’ils sont du monde et que le monde les reconnaît. A partir de là, les frères de Jésus disparaissent de l’Evangile de Jean. Sa mère, dont on a vu l’hostilité, réapparaît de façon ambiguë dans le récit légendaire de la noce de Cana. Alors qu’elle fait part à son fils que le vin manque, celui-ci la rabroue : « Qu’importe, femme ? » (Jn II, 4) L’Evangile de Jean réintègrera habilement Marie dans la communion johannique par la rédaction théologique de la scène de la croix.

Les évangiles de Matthieu et de Luc tentent de modifier la relation de Jésus et de sa famille pour les rendre plus conformes au modèle patriarcal. En ce sens, chacun d’eux compose un récit légendaire de l’enfance. Luc, en particulier, trace les traits d’une mère magnifiée qui témoigne déjà de la théologie propre à l’évangéliste (Lc I, 26-56) Dans sa reprise de Mc III, 31-35, Luc atténue la sècheresse de la réplique de Jésus et censure l’affront qu’il fait aux siens (« Qui sont ma mère et mes frères ?… »). Il rapporte simplement : « Ma mère et mes frères sont ceux qui entendent la parole de Dieu et la pratiquent. » (Lc VIII, 21) Luc rapporte un propos similaire (source L) qu’il corrige très probablement de la même façon : « Une femme, dans la foule, éleva la voix et lui dit : Magnifiques le ventre qui t’a porté et le sein qui t’a allaité ! Il répondit : Magnifiques, en tout cas, ceux qui entendent la parole de Dieu et qui la gardent. » (Lc XI, 27-28)

L’opposition de la famille de Jésus à son annonce, telle qu’elle apparaît dans les sources évangéliques, constituera une difficulté dans le christianisme primitif. On voit déjà comment Matthieu et Luc modifient les faits et créent les récits légendaires de l’enfance. Néanmoins, la mort de Jésus semble avoir provoqué une vraie prise de conscience familiale. Alors que Jacques (comme la mère et l’ensemble des frères et sœurs) désapprouve la mission qui écarte Jésus, il affirmera, par la suite l’avoir vu ressuscité (1 Co XV, 7). Il assumera la succession dynastique, d’abord assisté de Képhas et de Jean (Ga II, 9), puis seul (Ibid. Ga II, 11-12). Sa propre conscience religieuse était probablement différente de celle de Jésus et des deux autres « colonnes » de la communauté de Jérusalem. Flavius Josèphe rapporte, à la suite de l’exécution de Jacques par le grand prêtre Hanan le jeune (l’an 62) : « Cette action déplut extrêmement à tous ceux des habitants de Jérusalem qui avaient de la piété et un véritable amour pour l’observation de nos lois. » (Hist. Ancienne des Juifs XX, 8) Un tel sentiment était loin d’animer les Judéens lors de la crucifixion de Jésus !

La méfiance de Jacques vis-à-vis de Jésus ne le disqualifiait pas du premier rang successoral dans la restauration royale davidienne inaugurée par Jésus (Jésus n’ayant pas de fils), mais elle se traduisit par une orientation différente de la communauté nazaréenne. Au point que celle-ci finit par se séparer de la communauté helléniste (chrétienne) d’Antioche. Ces événements schismatiques ont certainement aidé les évangélistes Marc et Jean à conserver l’opposition de Jésus et de sa famille dans leurs écrits, en dépit du contre exemple qu’ils présentaient.

Le renoncement de ses propres valeurs

e disciple qui suit Jésus n’affronte pas seulement les interdits familiaux, les tabous religieux et sociaux. Il se heurte à ses propres barrières psychologiques, à son individualité mondaine. Il lui est demandé de n’avoir plus à défendre que l’annonce du Règne. L’injonction, qui revêt les caractères d’authenticité, est nette : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même, porte sa croix et me suive. Oui, qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’évangile la sauvera. » (Mc VIII, 34-35) Le rapprochement avec la source de logia laisse penser que Marc ajoute « et de l’évangile » à sa propre source.

On a rapproché ce verset d’un entretien d’Epictète où le philosophe stoïcien enseigne que l’accusé doit savoir ce qu’il veut. Il donne l’exemple de Socrate qui ne cherchait pas à implorer ses juges, mais à les provoquer : « Penses-tu que, si Socrate avait voulu sauver les biens extérieurs, il se serait avancé en disant : Anytos et Mélétos peuvent me tuer, mais non pas me nuire ? » (Entretiens II, 2, 15) Epictète de conclure : « Si tu veux être mis en croix, attends et la croix viendra ; mais si ta raison t’ordonne d’y répondre et de persuader le juge autant que tu le peux, il faut agir en conséquence, mais en tenant compte des situations particulières. » (Ibid. 20) Le disciple de Jésus perdrait sa foi et son âme en voulant se défendre. Devant le grand prêtre et le gouverneur romain, Jésus refuse de plaider. Ses brèves réponses sont provocantes (Mc XIV,60-64 ; XV, 2-4). Dans un tout autre contexte, la plaidoirie paradoxale d’Héraclite, ami d’Epictète, pourrait être nazaréenne : « Je ne vous adresserai pas de prière et je ne me soucie pas du jugement que vous allez rendre : ceux qui sont jugés, que ce soit vous plutôt que moi ! » (Entretiens II, 2, 17). A l’image de Socrate, Jésus sait ce qu’il veut.

Le verset de Marc se retrouve dans la source de logia, probablement mieux conservée par Luc que par Matthieu : « Qui ne prend pas sa croix à ma suite n’est pas digne de moi ! Qui trouve sa vie la perdra ! Qui perd sa vie à cause de moi la trouvera ! » (Mt X, 38-39) « Qui ne porte pas sa croix à ma suite ne peut être mon disciple ! » (Lc XIV, 27) Jésus veut dire que celui qui risque sa vie dans le temps présent la gagnera dans le règne de Dieu. Par une figure rhétorique en forme de chiasme, il renverse les valeurs communes (Mt XVI, 25 ; Lc IX, 24 ; XVII, 33). Jean apporte sa propre touche théologique : « Qui aime son âme la perd, mais qui hait son âme en ce monde la gardera en vie éternelle. » (Jn XII, 25)

Risquer sa vie en ce monde ne consiste pas seulement à se heurter aux pouvoirs établis, mais à contester la loi, c’est-à-dire les fondements mêmes des pouvoirs. Jésus est accusé de blasphème par le grand prêtre parce qu’il annonce qu’il sera lui-même son juge lorsqu’il apparaîtra « à la droite de la Puissance » (Mc XIV, 62). Il est condamné par le gouverneur romain parce qu’il se présente en « roi des Juifs » (Mc XV, 2). Jésus sait ce qu’il veut. Plaider sa cause reviendrait à se compromettre avec le monde. Le jugement que ces juges vont rendre consolidera, au contraire, son enseignement et l’annonce du Règne. Son destin est d’affronter la mort en tant qu’elle lui offre de donner le plus haut témoignage qui soit.

Les Douze

es évangiles nomment généralement le cercle rapproché des douze disciples, simplement « les Douze ». Par exemple : « Il appelle les Douze. » (Mc VI, 7) ; « Jésus dit aux Douze. » (Jn VI, 67). Paul conserve l’expression : « Il a été vu de Képhas, puis des Douze. » (1 Co XV, 5) Nous avons vu que la notion de disciple est beaucoup plus large que le cercle étroit. Si l’on consulte la liste des Douze donnée par Marc (Mc III, 16-19), on peut voir que Lévi, le collecteur de la gabelle n’y figure pas, alors qu’il a été appelé au rang des disciples : « En passant, il vit Lévi, fils d’Alphée, assis à la gabelle. Il lui dit : Suis-moi. Il se leva et le suivit. » (Mc II, 14) Il est également clair que Jésus n’a jamais donné aux Douze le titre d’« apôtres » (séliah en araméen, apostolos en grec).

Lorsque le terme « apôtre » est utilisé, une seule fois, dans l’Evangile de Marc, il prend une valeur temporaire. Les Douze ont été « envoyés » pour une mission particulière. Lorsqu’ils reviennent, ils rendent compte : « Les envoyés (apôtres) se rassemblent autour de Jésus et lui annoncent tout ce qu’ils ont fait et enseigné. » (Mc VI, 30). De même, l’unique occurrence du terme chez Matthieu (Mt X, 2) précède un envoi en mission en terre d’Israël. En délégation, les Douze deviennent des « envoyés », c’est-à-dire, des « apôtres ». Il serait abusif de leur attribuer ce terme comme un titre formel. Paul et Barnabé sont qualifiés d’ « apôtres » (Ac XIV, 14) quand ils sont « envoyés » par la communauté d’Antioche.

Lorsque Paul liste les personnes ayant vu le Christ ressuscité, il nomme « Képhas, puis les Douze » (1 Co XV, 5), puis « plus de cinq cens frères » (Ibid. 6), ensuite « Jacques et tous les envoyés (apôtres) » (Ibid. 7). Il est évident que le terme « apostolos » renvoie à un ensemble plus grand que le cercle des Douze.

Quelles que soient ses humbles précautions (1 Co XV, 9), Paul est le premier à revendiquer le titre : « Paul, apôtre (envoyé), non par les hommes, ni par un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père, celui qui l’a relevé d’entre les morts. » (Ga I, 1) Il semble qu’il attribuait la qualité d’apôtre à ceux qui avaient vu le Christ ressuscité, comme si une telle grâce exigeait la mise en mouvement du bénéficiaire : les Douze, Jacques et les quelque cinq cents frères (Ga I, 17- 19). Le temps de ces apparitions ne peut être clôt. Dans la Lettre aux Romains, Paul donne cette indication : « Andronicus et Junias, compagnons de ma captivité, ils sont de remarquables apôtres, ils ont même été au Christ avant moi. » (Rm XVI, 7) La mention de Junias témoigne que Paul ne déniait pas la qualité d’apôtre à des femmes. Elle n’émanait que du Christ ressuscité.

Les intentions théologiques de Luc amènent l’évangéliste à attribuer immédiatement la qualité d’apôtre aux Douze : « Jésus convoqua ses disciples. Parmi eux il en choisit douze, qu’il nomma « apôtres. » (Lc VI, 13) Lorsque l’auteur des actes fait le récit du remplacement de Judas par Matthias, afin de reconstituer le nombre des Douze, il présente deux conditions : l’élu doit avoir été disciple de Jésus depuis le temps où lui-même était « disciple » de Jean le baptiste ; il doit également être témoin de sa résurrection (Ac I, 21-22). Nous retrouvons sur ce dernier point la qualification paulinienne. Mais alors que, pour Paul, les centaines de témoins de la résurrection revêtent la qualité d’apôtre de ce fait, l’auteur des Actes n’attribue ce titre éminent qu’à chacun des Douze. Le glissement de sens s’effectue toutefois avec précaution. Il faudra attendre l’Eglise primitive pour que l’expression « les douze apôtres » soit définitivement forgée.

Liste des Douze

vangile de Marc (III, 16-19) : « Simon (Pierre), Jacques fils de Zébédée, Jean frère de Jacques (Benéi Ra’ash : Fils du Tonnerre), André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le Cananéen, Judas l’Iscariote. » « Cananéen » est la transposition du terme araméen « Qanaït » que Marc et Matthieu se gardent de rendre explicite, tandis que Luc traduit normalement en grec par « zélote », c’est-à-dire, « fondamentaliste ». Philippe ne doit pas être confondu avec l’un des sept Hellénistes responsables du service des tables (Ac VI, 5 ; VIII, 4-13, 26-40 ; XXI, 8-9).

Evangile de Matthieu (X, 2-4) : « Simon (Pierre), son frère André, Jacques fils de Zébédée, son frère Jean, Philippe, Barthélemy, Thomas, Matthieu le gabelou, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le Cananéen, Judas l’Iscariote. » La liste, réorganisée, semble reprendre celle de Marc. Matthieu a préalablement corrigé le « Lévi, fils d’Alphée, assis à la gabelle » de Marc (II, 14) en « un homme assis à la gabelle appelé Matthieu » (Mt IX, 9). Ensuite, il a ajouté « le gabelou » à sa liste des Douze (Mt X, 3). Cette manipulation vise à confondre l’évangéliste avec le disciple afin de le revêtir d’une autorité incontestable.

Evangile de Luc (VI, 14-16) : « Simon (Pierre), André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques d’Alphée, Simon le Zélote, Judas de Jacques, Judas l’Iscariote. » La présence de Judas de Jacques et l’absence de Thaddée laisse penser que la liste provient d’une tradition L, indépendante de celle de Marc. Très tôt, probablement du vivant de Jésus, un membre du groupe nommé Thaddée aura été remplacé par Judas de Jacques, pour une raison que nous ignorons. Il était en effet essentiel pour Jésus que le groupe rapproché comptât douze disciples.

Acte des apôtres (Ac I, 13) : « Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe, Thomas, Barthélemy, Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, Judas de Jacques, … » La principale différence avec l’Evangile de Luc est l’élimination de Judas l’Iscariote de la liste.

Evangile de Jean : Il témoigne du peu d’intérêt que l’évangéliste porte au groupe des Douze, comme si la tradition dont il est porteur avait fini par l’oublier. Il n’apparaît qu’une fois, tandis que Jésus se heurte à une sérieuse opposition parmi les siens : « Beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et n’allaient plus avec lui. Jésus dit aux Douze : Voulez-vous partir aussi ? Simon Pierre lui répondit : Seigneur, vers qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous avons foi et nous savons que tu es le consacré à Dieu. Jésus lui répondit : N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? Et l’un de vous est un diable. Il parlait de Judas fils de Simon Iscariote, l’un des Douze qui allait le livrer. » (Jn VI, 67-71) Le chapitre VI de Jean, qui développe la théologie du « véritable pain du ciel », s’inscrit dans le contexte des chapitres VI-VIII de Marc. Pierre et Judas sont tous deux identifiés comme appartenant au groupe des Douze.

« Thomas, appelé Didyme » est cité en tant que disciple (Jn XI, 16). On le retrouve au cours du dernier repas (Jn XIV, 5) et son appartenance au groupe des Douze est précisée dans l’explication de la scène du Christ ressuscité : « Thomas, un des Douze, appelé Didyme, n’était pas avec eux quand vint Jésus. » (Jn XX, 24) Malgré l’insistance de Jean à traduire le nom de l’araméen en grec pour le rendre compréhensible par tous, il ne dit jamais, très curieusement, de qui Thomas est le jumeau. Mais la critique s’accorde pour reconnaître que l’ensemble des apparitions de Thomas ne sont que des créations théologiques de l’évangéliste.

« André, le frère de Simon Pierre » est dès l’abord présenté comme disciple de Jean le baptiste, avec « l’autre disciple » qui n’est pas nommé. André présente son frère Simon à Jésus qui le nomme « Képhas » (Pierre) (Jn I, 35-42) Tout porte à croire que le disciple anonyme est le premier auteur de l’Evangile de Jean. On le retrouve plusieurs fois avec la même précaution d’anonymat : « Celui que Jésus aimait. » (Jn XIII, 23-26) ; « Ce disciple était connu du grand prêtre. » (XVIII, 15-16) ; « Femme, voici ton fils, puis il dit au disciple : Voici ta mère. » (Jn XIX, 26-27) ; « Celui qui l’a vu en témoigne. » (Ibid. 35) ; « L’autre disciple courut plus vite que Pierre. » (Jn XX, 2-9) ; « Le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur ! » (Jn XXI, 7, 20-24) Mais rien ne dit qu’il s’agit de Jean, fils de Zébédée, frère de Jacques ; d’autant qu’il ne se compte jamais lui-même au nombre des Douze.

Deux autres « disciples » sont également cités : Philippe qui, appelé par Jésus, lui présente Nathanaël (Jn I, 43-51). Lorsque l’évangéliste met en forme le document, au début du IIe siècle, il est loin de considérer l’importance des Douze, en tant que groupe, dont la vocation fut d’exercer la souveraineté sur les douze tribus d’Israël (Mt XIX, 28 // Lc XX, 30). Les Douze n’ont pas régné sur Israël et les perspectives premières du Royaume se sont éloignées.

Le souvenir de Pierre, de Jean et de Thomas est porté par les communautés qui se recommandent de leur autorité. On sent une opposition, entre la communauté johannique et la communauté gnostique qui se réclame de Thomas, dans la façon dont l’Evangile de Jean utilise « l’incrédulité » de Thomas (Jn XX, 19-29). La mémoire d’André, de Philippe et de Nathanaël est également vivante. Celle de Judas aussi. Quant au disciple secret, source de l’Evangile de Jean, mais non pas évangéliste, nous pourrions croire qu’il tenait à dissimuler son nom parce qu’il craignait pour sa vie au moment où il écrivait.

La promesse faite aux Douze

ans le contexte de la leçon du jeune homme riche qui, invité à suivre Jésus, décline l’appel, les disciples se demandent qui, finalement, sera sauvé. La réponse de Jésus est la suivante : « Amen, je vous le dis, vous qui m’avez suivi, lors de la régénération, quand le fils de l’homme siègera sur le trône de gloire, vous aussi vous siègerez sur douze trônes pour juger (exercer la souveraineté sur) les douze tribus d’Israël. » (Mt XIX, 28) Le parallèle de Luc semble indiquer que cette parole de Jésus est à rechercher dans la source de logia : « Vous autres, vous êtes demeurés avec moi dans mes épreuves ; et moi je dispose pour vous d’un règne, comme mon père en a disposé pour moi, pour que vous mangiez et buviez à ma table, dans mon règne, et que vous vous asseyiez sur des trônes pour juger (exercer la souveraineté sur) les douze tribus d’Israël. » (Lc XXII, 28-30)

Nous sommes au cœur de l’espérance eschatologique. Le rassemblement des tribus constitue l'aspiration d’Israël depuis Isaïe : « Le Seigneur lèvera un étendard vers les nations, il rassemblera les bannis d’Israël et regroupera les disséminés de Juda des quatre extrémités de la terre. » (Is XI, 12) ; « En ce temps-là, on appellera Jérusalem « Trône de Yhwh » et toutes les nations conflueront vers elle, vers le nom de Yhwh, à Jérusalem, et elles n’iront plus à la suite de l’obstination de leur cœur mauvais. En ce jour-là, ceux de la maison de Juda iront vers ceux de la maison d’Israël, puis ils reviendront ensemble du pays du Nord vers le pays que j’ai donné en héritage à vos pères. » (Jr III, 17-18) ; « Et vous, montagnes d’Israël, vous produirez vos ramures et vous porterez vos fruits pour mon peuple d’Israël, car ils sont près de revenir. En effet, me voici dans votre direction, je suis tourné vers vous, vous serez cultivées et vous serez ensemencées. Je multiplierai sur vous les hommes, la maison d’Israël tout entière. » (Ez XXXVI, 8-10)

Cette espérance messianique est aussi celle du groupe des Douze : « Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, s’avancent vers lui et lui disent : Rabbi, nous voulons que, quoi que nous te demandions, tu le fasses pour nous. Il leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? Ils lui disent : Donne-nous de siéger, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » (Mc X, 35-37) Chez Matthieu, c’est la mère de Jacques et de Jean qui intervient auprès de Jésus pour la même requête (Mt XX, 20-21). Bien sûr, la suite du récit montre que Jésus les rabroue : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. » (Mc X, 38) (Mt XX, 22) Embarrassé par la demande des fils de Zébédée, que la tradition a portée jusqu’à lui, Marc n’a pas d’autre solution que de laisser accroire que, bien qu’ils suivent Jésus depuis longtemps et qu’ils entendent son enseignement au quotidien, Jacques et Jean n’ont toujours pas compris la signification du Règne ! Marc, et Matthieu après lui, s’engage alors dans une explication théologique qui renverse l’idée que les Douze, et Jésus lui-même, se faisaient du règne de Dieu.

Porté par la vision prophétique du nouvel Israël, le Nazaréen avait en effet décidé la création du groupe des Douze. Il leur avait promis, qu’en tant que germe de la régénération d’Israël et du rassemblement des douze tribus, ils auraient un rôle éminent à jouer dans le gouvernement du peuple élu lorsque le règne de Dieu surviendrait (Mt XIX, 28). De même que le Siracide implore le Seigneur : « Hâte le temps et souviens-toi du serment ! » (Si XXXVI, 7), après que le Livre d’Isaïe ai fait dire à Yhwh : « Je hâterai les choses en son temps. » (Is LX, 32), Jésus enseigne une prière qui appelle Dieu à « écourter les jours » (Mc XIII, 20), tant le monde court vers sa perdition : « Que ton règne vienne ! » (Mt VI, 10)

Le déroulement des événements, jusqu’au drame de la croix, devait mettre fin à l’espérance messianique telle que les Douze l’incarnaient auprès de Jésus. Le groupe semble s’être rapidement défait. C’est Jacques, le frère de Jésus, qui assume la succession royale sans royaume, entouré de Pierre et de Jean. Jacques, le frère de Jean, est exécuté sur ordre du roi Hérode Agrippa Ier (env. 41-44). Mais que deviennent Judas fils de Jacques, Barthélemy, Jacques fils d’Alphée, Matthieu, Philippe, André, Thomas, Simon le zélote ? En tant que personnages historiques, ils disparaissent purement et simplement de la scène à la mort de Jésus et le christianisme primitif les ignore !

Après la fin de la communauté nazaréenne et la tentative d’instaurer une dynastie royale issue de Jésus, les évangélistes judéo-chrétiens se sont attachés à « démontrer » que les souffrances du Messie, jusqu’au supplice de la croix, étaient prévues par les Ecritures et avaient été proclamées par les prophètes bibliques. La fin dramatique de Jésus les amènera à édifier une théologie justificative. Elle se heurtera à la théologie des évangélistes gnostiques qui trouveront leur propre justification dans l’esprit de la philosophie néoplatonicienne. Chaque nouvelle communauté chercha à élaborer et à proposer une nouvelle espérance.

Le rôle des Douze

es Douze constituent le cercle rapproché des disciples de Jésus. A ce titre, ils ont été choisis par lui et ont abandonné familles et possessions pour le suivre dans ses prédications en vue de l’annonce du règne de Dieu.

Nous avons dit que l’action de Jean le baptiste se justifiait mal en dehors de la tradition essénienne et nous avons insisté sur le fait que Jésus fut lui-même disciple de Jean avant d’annoncer un règne de Dieu en opposition avec la proclamation du Baptiste (Jean le baptiste, le maître devenu le rival). Nous ne pouvons pas évoquer le groupe des douze nazaréens sans considérer l’article de la Règle de la communauté essénienne qui proclame : « Dans le Conseil de la Communauté, douze hommes et trois prêtres, parfaits en tout ce qui est révélé de toute la Loi, pour pratiquer la vérité et la justice et le droit et la charité affectueuse et la modestie de conduite l’un envers l’autre, pour garder la foi sur la terre avec un penchant ferme et un esprit contrit, et pour expier l’iniquité parmi ceux qui pratiquent le droit et subissent la détresse de l’épreuve et pour se conduire avec tous dans la mesure de la vérité et la norme du temps. » (Règle VIII, 1-4)

C’est à l’évidence dans la continuité de cette tradition que Jésus a constitué le cercle ou le conseil des Douze. Le respect de la règle est-il allé jusqu’à compter trois prêtres dans le groupe ? Les seuls qui semblent avoir eu accès au sanctuaire sont Jean (Jn XVIII, 15) et Judas (Mt XXVII, 5). Si Jean était prêtre, son frère Jacques devait l’être également. Ce n’est pas incompatible avec leur métier de pêcheurs, dans la mesure où ils n’étaient pas assujettis au Temple.

Si Jésus n’a pas envoyé les Douze vers les nations, il leur a confié la responsabilité d’annoncer le rassemblement et la régénération d’Israël. A cet égard, l’Evangile de Marc porte le souvenir d’une mission confiée aux Douze : « Et il appelle les Douze et commence à les envoyer deux à deux. Il leur donne pouvoir sur les esprits impurs. Il leur enjoint de ne rien prendre pour le chemin qu’un bâton seul, ni pain, ni besace, ni monnaie dans la ceinture, mais chaussés de sandales et : Ne revêtez pas deux tuniques ! Il leur dit : Où que vous entriez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous partiez de là. Si un lieu ne vous accueille pas, si on ne vous écoute pas, sortez de là, secouez la poussière de dessous vos pieds en témoignage contre eux. Ils sortirent proclamer qu’on se convertisse, et ils chassaient beaucoup de démons, et ils oignaient d’huile beaucoup de malades et ils guérissaient. » (Mc VI, 7-13)

L’Evangile de Luc propose deux discours missionnaires. Le premier, à l’adresse du cercle rapproché, est essentiellement repris de Marc : « Il convoqua les Douze et il leur donna puissance et pouvoir sur les démons, et pour guérir les maladies. Il les envoya proclamer le règne de Dieu et guérir. Il leur dit : Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, sans avoir chacun deux tuniques. En quelque maison que vous entriez, demeurez là, et sortez de là. Et ceux qui ne vous accueillent pas, sortez de leur ville, secouant la poussière de vos pieds pour témoigner contre eux. Ils sortirent et, parcourant les villages, ils annonçaient le message et guérissaient en tout lieu. » (Lc IX, 1-6)

Le second discours, à l’adresse du groupe élargi des disciples, est bâti à partir de la source de logia : « Après cela, le Seigneur en désigna encore soixante-dix autres. Il les envoya par deux devant sa face dans toute ville et lieu où lui-même devait venir. Et il leur disait : La moisson est abondante, mais rares les ouvriers ! Aussi, implorez Demandez donc au Seigneur de la moisson qu’il pousse des ouvriers pour la moisson. Allez. Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Ne vous chargez pas de bourse ni de besace ni de sandales. Ne saluez personne en chemin. En toute maison que vous entrez, dites d’abord : Shalôm à cette maison ! Et s’il y a là un fils de paix, votre paix se reposera sur lui ; sinon, elle retournera sur vous. Demeurez dans cette même maison, mangez et buvez ce qu’ils ont, car l’ouvrir est digne de son salaire. N’errez pas de maison en maison. Et en toute ville où vous entrerez et où on vous accueillera, mangez ce que l’on vous proposera, guérissez les malades, dites-leur : Le règne de Dieu approche ! En toute ville où vous entrerez et où on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites : Même la poussière de votre ville collée à nos pieds, nous vous la laissons ; sachez pourtant ceci : Le règne de Dieu approche. Je vous le dis, ce jour-là sera plus supportable pour Sodome que pour cette ville (…) Qui vous écoute m’écoute et qui vous rejette me rejette ; mais qui me rejette rejette celui qui m’a envoyé. » (Lc X, 1-16)

Jésus ne peut annoncer ou faire annoncer le règne de Dieu qu’au nom de Dieu lui-même. Jésus se présente au nom de Dieu et les prédicateurs qu’il envoie délivrent le message divin. Le même enchaînement de la relation se trouve chez Matthieu : « Qui vous accueille m’accueille, et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé. » (Mt X, 40) L’implication est forte, car il s’agit d’accepter ou de refuser le règne de Dieu (tel qu’il est annoncé par Jésus).

Le groupe de soixante-dix (ou soixante-douze selon les manuscrits) n’apparaît nulle part ailleurs dans les textes. Luc l’a probablement inventé. En faisant dire deux discours à Jésus, il pouvait conserver les éléments des deux sources (l’Evangile de Marc et les logia). Nous sommes ici sur un terrain historiquement solide. Différemment, Matthieu a composé un long discours de Jésus. Il mélange les deux traditions à ses propres élans théologiques (Mt X).

L’annonce eschatologique des Douze

ésus tendait sa vie vers l’avènement du Règne. Le peuple d’Israël s’en trouverait régénéré et son unité serait définitivement rétablie. Il appuie sa confiance en Dieu sur les prophéties messianiques contenues dans les Livres prophétiques. L’ensemble du Livre d’Isaïe est particulièrement porteur de l’idéologie du Règne qui anime les esséniens, Jean le baptiste et Jésus le nazaréen. La rupture entre l’interprétation des premiers et celle de Jésus vient de ce que celui-ci considère que le règne de Dieu est déjà commencé, tandis que pour ceux-là il est encore à venir. Pour qui imagine que la fin de l’Histoire est proche, la guerre de Dieu est imminente. Pour qui pense que l’Histoire est déjà close, c’est la paix de Dieu qui s’installe.

Il est indispensable de se rappeler les fondements de la pensée eschatologique.

Naissance d’un rejeton du roi David et nouvel Age d’or : « Un rejet sortira de la source d’Isaï (ancêtre de David), un rejeton issu de ses racines fructifiera. Sur lui se posera l’esprit de Yhwh, esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte de Yhwh. Il l’inspirera dans la crainte de Yhwh. Il ne jugera pas sur l’apparence et n’arbitrera pas sur le ouï-dire. Il jugera avec justice les faibles et se prononcera avec équité pour les humbles de la terre. Il frappera le pays avec la férule de son verbe et du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant. La justice sera la ceinture de ses reins et la vérité la ceinture de ses lombes. » (Is XI, 1-5)

Ambition universaliste et retour des exilés : « Il adviendra en ce jour-là que la racine d’Isaï qui sera érigée en étendard des peuples verra les nations s’adresser à elle, et l’emplacement qu’elle occupe sera glorieux. Il adviendra en ce jour-là que le Seigneur fera un second geste de la main (le premier geste étant celui de la sorti d’Egypte sous la conduite de Moïse) pour racheter le reste de son peuple qui restera à Assur et en Egypte, à Patros, Coush, Elam, Shinear, Hamath et dans les îles de la mer. Il lèvera un étendard vers les nations, il rassemblera les dispersés de Juda des quatre extrémités de la terre. » (Is XI, 10-12)

Réunification d’Israël (royaume du Nord) et de Juda (royaume du Sud) : « La jalousie d’Ephraïm se détournera et les oppresseurs de Juda seront retranchés. Ephraïm ne jalousera plus Juda et Juda n’oppressera plus Ephraïm. Ils fondront sur l’épaule des Philistins vers la mer, ensemble ils pilleront les fils du Levant.. Edom et Moab seront le domaine de leur mainmise et les fils d’Ammon leur seront soumis. » (Is XI, 13-14)

Intervention de Yhwh des armées : « Il a revêtu la justice comme une cuirasse, le casque du salut en tête. Il a revêtu les vêtements de la vengeance en guise de tunique et s’est enveloppé de jalousie comme dans un manteau. Il rétribue selon ce qui a été perpétré : la fureur est pour ses adversaires et les représailles pour ses ennemis. Depuis l’occident on craindra le nom de Yhwh et sa gloire depuis le soleil levant, car l’oppresseur vient comme un fleuve que chasse le souffle de Yhwh. Celui qui rachète viendra pour Sion, pour ceux qui se détourneront de leur transgression en Jacob, oracle de Yhwh. » (Is LIX, 17-20)

Dans une perspective théologique qui ne se déploie plus dans la même espérance, l’apôtre Paul corrigera cette dernière phrase : « Tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : Le libérateur viendra « de » Sion. » (Rm XI, 26)

Promesse d’alliance éternelle avec Yhwh : « Quant à moi, voici quelle sera mon alliance avec eux, a dit Yhwh : mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche ne se retireront pas de ta bouche, ni de la bouche de ta descendance, ni de la bouche de la descendance de ta descendance, a dit Yhwh, dès maintenant et pour toujours. » (Is LIX, 21)

Jérusalem capitale religieuse universelle et domination d’Israël sur le monde : « Ils se sont tous rassemblés, ils viennent vers toi ; tes fils viennent de loin et tes filles sont soutenues sur le côté. Tu verras et alors tu seras rayonnante, ton cœur sera frémissant et s’épanouira, car les richesses de la mer seront dirigées vers toi et les ressources des nations parviendront chez toi. L’afflux des chameaux te submergera, les chamelons de Madian et d’Eypha ; tous ceux de Saba viendront, ils apporteront de l’or et de l’encens et annonceront les louanges de Yhwh. Tout le petit bétail de Quédar se rassemblera chez toi, les béliers de Nebayoth seront pour tes offices, ils monteront sur mon autel pour être agréés et je te donnerai de l’éclat à la maison de ma majesté. »

« Les fils de l’étranger reconstruiront tes murailles et leurs rois seront à ton service. Dans mon irritation je t’avais frappée, mais dans ma bienveillance j’ai pitié de toi. On tiendra tes portes ouvertes continuellement, elles ne seront fermées ni le jour ni la nuit, pour qu’on apporte chez toi les ressources des nations que leurs rois conduiront. Car la nation et le royaume qui ne te serviront pas, périront, et les nations seront vouées à la ruine. »

« Tu tèteras le lait des nations, tu tèteras le sein des rois et tu sauras que moi Yhwh, je suis ton sauveur et que le Dieu puissant de Jacob est ton libérateur. » « On n’entendra plus parler de violence dans ton pays, ni de razzia, ni de ruine à l’intérieur de tes frontières. Tu appelleras « salut » tes murailles et « louange » tes portes. Le soleil ne te servira plus de lumière du jour, et la lune ne t’éclairera plus en donnant sont éclat la nuit, mais Yhwh sera pour toi une lumière perpétuelle, ton Dieu sera ta parure. Ton soleil ne se couchera plus et ta lune ne se retirera plus, car Yhwh sera pour toi une lumière perpétuelle et les jours de ton deuil seront révolus. Dans ton peuple tous seront des justes, à jamais ils possèderont le pays, rejetons de mes plants, œuvres de mes mains, en sorte que je me manifeste glorieusement. Le plus petit deviendra un millier et le plus modeste une nation puissante, moi Yhwh, je hâterai la chose en son temps. » (Is LX)

La bénédiction divine : « Tes morts revivront, tes cadavres se relèveront ! Réveillez-vous et poussez des acclamations, habitants de la poussière ! » (Is XXVI, 19) « En ce jour-là les sourds entendront les paroles du Livre et, sortant de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. Les humbles concevront une joie accrue en Yhwh et les pauvres, parmi les humains, exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Is XXIX, 18-19)

« Alors se dessilleront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la langue du muet poussera des acclamations. » (Is XXXV, 5-6) « L’esprit du Seigneur Yhwh est sur moi, parce que Yhwh m’a oint pour porter l’heureuse nouvelle aux humbles. » (Is LXI, 1)

Lorsque les envoyés du Baptiste viennent trouver le Nazaréen, alors que les visions eschatologiques s’opposent, Jésus répond : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts se relèvent, les pauvres reçoivent l’annonce. » (Mt XI, 4-5) Autrement dit, le règne de Dieu est inauguré par Jésus lui-même. Cette inauguration répond à l’esprit de la Règle de la communauté essénienne : « Et quant à la Visite (de Dieu) de tous ceux qui marchent en cet esprit, elle consiste en la guérison et l’abondance du bonheur avec longueur de jour et fécondité, ainsi que toutes les bénédictions sans fin et la joie éternelle dans la vie perpétuelle et la couronne glorieuse ainsi que le vêtement d’honneur dans l’éternelle lumière. » (Règle IV, 6-8)

La non violence universelle : « Le loup séjournera avec l’agneau et la panthère s’accroupira avec le chevreau. Le veau, le lionceau, le buffle seront ensemble et un petit garçon les mènera. La vache et l’ours paîtront ; ensemble gîteront leurs petits et le lion mangera du fourrage comme le gros bétail. Le nourrisson s’ébattra sur le trou de l’aspic et sur l’antre du basilic l’enfant sevré étendra la main. On ne commettra ni mal, ni destruction, sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Yhwh, comme les eaux couvrent la mer. » (Is XI, 6-9)

Tous les Livres prophétiques sont emplies de telles espérances. Ces aspirations montent au cœur d’Israël au moment où Jésus fleurit. Le mouvement eschatologique est tout particulièrement nourri et développé par la religiosité essénienne :

« Sonnez en Sion de la trompette pour rassembler les saints ! Proclamez à Jérusalem la bonne nouvelle du messager(l’évangile) : Dieu visite Israël pour lui faire grâce (…) Revêts, Jérusalem, tes vêtements de gloire, apprête ta robe consacrée, car Dieu a proclamé le bonheur d’Israël à jamais et toujours. » (Ps Sal XI, 1-9)

Rapprochons l’oracle de la parabole de Jésus : « Le règne des cieux (mis pour règne de Dieu) est pareil à un roi qui a fait des noces à son fils. Il a envoyé ses serviteurs appeler les invités aux noces, mais ils ne veulent pas venir (...) En entrant, le roi regarda les convives. Il a vu là un homme qui n’avait pas revêtu le vêtement de noce. Il lui dit : Ami, comment es-tu entré ici sans porter le vêtement de noce ? L’homme a été muselé. Alors, le roi dit aux serviteurs : Liez-lui pieds et poings et jetez-le dans les ténèbres du dehors. » (Mt XXII, 1-14)

Autre exemple tiré du même document : « Regarde, Seigneur, et suscite-leur leur roi, fils de David, au moment que tu sais, ô Dieu, pour qu’il règne sur Israël ton serviteur (...) Alors il rassemblera un peuple saint (consacré) qu’il conduira dans la justice. Il jugera les tribus d’un peuple sanctifié par le Seigneur son Dieu. Il ne tolèrera pas que l’iniquité demeure encore parmi eux, et l’homme familier du mal n’habitera plus avec eux. Il les connaîtra, car ils sont tous fils de leur Dieu. Il les répartira dans leurs tribus dans le pays. L’immigré et l’étranger ne séjourneront plus avec eux. Il jugera peuples et nations dans la sagesse de sa justice. » (Ps Sal XVII, 21-29)

Matthieu rapporte de semblables idées. Il place le témoignage de reconnaissance au cœur de la foule : « Ne serait-il pas le fils de David ? » (Mt XII, 23) Puis vient le thème du rassemblement : « Qui ne rassemble pas avec moi disperse ! » (Ibid. 30) Le sermon sur la montagne correspond au jugement attendu par Les Psaumes de Salomon : le règne de Dieu appartient aux « pauvres à cause de l’Esprit (les saints, les consacrés) », aux « persécutés à cause de la Justice » ; les humbles hériteront « du pays » ; les pacifiques seront appelés « fils de Dieu » (Mt V, 1-12). Enfin, « Quand le fils de l’homme siègera sur son trône de gloire, vous siègerez aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. » (Mt XIX, 28). Le parallèle chez Luc : « Je dispose pour vous d’un règne, comme mon père en a disposé pour moi, pour que vous mangiez et buviez à ma table, dans mon règne, et que vous vous siégez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. » (Lc XXII, 29-30)

On ne peut comprendre l’annonce prophétique de Jésus hors du contexte eschatologique de la régénération et de la restauration d’Israël. Le rassemblement du peuple est la condition nécessaire à l’accomplissement de la mission divine. Jésus s’adresse à l’ensemble du peuple, hommes et femmes, riches et pauvres, bien portants et malades, justes et pécheurs. Mais l’injonction est claire : « Ces Douze, Jésus les envoya en leur ordonnant ceci : Ne prenez pas le chemin des nations ; n’entrez pas dans une ville de samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » (Mt X, 5-6) Et encore : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » (Mt XV, 24) La source de logia rapporte l’imprécation de Jésus : « Jérusalem, Jérusalem, qui tue les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés ! Que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble ses oisillons sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ! » (Mt XXIII, 37 // Lc XIII, 34-35) La contradiction de ces paroles avec la théologie chrétienne témoigne de leur authenticité. L’annonce vers les nations ne sera élaborée par les théologiens de la résurrection qu’en fonction des événements qui suivirent la mort de Jésus.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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