Raison chrétienne


Jean le Baptiste

Jean le Baptiste

Le maître devenu le rival
Yves Maris, le 25/03/2006
Histoire ancienne des Juifs : Jean et Jésus

ans son Histoire ancienne des Juifs, Flavius Josèphe introduit un paragraphe sur Jean le Baptiste, dans le but de rendre compte de la justification que les Juifs donnaient de la défaite d’Hérode Antipas contre Arétas IV d’Arabie, roi de Pétra (l’an 36) :

« Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite de l’armée d’Hérode était une punition de Dieu, à cause de Jean, surnommé Baptiste. C’était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice, et à recevoir le baptême après s’être rendus agréables à Dieu en ne se contentant pas de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l’âme. Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu’il aurait sur eux n’excitât quelque sédition, parce qu’ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu’il leur ordonnerait, il crut devoir prévenir ce mal pour n’avoir pas sujet de se repentir d’avoir attendu trop tard à y remédier. Pour cette raison, il l’envoya prisonnier dans la forteresse de Machéronte dont nous venons de parler, et les Juifs attribuèrent la défaite de son armée à un juste jugement de Dieu pour une action si injuste. » (Histoire Ancienne des Juifs, XVIII, 7)

Josèphe censure les attentes apocalyptiques de Jean. Elles viendraient contrarier les intentions apologétiques que son œuvre déploie, en vue de présenter les Juifs sous un jour favorable auprès des lecteurs romains. La note sur Jean n’a aucun lien avec la note sur Jésus qui se trouve quelques paragraphes plus hauts : « En ce même temps était Jésus, qui était un homme sage, tant ses œuvres étaient admirables. Il fut suivi non seulement de plusieurs Juifs, mais de plusieurs Gentils. Des principaux de notre nation l’ayant accusé devant Pilate, il le fit crucifier. Ceux qui l’avaient aimé durant sa vie ne l’abandonnèrent pas après sa mort. C’est de lui que les Chrétiens, que nous voyons aujourd’hui, ont tiré leur nom. » (Histoire Ancienne des Juifs XVIII, IV – après suppression des interpolations chrétiennes)

On remarque que le passage sur Jésus est deux fois moins long que celui sur Jean, qu’il est également moins élogieux.

Evangile de Luc : L’enfance de Jean
Luc I
Arrangement christologique

’Evangile de Luc, qui répond au genre du roman historique, s’ouvre sur une composition de l’enfance de Jean. Le récit est comparable à celui de l’enfance de Jésus (à moins que ce ne soit l’inverse), tout en sauvegardant la précellence de ce dernier.

Les deux apports historiques que l’on peut recueillir dans l’ensemble du premier chapitre de Luc semblent se résumer, d’une part, à l’information selon laquelle Jean serait le fils unique d’un prêtre du Temple. Zacharie, le père de Jean, aurait appartenu au groupe d’Abdia, l’un des vingt-quatre groupes de prêtres qui assuraient le service du Temple (1 Chroniques XXIV, 1-19) ; Elisabeth, la mère, est présentée comme descendante d’Aaron (voir 1 Chroniques VI, 34-45), d’autre part, à l’information sur le vœu de naziréat perpétuel prononcé par le père, au nom de l’enfant : « Il sera grand devant le Seigneur, il ne boira ni vin ni rien de fermenté, il sera rempli de l’Esprit saint dès le ventre de sa mère. » Ces deux apports historiques sont cohérents avec les autres sources évangéliques.

La condition de nazir (terme à rapprocher de celui de nazaréen), c’est-à-dire de saint (consacré à Dieu), est ici reliée à la vie au désert, fort probablement, à la communauté essénienne (ou nazaréenne) : « L’enfant croissait, son esprit se fortifiait ; il fut dans les déserts jusqu’au jour où il se présenta à Israël. » Ce trait biographique est à rapprocher de ce que Flavius Josèphe écrit à propos des esséniens : « Ils ne laissent pas de recevoir les jeunes enfants qu’on leur donne pour les instruire, et de les élever dans la vertu, avec autant de soin et de charité que s’ils étaient les pères. » (La guerre des Juifs contre les Romains II, XII). Nous sommes fondés à penser que Jean fut confié aux esséniens dès l’enfance et qu’il vécut dans le cadre d’une communauté telle que celle de Qumrân (voir l’éducation des enfants : Règle annexe de la Communauté I, 6ss).

Les esséniens vivaient dans l’attente de l’intervention de Dieu qui mettrait un terme à l’Histoire. Par leur retrait au désert, ils préparaient la fin des temps conformément à la prophétie d’Isaïe : « Frayez dans le désert la route de Yhwh ! Tracez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu ! » (Is XL, 3)

Notons que le terme « essénien » nous vient du texte grec de Flavius Josèphe. Il nous dit que quatre groupes majeurs occupent l’espace politique et religieux : les sadducéens, les pharisiens, les esséniens et les zélotes (« la quatrième philosophie »). Ces partis se retrouvent dans les évangiles, à l’exception des esséniens qui n’y sont pas nommés. Nous remarquons que la communauté de Jean le Baptiste y est également passée sous silence. La communauté de Jésus semble regrouper les nazaréens ; ce que Matthieu tente de dissimuler grossièrement, lorsqu’il écrit : « Et il vint habiter dans un village appelé Nazareth pour remplir cette parole des prophètes : il sera appelé nazaréen. » (Mt II, 23) Aucun texte ne révèle une prophétie en ce sens. Mais si l’on cherche bien, on trouve l’annonce faite par l’ange à la future mère de Samson dans le Livre des Juges: « Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils. Le rasoir ne passera pas sur sa tête, car le garçon sera, dès le sein maternel, un naziréen de Dieu. » (Jg XIII, 5) Jésus est tout simplement nazaréen parce que, de même que Samson, il fut voué à Dieu en tant que premier-né.

La question qui vient logiquement à l’esprit est celle-ci : les nazaréens ne sont-ils pas les esséniens de Flavius Josephe ? Le terme « nazaréen » est une transcription de l’hébreu. Le terme « saint » est l’équivalent latin. Le groupe de Qumrân qui se nomme lui-même « Communauté des saints » ne constitue-t-il pas la communauté des nazaréens ? Jésus n’a-t-il pas hérité du nom de nazaréen par son passage dans la communauté de Jean qui n’est nommé « le Baptiste » que de l’extérieur de sa propre communauté ?

Source de Logia : Le prophète Jean
Luc I
Premier ensemble Mt III, 7-12 // Lc III, 7-9, 15-18

omme Jean voyait beaucoup de pharisiens et de sadducéens venir à l’immersion, il leur dit : Race de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui vient ? Faites donc du fruit digne de la conversion et n’allez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ; car je vous dis que Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham. Déjà la cognée est à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne fait pas de beau fruit est coupé et jeté au feu.

Moi je vous immerge dans l’eau pour la conversion ; celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, je ne suis pas digne de porter ses chaussures ; lui vous immergera dans l’Esprit saint et le feu. Il a la pelle en main, il nettoiera son aire et il ramassera son blé dans la grange mais il brûlera la balle au feu inextinguible. » (Mt III, 7-12)

« Il disait donc aux foules qui sortaient pour se faire immerger par lui : Race de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui vient ? Faites donc des fruits dignes de la conversion et ne commencez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ; car je vous dis que Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham. Déjà la cognée est à la racine des arbres. Tout arbre donc qui ne fait pas de beau fruit est coupé et jeté au feu. » (Lc III, 7-9)

« Comme le peuple était en attente et que tous se demandaient dans leurs cœurs si Jean lui-même n’était pas le Christ, Jean répondait à tous : Moi, je vous immerge dans l’eau, mais il en vient un plus fort que moi et je ne suis pas digne de délier le lacet de ses chaussures ; lui vous immergera dans l’Esprit saint et le feu ; il a la pelle en main pour nettoyer son aire et ramasser le blé dans sa grange, et il brûlera la balle au feu inextinguible. C’est en exhortant ainsi tant et plus qu’il évangélisait le peuple. » (Lc III, 15-18)

Jean prophétise l’imminence de « la colère » de Dieu. La crainte qu’elle suscite provoque un mouvement populaire vers l’immersion, en vue de la rémission des péchés. Mais l’acte de purification ne revêt pas un caractère magique. Il ne n’agit plus de se prévaloir de l’appartenance au peuple de Dieu pour être sauvé. Chaque fils d’Israël sera pris individuellement et considéré en tant que fils de lumière ou fils des ténèbres. La conversion de vie est un préalable à l’immersion. Or le mouvement eschatologique est déjà engagé : « La cognée est à la racine des arbres. »

Ne nous laissons pas influencer par Matthieu qui voudrait que le discours de Jean s’adresse particulièrement aux pharisiens et aux sadducéens (nous savons que l’association des deux sectes caractérise cet évangile). Ce sont donc les fils d’Israël dans leur ensemble qui sont appelés. Ils sont expressément sollicités pour rejoindre « la Communauté ». Le parallèle entre l’immersion de Jean le Baptiste et le rituel d’entrée dans l’Alliance (la communauté de Qumrân au sens large) révèle d’étonnantes similitudes.

La Règle de la Communauté institue la norme pour tous les fils d’Israël qui rejoignent l’Alliance. Les volontaires entrent en groupe. Ils s’engagent à se conformer, « de tout leur cœur et de toute leur âme », à la loi de Moïse. Ils sont avertis que ceux qui ne seront pas comptés dans l’Alliance connaîtront « la Colère en vue du Jugement ». Ce jugement est annoncé comme une œuvre grandiose « pour l’extermination éternelle, sans qu’il y ait un reste ! » De même que Jean, la Règle proclame : « Que l’impie n’entre pas dans l’eau pour toucher à la purification des hommes saints car on n’est pur que si l’on se convertit de sa malice ! » L’immersion ne purifie pas d’elle-même : « Car chacun est impur tout le temps qu’il transgresse la parole de Dieu ! » (Règle V, 13-14).

Jean n’attire certainement pas les foules par lui-même. L’histoire d’Israël a suffisamment montré que les prophètes ne recueillaient guère l’assentiment du peuple. La puissance de Jean prend nécessairement appui sur un groupe de disciples reconnu et porteur d’une tradition crédible. Les manuscrits de Qumrân semblent receler la littérature apocalyptique du mouvement baptiste.

L’opposition rhétorique de l’immersion dans l’eau et dans le feu se comprend à la lecture des manuscrits de Qumrân. Lors du jugement, dans sa « furieuse colère », Dieu exterminera « par le feu les régions ténébreuses. » (Régle IV, 13) Ceux qui n’auront pas choisi de venir à la lumière seront relégués dans les ténèbres que balaieront des vagues de feu. Le mystérieux personnage à venir qui « baptisera par le feu » se trouve non seulement dans la Source de Logia, mais également en Mc I, 7-8. Cela confirme l’ancienneté du discours prophétique.

Cette tradition joue sur l’opposition symbolique de l’eau et du feu. Mais le balancement rhétorique est rompu par la Source de Logia qui ajoute : « L’Esprit saint et le feu. » Quant à Marc, il évacue le feu, dont le sens apocalyptique est abandonné, pour n’évoquer que « l’Esprit saint ». Il s’agit de capter l’Esprit saint en faveur des disciples de Jésus, au détriment des disciples de Jean. L’arrangement théologique devient évident dans l’Evangile de Jean. L’immersion pratiquée par Jésus y est revêtue d’un caractère ontologique dénié à celle de Jean : « Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui immerge dans l’Esprit saint. » (Jn I, 33) On note le paradoxe, puisque c’est précisément par le baptême de Jean que surgit l’Esprit saint.

Sans l'influence de l’Esprit saint, l’immersion de Jean n’aurait aucun sens. Elle représente la conversion et la consécration de la personne à Dieu. On sait que l’Esprit saint constitue un concept essentiel au désert de Qumrân : « C’est par ta volonté que je suis entré dans ton Alliance et que j’ai reçu ton Esprit saint. » (Hymnes X, 13) En outre, tout prophète d’Israël n’agit jamais qu’en vertu de l’Esprit saint. On est amené à penser qu’en acceptant l’immersion de Jean, Jésus est entré dans l’Alliance et a reçu l’Esprit saint. Il adhérait donc, à ce moment-là, aux perspectives eschatologiques qui étaient celles de Jean.

Dans ce discours, dont nous reconnaissons l’authenticité, Jean fait allusion à un personnage majeur du drame eschatologique. Il ne le nomme pas ; mais il affirme qu’il vient avec la colère. Il dit de lui : « Celui qui est plus fort que moi. » Ce personnage apparaîtra comme la main de Dieu. Le Règlement de la Guerre a une expression révélatrice : « Jusqu’à ce que Dieu dépêche sa Main. » Ce manuscrit évoque plusieurs fois « la puissance de la Main de Dieu », au jour du jugement. De plus, les Hymnes témoignent que les saints se représentaient le jugement comme un acte violent de la main de Dieu. Aussi invoquent-ils Dieu en ces termes : « Dans ta main est la justice. » (Hymnes S, XI, 7)

L’attente messianique revêt divers aspects en Israël. Elle s’appuie sur des prophéties anciennes et datées. Le personnage attendu peut être le prophète annoncé à Moïse : « Yhwh, ton Dieu, suscitera pour toi, du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète comme moi : c’est lui que vous écouterez. » (Dt XVIII, 15) ; un fils de David : « Quand tes jours seront accomplis et que tu te coucheras avec tes pères, alors je susciterai après toi ton rejeton, celui qui sortira de tes entrailles, et j’affermirai sa royauté. » (2 Sm VII, 12) ; Elie : « Voici que, moi, je vous envoie le prophète Elie avant que vienne le jour de Yhwh, jour grand et terrible. » (Ml III, 23) ; le fils de l’homme : « Je regardais dans mes visions nocturnes, et voici, avec les nuées du ciel, venait comme un fils d’homme ; il s’avança jusqu’à l’ancien des jours et on le fit approcher devant lui. A lui, furent donnés la domination, la gloire et le règne, et tous les peuples, les nations et les langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera pas, et son royaume ne sera pas détruit. » (Dn VII, 13-14)

Dans la vision de Zacharie « Ce sont les deux fils de l’huile fraîche qui se tiennent debout près du seigneur de toute la terre ! » (Za IV, 14) Il s’agit de Josué, le prêtre, et de Zorobabel, le roi. Messianismes sacerdotal et royal viennent ensemble. L’Ecrit de Damas annonce à plusieurs reprises l’Oint d’Aaron et d’Israël. La Règle annexe de la Communauté donne la préséance au Messie d’Aaron sur le Messie d’Israël.

Jean annonce « celui qui vient » en termes voilés. Il s’agit probablement du Messie d’Israël, fils de David, que les prophètes ont appelé de leurs vœux.. A lui appartient l’action guerrière qui sépare la paille et le grain. Mais Jean ne connaît pas l’identité du personnage. Le discours apparaît d’autant plus authentique qu’il ne contient pas d’éléments christologiques, aucune annonce précise en faveur de Jésus.

L’ajout de l’expression « Esprit saint » au baptême du feu vient cependant bousculer le rythme du texte. Elle rompt l’équilibre entre l’eau et le feu. Le discours apocalyptique de Jean va se trouver rapidement en opposition avec le discours du royaume de Dieu que tiendra Jésus. Lorsque celui-ci proposera son propre rituel d’immersion, la rivalité sera établie entre les deux courants prophétiques.

La tradition L, propre à Luc
Lc III, 10-14
Insertion au cœur du premier ensemble de la Source de Logia

t les foules demandaient à Jean : Qu’est-ce qu’il faut donc faire ? Il leur répondait : Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas ; et que celui qui a de quoi manger fasse pareil. Des percepteurs aussi vinrent se faire immerger et lui dirent : Maître, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il leur dit : Conformez-vous sans plus à vos instructions. Des militaires lui demandèrent aussi : Et nous, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il leur dit : Ne brutalisez personne et ne mouchardez pas ; qu’il vous suffise de votre solde. » (Lc III, 10-14)

Nous avons vu que l’immersion constituait un rituel qui s’adressait à l’ensemble des fils d’Israël, en vue de rejoindre l’Alliance au terme d’un processus de conversion de vie. La Règle de la Communauté range les membres qui rejoignent « la sainte Congrégation » (traduction également possible : la sainte Eglise) selon un ordre de préséance. Cette règle s’étend à l’organisation de groupes qui se développent hors de la communauté stricte du désert (voir la constitution des camps : Ecrit de Damas XII, 22ss). De nombreux esséniens vivent donc en dehors de la vie communautaire, tout en appliquant les préceptes de l’Alliance. Le texte de Flavius Josèphe est explicite :

« Il y a une autre sorte d’esséniens qui conviennent avec les premiers dans l’usage des mêmes viandes, des mêmes mœurs et des mêmes lois, et n’en sont différents qu’en ce qui regarde le mariage. Car ceux-ci croient que c’est vouloir abolir la race des hommes que d’y renoncer, puisque si chacun embrassait ce sentiment, on la verrait bientôt éteinte. » (La Guerre des Juifs contre les Romains II, 12)

Les fils d’Israël immergés par Jean retournent à leur existence habituelle tout en constituant des groupes unis. Ces convertis reprennent leur vie dans un esprit nouveau. Le fait que Jean enseigne la doctrine aux volontaires qui viennent à lui met l’Evangile de Luc en concordance avec les manuscrits de Qumrân et le texte de Flavius Josèphe. Jean agit conformément à l’appel eschatologique des esséniens. Il n’y a aucune raison de penser qu’il est un prophète isolé quand il agit comme un maître essénien, suivant la même doctrine et dans un même espace géographique. Ajoutons qu’il serait paradoxal que dans de telles circonstances les esséniens ne se manifestent pas.

Jean professe un enseignement qui conduit à l’immersion comme signe visible de la rémission des péchés. L’Evangile de Luc rapporte que ceux qui viennent vers Jean l’appellent « Maître » (Rabbi). Ils reconnaissent une relation de maître à disciple qui correspond à ce que nous savons par ailleurs : Jean avait des disciples.

La composition chrétienne
Mc I, 2-8
Présentation altérée de Jean

omme il est écrit dans le prophète Isaïe : Voici, j’envoie mon ange devant ta face pour préparer ton chemin ; voix qui clame dans le désert : Apprêtez le chemin du Seigneur, rendez droites ses chaussées, Jean le Baptiste vint au désert ; il proclamait un baptême de conversion pour la rémission des péchés. Et tout le pays de Judée et tout Jérusalem sortaient vers lui, ils avouaient leurs péchés et se faisaient immerger par lui dans le cours du jourdain. Ce Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins, et il mangeait des sauterelles et du miel sauvage. Et il proclamait : Celui qui est plus fort que moi vient derrière moi, je ne suis pas digne de me baisser pour délier le lacet de ses chaussures ; moi je vous ai immergés d’eau, lui vous immergera d’Esprit saint. » (Mc I, 2-8)

La prophétie - Nous avons là une interprétation chrétienne qui altère les éléments historiques. Le verset 2 vient de Malachie III, 1 et non d’Isaïe. Il s’agit, dans le texte de référence, de l’annonce de l’arrivée de l’Ange (hébreu mal’âki : mon Ange) qui prépare la venue de Yhwh dans son Temple. Yhwh purifie les prêtres, condamne les coupables et invite les fils de Jacob à la conversion. Le verset 3 est tiré d’Isaïe XL, 3. Le poème magnifie le retour de l’exil de Babylone.

Considérons les deux références qui, amalgamées et sorties de leurs contextes, fabriquent une prophétie nouvelle :

« Voici que j’envoie mon Ange ! Il déblayera la route devant moi. » (Ml III, 1ab) « Une voix clame : Frayez dans le désert la route de Yhwh ! Tracez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu ! Que tout vallon soit élevé ! Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que le saillant devienne uni et que les mamelons deviennent une vallée ! » (Is. XL, 3-4)

Le bout de prophétie tiré de Malachie permet d’introduire l’Ange, c’est-à-dire le messager de Dieu. La prophétie d’Isaïe à elle seule ne porte pas l’idée d’un envoyé de Dieu. Marc crée donc l’amalgame pour fonder sa vision théologique. Jean est sensé ouvrir la voie du Seigneur qui est Jésus.

La communauté de Qumrân se fonde sur cette même prophétie d’Isaïe pour justifier son retrait au désert. La voie dans le désert est pour les esséniens l’étude de la loi promulguée par Moïse et révélée par « l’Esprit saint », source d’inspiration des prophètes. La Règle de la Communauté avertit que dans les temps eschatologiques, « les élus de la bienveillance divine » viendront au désert pour y frayer la voie de Dieu (Règle VIII, 13), ce que, précisément, Jean le Baptiste les appelle à accomplir. Plusieurs traditions évangéliques indépendantes placent l’activité de Jean dans « le désert », c’est-à-dire sur les rives du Jourdain. La région de la basse vallée intègre le mieux les différents indices, en relation avec la communauté de Qumrân.

L’immersion - Chez les esséniens, la symbolique de l’eau est particulièrement forte. L’institution de l’Alliance est ainsi imagée : « Ils forèrent un puits aux eaux abondantes, et qui méprise ces eaux ne vivra pas. » (Ecrit de Damas III, 17) Le manuscrit explique : « Le puits, c’est la Loi. » (Ibid. VI, 4) (voir le dialogue de Jésus avec la Samaritaine Jn IV, 5-30) La conversion de vie à une justice scrupuleuse constitue la condition absolue pour l’immersion. La Règle de la Communauté dit de celui qui n’y satisfait pas : « Parmi les parfaits il ne sera pas compté. Il ne sera pas absous par les expiations ni purifié par les eaux lustrales ni sanctifié par les mers et les fleuves ni purifié par toutes les eaux de lavage. Impur, impur il sera tout le temps qu’il méprisera les ordonnances de Dieu. » (Règle II, 3-5) Quant à celui qui y satisfait : « C’est par l’Esprit saint de la Communauté, dans sa vérité qu’il sera purifié de toutes ses iniquités et c’est par l’Esprit de droiture et d’humilité que sera expié son péché. Et c’est par l’humilité de son âme à l’égard de tous les préceptes de Dieu que sera purifiée sa chair, quand on l’aspergera avec l’eau lustrale et qu’il se sanctifiera dans l’eau courante. » (Ibid. III, 7-9) On retrouve parfaitement ce que Flavius Josèphe dit du baptême de Jean. En outre, la dernière phrase précise que le baptiseur intervient physiquement dans l’immersion.

Les esséniens pratiquaient très régulièrement des bains rituels de purification. Mais le bain d’entrée dans l’Alliance était unique, de même que le baptême de Jean marqué par l’imminence du jugement céleste. Les ordonnances de la Communauté traitent largement des cas d’exclusion. Dans les cas graves, celui qui a purgé son temps de bannissement est interdit de rituel de purification pendant une année encore (Règle VII, 18b-21). Mais il n’est dit nulle part qu’il devra être baptisé une seconde fois.

Le Règlement de la Guerre nous donne une idée de ce à quoi voulaient échapper ceux qui venaient pour être immergés par Jean : « Et au jour où tomberont les Kittim, il y aura une bataille et un rude carnage en présence du Dieu d’Israël ; car ce sera le Jour fixé par lui dès autrefois pour la guerre d’extermination des fils de ténèbres. En ce jour s’approcheront pour un immense carnage la congrégation des dieux et l’assemblée des hommes. Les fils de lumière et le lot des ténèbres combattront ensemble pour la puissance de Dieu parmi le bruit d’une immense multitude et les cris des dieux et des hommes, au Jour du malheur. Et ce sera un temps de détresse pour tout le peuple racheté par Dieu ; et parmi toutes leurs détresses il n’y en aura pas eu de pareille à celle-là depuis qu’elle se sera déclenchée jusqu’à ce qu’elle se soit achevée pour faire place à la rédemption définitive. Et au jour où ils combattront contre les Kittim, il les sauvera du carnage en ce combat. » (Règlement I, 9d-13a)

L’immersion de Jean le Baptiste « pour la rémission des péchés », telle qu’on la trouve dans Marc, a déjà perdu son sens pour Matthieu qui renvoie l’expression à la dernière Cène : « C’est mon sang, celui de l’Alliance, répandu pour beaucoup en rémission des péchés. » (Mt XXVI, 28) Lorsque l’Evangile de Matthieu est finalement composé, la guerre contre les Juifs a eu lieu, mais ce sont les Romains qui ont emporté la victoire définitive. Le discours apocalyptique de Jean a perdu son actualité.

Nous venons de voir que le manuscrit de La Règle de la Communauté que le volontaire qui rejoint l’Alliance est purifié de ses injustices « par l’Esprit saint », tandis que son corps est purifié par l’immersion. Dès lors où nous convenons que le baptême essénien correspond à un rituel de pardon dont l’Esprit saint constitue la cause efficiente, nous comprenons que le rôle de « celui qui est plus fort » est tout autre. Il ne s’agit pas pour lui de distribuer l’Esprit saint, mais d’enflammer la terre pour faire la part des bons (et des repentis) et des méchants.

La présentation - Marc est la seule source à présenter Jean « vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins. » (Mt III, 4 reprend Mc I, 6) On a l’impression que Marc déguise le Baptiste en prophète. Zacharie désigne « le manteau de poil » comme le vêtement caractéristique des prophètes ( Za XIII, 4). Le prophète Elie est décrit de la sorte dans le Livre des Rois : « C’était un homme porteur d’une pelisse et il avait une ceinture de peau autour des reins. » (2 R I, 8). Nous verrons plus loin que Marc présente Jean comme possédé par l’esprit d’Elie (Mc IX, 11-13). Le parallèle en Matthieu est explicite à propos d’Elie : « Les disciples comprirent que Jésus leur parlait de Jean le Baptiste. » (Mt XVII, 10-13). Le retour d’Elie fait référence à la prophétie de Malachie : « Voici que, moi, je vous envoie le prophète Elie avant que vienne le jour de Yhwh, jour grand et terrible. » (Ml III, 23).

On note qu’il y a une ambiguïté sur le sens « manteau de poil ». Le terme « manteau » est sous-entendu par Marc ; si bien que l’expression en elle-même signifie : celui qui a des poils. Nous sommes donc invités à faire un autre rapprochement, avec Esaü, le jumeau de Jacob : « Esaü était roux, tout semblable à un manteau de poil. » (Gn XXV, 25) Esaü était donc roux comme une pelisse en poil de chameau. Marc suggère que la relation de préséance Jean-Jésus a connu le même renversement que la relation Esaü-Jacob. Nous savons en effet que Jacob ravit le droit d’aînesse et la bénédiction d’Isaac à son frère Esaü et qu’il devint de ce fait l’héritier des promesses divines (Gn XXVII). Marc dépeint Jean le Baptiste comme un prophète possédé par l’esprit d’Elie, mais à qui la préséance devant Dieu est ravie par Jésus le Nazaréen. En tant que lévite et en tant qu’essénien, nous pouvons penser que Jean devait être simplement vêtu de la tunique de lin blanc.

Dans quelle intention Marc ajoute-t-il que Jean « mangeait des sauterelles et du miel sauvage » ? Alors que l’accoutrement de Jean nous apparaît comme une composition de Marc, son régime reprend les nourritures communes aux gens du désert et aux esséniens en particulier. Les mets de Jean ne se limitaient certainement pas aux sauterelles et au miel sauvage. On est amené à penser que Marc, qui écrit à Rome pour un auditoire romain, présente Jean de telle façon qu’il ne puisse pas être le modèle à suivre. On note qu’il introduit le Baptiste d’une façon quelque peu dédaigneuse : « Ce Jean… »

L’immersion de Jésus par Jean
Mc I, 9-11 / Mt III, 13-17 / Lc III, 21-22 / Jn I, 29-34

’Eglise primitive a cherché à justifier l’immersion à laquelle Jésus s’est soumis. Elle témoignait de sa position d’infériorité par rapport à Jean et le plaçait, lui-même, dans une démarche de repentir pour la rémission de ses péchés. Cette situation paradoxale, pour la théologie chrétienne, constitue un élément majeur pour établir l’authenticité de l’événement.

« En ces jours-là, Jésus vint de Nazareth de Galilée et il fut immergé par Jean dans le Jourdain. Aussitôt en remontant des eaux il vit les cieux se fendre et l’Esprit descendre vers lui comme une colombe. Et une voix vint des cieux : Tu es mon fils, l’aimé dont je suis content. » (Mc I, 9-11)

Marc passe rapidement sur l’événement. Il introduit une théophanie, sous la forme d’une colombe, et la proclamation céleste de la filiation divine de Jésus. D’un côté, il fait oublier que l’immersion est le signe du repentir pour la rémission des péchés, de l’autre, il justifie le baptême d’un point de vue théologique.

Marc utilise le Psaume messianique pour sa composition. Il n’écrit certes qu’un verset ; mais les auditeurs, qui ne méconnaissent pas Les Psaumes, entendent les vers qui suivent : « Yhwh m’a dit : Tu es mon fils, c’est moi qui t’ai engendré aujourd’hui ! Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage et les confins de la terre en possession. Tu les briseras avec un sceptre de fer, tu les casseras comme un vase de potier. » (Ps II, 7-9) Le sens apocalyptique de la reconnaissance par Jean de « celui qui vient » est sauvegardé.

Marc crée l’amalgame avec le poème du serviteur extrait du Livre d’Isaïe, par lequel Yhwh proclame son amour envers celui qu’il a élu pour imposer le jugement sur la terre : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J’ai mis mon esprit sur lui. » (Is XLII, 1)

« Alors de Galilée Jésus arrive au Jourdain près de Jean pour être immergé par lui. Mais Jean l’empêchait : J’ai besoin d’être immergé par toi et c’est toi qui viens à moi ? Jésus lui répondit : Laisse, pour l’instant, il convient que nous remplissions ainsi toute justice. Alors il laisse. Sitôt immergé, Jésus remonta des eaux et voilà que les cieux s’ouvrirent ; il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir vers lui, et voilà que des cieux, une voix dit : Celui-ci est mon fils, l’aimé dont je suis content. » (Mt III, 13-17)

Matthieu reprend Marc et complète la théophanie par un avertissement dont le but est de justifier l’inversion théologique. C’est désormais Jean qui est témoin de la théophanie et non plus Jésus lui-même. Dès lors, Jean reconnaît Jésus comme celui qui est « plus fort » que lui.

« Comme tout le peuple se faisait immerger et que Jésus, immergé lui aussi, priait, voilà que le ciel s’ouvrit, l’Esprit saint descendit sur lui sous un aspect corporel comme de colombe, et une voix vint du ciel : Tu es mon fils, l’aimé dont je suis content. » (Lc III, 21-22) Luc résout le problème du baptême de Jésus en évacuant Jean. Il le met en prison avant d’évoquer l’immersion du Nazaréen (Lc III, 19-20) . L’importance du baptême est très minorée. Jésus se fait immerger comme tout le monde. Puis, Luc reprend la théophanie de Marc.

« Le lendemain Jean regarde venir Jésus et il dit : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. C’est lui dont je disais : Derrière moi vient un homme qui me dépasse, car il était avant moi. Moi non plus je ne le connaissais pas, mais c’est pour qu’il se manifeste à Israël que je suis venu immerger dans l’eau. Et il attesta : J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui. Moi non plus je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé immerger dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui immerge dans l’Esprit. Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est le Fils de Dieu. » (Jn I, 29-34)

Tour à tour, chaque évangile ajoute sa propre contribution en vue d’atténuer la question sensible. Finalement, Jean le Baptiste témoigne que Jésus est celui qu’il attendait en vue du déroulement du plan de Dieu. Le fait qu’il présente Jésus comme « celui qui enlève le péché du monde » n’est pas en contradiction avec les événements eschatologiques attendus. Sauf que l’on attend du fils de David qu’il enlève les péchés par le fer et par le feu ! Jean choisit de ne pas parler de l’immersion de Jésus parce que la christologie qu’il élabore n’autorise pas que celui qui incarne « la Parole de Dieu » soit de quelque façon soumis à Jean. La théophanie est inversée par rapport à celle de Marc. La voix céleste, de l’évangéliste, introduit Jésus comme « Fils de Dieu » auprès de Jean le Baptiste. Puisque Jean est témoin, que diront ses disciples ?

La composition de Jean se justifie mieux si l’on comprend la rivalité qui oppose la communauté johannique à la communauté baptiste. Elle met une touche finale à une composition théologique qui impose Jésus porteur de sa propre mission au détriment de Jean et de son attente apocalyptique.

Nous sommes amenés à penser que Jésus acceptait Jean comme son maître quand il fut volontaire pour recevoir l’immersion de ses mains. Jean ne lui a accordé la faveur du baptême que parce qu’il était assuré de la droiture de son cœur. Jésus connaissait la prophétie eschatologique proclamée par Jean. Il y adhérait. Il considérait donc que l’histoire d’Israël, telle que les écrits bibliques la rapportaient et que le peuple la vivait encore dans le présent, était achevée. Il jugeait lui-même que les fils d’Israël ne se soumettaient pas à la conduite juste que Dieu attendait d’eux. Les Romains, qui occupaient la terre sainte, contribuaient à augmenter les péchés d’Israël. Le Jour du Seigneur annoncé par Jean serait celui du baptême par le feu ! Les fils de lumière et les fils des ténèbres seraient discernés par Dieu comme l’or est purifié dans le creuset. Ceux qui se convertiraient à la justice de la loi de Moïse « de tout leur cœur et de toute leur âme », fusse au dernier instant, seraient épargnés lors du jugement. L’immersion de Jean et l’entrée dans l’Alliance du Seigneur constituaient l’unique garantie des fils d’Israël qu’ils seraient sauvés.

Jésus a donc considéré qu’il avait péché, volontairement ou involontairement, et qu’il devait faire acte d’allégeance. Il participa, dans sa propre individualité, à la grandiose liturgie de la confession des péchés : « Et tous ceux qui décident d’entrer dans la règle de la Communauté passeront dans l’Alliance en présence de Dieu, s’engageant à agir selon tout ce qu’il a prescrit et à ne pas s’en retourner loin de lui sous l’effet d’une peur ou d’un effroi ou d’une épreuve quelconque, s’ils étaient tentés par l’empire de Bélial. Et, quand ils passeront dans l’Alliance, les prêtres et les lévites béniront le Dieu des délivrances et toutes ses œuvres de vérité. Et tous ceux qui passent dans l’Alliance diront après eux : Amen ! Amen ! Et les prêtres narreront les exploits de Dieu en ses œuvres puissantes, et ils proclameront toutes les grâces de la miséricorde divine à l’égard d’Israël. Et les lévites narreront les iniquités des fils d’Israël et toutes leurs rebellions coupables et leurs péchés commis sous l’empire de Bélial. Et tous ceux qui passent dans l’Alliance feront leur confession après eux en disant : Nous avons été iniques, nous nous sommes révoltés, nous avons péché, nous avons été impies, nous et nos pères avant nous, en allant à l’encontre des préceptes de vérité. Et juste est Dieu , qui a accompli son jugement contre nous et contre nos pères. Mais sa gracieuse miséricorde, il l’exerce envers nous depuis toujours et à jamais ! » (Règle I, 16-II, 1)

Jésus reconnut qu’il était membre de ce peuple dont il partageait solidairement le péché, depuis les temps anciens jusqu’à ce jour du baptême. Il entra « dans l’Alliance de Dieu en présence de tous les volontaires » et il s’engagea lui-même « par un serment d’obligation, à se convertir à la loi de Moïse, selon tout ce qu’il a prescrit, de tout son cœur et de toute son âme, suivant tout ce qui est révélé d’elle aux fils de Sadoq, les prêtres qui gardent l’Alliance et recherchent sa volonté, ainsi que la majorité des membres de leur Alliance, ceux qui sont volontaires en commun pour sa vérité et pour marcher dans sa volonté. » (Règle V, 8-10)

Jésus s’est alors engagé « à se séparer de tous les hommes pervers qui vont dans la voie de l’impiété. » (Règle V, 8-11a) C’est en ce sens que l’on doit comprendre le retrait de Jésus au désert, c’est-à-dire dans la Communauté des saints (Mc I, 13). Le volontaire qui rejoint l’Alliance peut choisir de se retirer au désert ou de revenir à la vie commune. Il fait alors parti de l’ordre monacal ou de l’ordre séculier de la congrégation essénienne qui sont évoqués par Flavius Josèphe. Mais quelle que soit leur vocation, ils quittent l’Alliance pervertie pour rejoindre l’Alliance nouvelle de Dieu en vue d’accomplir la volonté divine et de se garder du mal, dans la perspective de la fin des temps annoncée par Jean.

Jésus ne semble pas avoir conscience de sa propre mission lorsqu’il reçoit l’immersion de Jean. Il se montre comme un disciple du Baptiste. Mais sa retraite au désert sera vécue négativement, comme une tentation de Bélial. Ce qui laisse supposer un renversement de pensée de sa part. Quant à Jean, il n’a pas idée de la personnalité de Jésus. Il lui fera poser plus tard la question : « Es-tu celui qui vient ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt XI, 3)

Le disciple de Jean à contradicteur

Jésus disciple - Les évangiles occultent la Communauté de Jean le Baptiste et, a fortiori, l’adhésion de Jésus à celle-ci. Nous voyons cependant qu’André était disciple du Baptiste, ainsi que Jean (qui dissimule toujours sa propre identité et celle des gens de sa famille) (Jn I, 35, 40). La suite du récit évangélique laisse penser que Pierre, Philippe et Nathanaël (Barthélemy) étaient également disciples du Baptiste. Les Actes des Apôtres rapportent que lorsqu’il fallut remplacer Judas, pour compléter le cercle des Douze, Pierre posa le principe qu’il fallait intégrer quelqu’un qui fut disciple de Jésus « depuis le baptême de Jean » (Ac I, 22). Ce qui veut dire que, tout comme Jésus, les Douze furent tous disciples du Baptiste avant de se rallier au Nazaréen.

Si Jean, l’évangéliste, fut bien un disciple de Jean le Baptiste, il est probable que certains membres de la première génération de la communauté johannique venaient également du mouvement baptiste. L’évangéliste ne pouvait donc pas nier que Jésus fut un disciple du Baptiste. Il évite toutefois de le dire clairement. Chez Jean, Jésus n’arrive pas de Galilée, comme chez Marc. Dès le premier chapitre, Jésus apparaît publiquement dans l’environnement du Baptiste, à Béthanie, au-delà du Jourdain (Jn I, 28). L’intention consiste à affirmer immédiatement l’infériorité de Jean le Baptiste et à relier son rôle mineur à la mission majeure de Jésus : « Jean n’était pas la lumière mais le témoin de la lumière. » (Jn I, 8) On comprend que l’Evangile s’adresse à des disciples de Jésus restés fidèles au maître essénien exécuté par Hérode Antipas. Ils lui vouent une vénération qui, selon Jean, doit être réservée au Nazaréen exécuté à son tour par Ponce Pilate. La difficulté théologique de l’évangile johannique vient du fait que les disciples de Jésus ont préalablement été disciples de Jean et qu’ils n’ont rencontré Jésus que parce que lui-même était au nombre des disciples de Jean.

Jésus le contradicteur - Parce qu’il s’adresse à une communauté issue du mouvement baptiste, Jean, l’évangéliste, ne peut occulter le fait que Jésus se posa en rival de Jean le Baptiste : « Jésus vint avec ses disciples dans le pays de Judée et s’y attardait à immerger avec eux. Jean immergeait aussi, à Aïnôn, près de Salim. » (Jn III, 22-23) Il ne faut pas croire que Jésus aurait reçu quelque mandat de Jean pour l’aider à baptiser les foules. Non ! Jésus s’oppose clairement à la prédication de Jean. Il s’adresse nuitamment à Nicodème en ces termes : « Dieu n’a pas envoyé le Fils en ce monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn III, 17) Le baptême qu’il prodigue répond à un discours eschatologique tout autre que celui de Jean. Il ne faut pas attendre un jugement de Dieu par la guerre et par le feu, mais une conversion du monde par l’amour.

Jésus introduit une espérance différente de celle de Jean. Le Baptiste s’inscrit dans une vision apocalyptique (influencée par le zoroastrisme). Le monde connaîtra une régénération surnaturelle après que les ténèbres auront été vaincues par les saints d’Israël, les fils de lumière appuyés par les armées célestes. La paix sera précédée d’une grande guerre et d’un déluge de feu. Le Nazaréen se situe dans la ligne messianique et pacifique des vieux prophètes bibliques. Il possède la puissance divine pour régénérer la société des hommes. Le règne de Dieu s’ouvre ici et maintenant. Nul n’y entre sans pratiquer la non-violence ou l’amour absolu. Ces deux conceptions ne sont pas toujours aussi claires. Jésus fait aussi référence au Livre de Daniel lorsqu’il se nomme lui-même « Fils de l’Homme ». Mais il faut comprendre que les disciples du Baptiste ont exercé une grande influence sur l’Eglise primitive et, par conséquent, sur la rédaction des évangiles.

Le baptême pratiqué par Jésus constitue donc une grave difficulté. A la suite d’une contestation avec « un Juif », les disciples de Jean rapportent à leur maître : « Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain et à qui tu as rendu témoignage, voilà qu’il immerge et tous vont à lui. » (Jn III, 26) Quel que soit l’arrangement rhétorique par lequel l’évangéliste pose le problème et le résout, Jésus est infidèle à Jean, qui lui a accordé le baptême. Non seulement Jésus immerge à son tour, mais il fait des disciples à partir d’un discours différent de celui de Jean.

L’Evangile de Jean contourne la difficulté en ajoutant : « Bien que ce ne fût pas Jésus qui immergeât mais ses disciples. » (Jn V, 2) Ce complément est en contradiction avec l’ensemble du récit qui le précède et qui, nous venons de le voir, pose problème aux disciples de Jean le Baptiste. La critique littéraire démontre que la particularité stylistique du verset 2 signe l’ajout d’un rédacteur soucieux de dissimuler la rivalité de Jésus et de Jean.

De même que l’Evangile de Jean occulte le baptême de Jésus par Jean le Baptiste, les évangiles synoptiques occultent le baptême pratiqué par Jésus. Nous finissons cependant par découvrir que Jésus fut disciple de Jean avant de s’écarter du maître essénien. Il amena d’autres disciples avec lui et pratiqua un baptême concurrent qui symbolisait l’accueil des convertis dans le royaume de Dieu.

La question de l’origine de l’immersion
Mc XI, 27-33

t Jésus et les disciples reviennent à Jérusalem. Comme il marchait dans le temple, les grands prêtres, les scribes, les anciens viennent à lui ; ils lui disent : Par quel pouvoir fais-tu cela ? ou qui t’a donné le pouvoir de le faire ? Jésus leur dit : Je vais vous poser une question ; répondez-moi et je vous dirai par quel pouvoir je fais cela. L’immersion par Jean était-elle du ciel ou des hommes ? répondez-moi. Ils se faisaient ce raisonnement : Si nous disons : Du ciel, il va dire : Pourquoi ne vous y êtes-vous pas fiés ? Mais si nous disons : Des hommes ? Ils craignaient la foule, car tous tenaient Jean pour vraiment prophète. Et ils répondent à Jésus : Nous ne savons pas. Et Jésus leur dit : Moi non plus je ne vous dis pas par quel pouvoir je fais cela. » (Mc XI, 27-33)

Face à des prêtres de Jérusalem, Jésus se défend en faisant un parallèle de son propre dessein avec celui de Jean le Baptiste. Le choix de la défense est étonnant. Jésus se compare à Jean en tant que prophète eschatologique. Comme lui, il immerge les volontaires en vue de la fin des temps. Il agit, porteur d’une semblable autorité. On peut penser, qu’après la mort de Jean, l’immersion de Jésus a reçu un supplément de puissance du fait que de nombreux baptistes le rejoignaient. La pratique de l’immersion, après avoir marqué la rivalité entre les deux prophètes, constitue désormais un lien. La réponse de Jésus est ambiguë parce que ce rituel ne s’inscrit pas dans une perspective eschatologique semblable.

Source de Logia : Le prophète Jean
Deuxième ensemble
Mt XI, 2-12, 16-19 // Lc VII, 18-35 ; XVI, 16

t Jean dans sa prison entendit les œuvres du Christ ; il lui envoya dire par ses disciples : Es-tu celui qui vient ? ou si nous en attendons un autre ? Jésus lui répondit : Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts se relèvent, les pauvres sont évangélisés. Et magnifique celui que je ne scandalise pas !

Comme ils s’en allaient, Jésus commença à dire aux foules au sujet de Jean : Qu’est-ce que vous êtes sortis regarder au désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais qu’est-ce que vous êtes sortis voir ? Un homme habillé en délicat ? Voyons ! ceux qui portent du délicat sont dans les maisons de rois. Mais qu’est-ce que vous êtes sortis voir ? un prophète ? Oui je vous le dis, et plus qu’un prophète. C’est de lui qu’on a écrit : Voici, j’envoie mon ange devant ta face, il préparera ton chemin devant toi. Oui je vous le dis, de ceux qui sont nés de femmes il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean Baptiste. Pourtant le plus petit dans le règne des cieux est plus grand que lui.

Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à maintenant, le règne des cieux est violenté, et les violents s’en emparent. » (Mt XI, 12) « Mais à quoi comparer cette génération ? Elle est pareille à des enfants assis dans les marchés et qui disent en interpellant les autres : Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé. Nous avons gémi et vous ne vous êtes pas lamentés. Car Jean est venu, il ne mangeait ni ne buvait, et on dit : il a un démon. Le fils de l’homme est venu, il mange et boit et on dit : Voyez le glouton, l’ivrogne, l’ami des percepteurs et des pécheurs. Mais la sagesse a été justifiée par ses œuvres. » (Mt XI, 16-19)

« Jean fut informé de tout cela par ses disciples. Il appela deux de ses disciples et les envoya dire au Seigneur : Es-tu celui qui vient ? ou si nous en attendons un autre ? Arrivés auprès de lui, les hommes lui dirent : Jean le Baptiste nous envoie te dire : Es-tu celui qui vient ? où si nous en attendons un autre ? A l’heure même, il soigna beaucoup de gens de maladies, de calamités, d’esprits mauvais et rendit la vue à beaucoup d’aveugles. Puis il répondit aux envoyés : Allez annoncer à Jean ce que vous avez vu et entendu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts se relèvent, les pauvres sont évangélisés. Et magnifique celui que je ne scandalise pas.

Quand les messagers de Jean s’en furent allés, Jésus commença à dire aux foules, au sujet de Jean : Qu’est-ce que vous êtes sortis regarder au désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais qu’est-ce que vous êtes sortis voir ? Un homme habillé de vêtements délicats ? Voyons ! Ceux qui vivent en vêtements d’honneur et dans la mollesse sont dans les palais ! Mais qu’est-ce que vous êtes sortis voir ? Un prophète ? Oui je vous le dis, et plus qu’un prophète. C’est de lui qu’on a écrit : Voici, j’envoie mon ange devant ta face, il préparera ton chemin devant toi. Je vous le dis, de ceux qui sont nés de femmes, il n’y a pas de plus grand que Jean. Pourtant le plus petit dans le règne de Dieu est plus grand que lui. » (Lc VII, 18-28)

« Jusqu’à Jean, c’était la Loi et les Prophètes ; depuis lors, le règne de Dieu est annoncé et chacun lui fait violence. » (Lc XVI, 16) « A quoi comparer les hommes de cette génération ? A quoi sont-ils pareils ? Ils sont pareils aux enfants assis dans le marché et qui s’interpellent entre eux, qui disent : Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé. Nous avons gémi et vous n’avez pas pleuré. Car Jean le Baptiste est venu, il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin et vous dites : il a un démon. Le fils de l’homme est venu, il mange, il boit et vous dites : voyez le glouton, l’ivrogne, l’ami des percepteurs et des pécheurs. Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants. » (Luc VII, 18-35)

La réponse de Jésus aux disciples de Jean - Les disciples de Jean demandent à Jésus s’il est celui dont la venue est annoncée dans la perspective de la fin des temps. La forme de la question laisse entendre que les disciples n’ont pas plus idée que Jean de celui qui, porteur de « la colère de Dieu », sera l’agent de l’immersion par le feu, c’est-à-dire du jugement. L’imminence du jour de Dieu donne à Jean, prêtre et maître de justice, l’autorité temporelle sur celui qui est attendu comme « la main de Dieu ». Il se trouve que, par quelque mystère divin, Jean se trouve enfermé dans la prison de Machéronte. Il y a donc une certaine urgence pour les envoyés de Jean à connaître la réponse de Jésus.

Celle-ci est ambiguë. Elle garde la part de réjouissance des versets du Livre d’Isaïe, mais elle taît la part d’épouvante : « En ce jour-là les sourds entendront les paroles du livre et, sortant de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. Les humbles concevront une joie accrue en Yhwh et les indigents parmi les humains exulteront à cause du Saint d’Israël. Car le tyran touchera à sa fin, le moqueur disparaîtra et tous ceux qui font le gué de l’iniquité seront retranchés. » (Is XXIX, 18-20)

« Dites aux cœurs affolés : soyez forts, ne craignez pas ! Voici votre Dieu ! Il amène la vengeance, les représailles de Dieu, c’est lui qui l’amène et qui vous sauvera. Alors se dessilleront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la langue du muet poussera des acclamations. » (Ibid. XXXV, 3-6) Les disciples de Jean, qui reçoivent la réponse de Jésus, peuvent l’entendre selon l’intégralité des prophéties d’Isaïe. Pourtant, Jésus choisit d’éliminer la part de la vengeance. Cette part qui correspond précisément à l’action que Jean attend de celui qui vient ! Les actes miraculeux accomplis par Jésus correspondent bien aux signes de la fin des temps. Mais ce ne sont pas véritablement ceux-là que « la main de Dieu » doit réaliser. Nous connaissons le terrible contraste du discours eschatologique de Jean : le malheur pour les uns, le bonheur pour les autres. Jésus donne à son ancien maître une réponse ambiguë qui reste à déchiffrer. Il n’y aura pas de réplique de Jean.

Jésus fait l’éloge de Jean - Si Jean est « plus qu’un prophète », la question se pose : qui est-il ? La réponse de Jésus donnée par l’évangéliste n’est pas une énigme pour ceux qui l’ont connu. Elle le devient pour les générations suivantes. C’est une façon d’accorder aux uns ce que l’on cache aux autres. Nous avons tenté d’y répondre en élaborant la probabilité que Jean fût un maître de justice essénien.

Le texte de Matthieu issu de la Source de Logia reprend le prophète Malachie : « Voici que j’envoie mon ange ! Il déblayera la route devant moi et soudain arrivera dans son Temple le Seigneur que vous réclamez et le roi de l’Alliance que vous désirez, voici qu’il arrive. » (Ml III, 1) La prophétie rappelle Ex. XXIII, 20. On voit que le scribe qui a introduit la référence a judicieusement modifié la prophétie : « Devant moi » devient « devant toi » pour faire que la prophétie désigne Jésus (chez Malachie il y a seulement l’Ange et Dieu ; ici, il y a Jean, Jésus et Dieu)

Pourtant l’éloge de Jean est aussitôt renvoyé en un temps dépassé. Jésus dit que tout homme ou toute femme qui est entré dans le « royaume de Dieu » est plus grand que Jean, c’est-à-dire qu’il pénètre dans un ordre de grandeur tout autre. Jean est le dernier des prophètes des temps bibliques. Tandis que Jean clôt l’ancienne Alliance, Jésus inaugure le royaume de Dieu qui participe de la nouvelle Alliance (reprise du concept essénien).

Le royaume, qui constitue l’annonce de Jésus, réalise un état d’âme particulier chez ceux qui y entrent et y participent. Bien qu’il soit du domaine de l’Esprit, le royaume est visible dans le monde par les œuvres de l’amour et de la foi. En ce sens Jésus peut dire que le royaume subit des violences ici et maintenant. Le péché contre l’Esprit heurte le royaume.

La parabole des gamins sur la place - Le sens premier de la parabole semble celui-ci : une partie des enfants veut jouer à la noce, tandis qu’une autre partie veut jouer aux funérailles. Aucune des deux parties ne cède à l’autre, si bien que chacune joue sa propre scène. Le sens second est celui-ci : Jésus s’adresse à l’ensemble des fils d’Israël. Jean est venu avec son message du jour du jugement. Le peuple l’a trouvé trop lugubre avec son ascétisme et n’a pas voulu le rejoindre. Jésus est perçu au contraire comme un épicurien. Mais son message du royaume de Dieu ne trouve pas davantage de succès. Ni Jésus, ni Jean n’ont modifié leur message pour plaire au peuple. La parabole introduit un parallèle antithétique entre les deux prophètes.

Jean le Baptiste ne mena pas à son terme le dessein qui le possédait, d’abord, parce qu’il fut emprisonné et exécuté ; mais surtout, parce que l’ensemble du peuple ne partageait ni le mode de vie ni la vision apocalyptique des esséniens. « Leur nombre est de plus de quatre mille », nous dit Flavius Josèphe (Histoire ancienne des Juifs XVIII, 2).

Jésus le Nazaréen ne pratiquait pas une ascèse normative. Il aggravait son cas en fréquentant les pécheurs qui rejetaient volontairement les commandements divins. Pire, il leur ouvrait la porte du « royaume de Dieu », au seul regard de la foi qu’ils affirmaient en sa parole, sans leur imposer de rituel de repentir conformément à la loi de Moïse.

La question d’Elie

t ils le questionnèrent, ils dirent : Pourquoi les scribes disent-ils qu’Elie doit venir d’abord ? Il leur dit : Oui, Elie vient d’abord rétablir tout. Comment donc a-t-on écrit du fils de l’homme qu’il doit beaucoup souffrir et être méprisé ? Mais je vous le dis, Elie aussi est venu, et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, comme on l’a écrit de lui. » (Mc IX, 11-13)

« Les disciples lui demandèrent : Pourquoi donc les scribes disent-ils qu’Elie doit venir d’abord ? Il répondit : Oui, Elie vient et il va tout rétablir, mais je vous dis qu’Elie est déjà venu et, au lieu de le reconnaître, ils lui ont fait ce qu’ils ont voulu. De même ils vont aussi faire souffrir le fils de l’homme. Alors les disciples comprirent qu’il leur parlait de Jean le Baptiste. » (Mt. XVII, 10-13)

Matthieu met les points sur les i. Dans le deuxième ensemble de la Source de Logia que nous avons vu plus haut, il intercale l’affirmation avec insistance : « Et si vous voulez savoir, il est Elie qui va venir. Entende qui a des oreilles ! » (Mt XI, 14-15)

La prophétie de Malachie annonce la venue d’Elie : « Voici que, moi, je vous envoie le prophète Elie avant que vienne le jour de Yhwh, jour grand et terrible. » (Ml III, 23) Le rôle d’Elie est compris comme devant appeler les fils d’Israël à se repentir de leurs péchés et à s’attacher avec justice à la loi de Moïse : « Il ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper d’anathème le pays. » (Ibid. III, 24) Elie offre la dernière chance.

Luc compose le rôle de Jean dans l’annonce de l’ange à Zacharie : « Et il retournera beaucoup de fils d’Israël vers le Seigneur leur Dieu. Lui-même le précèdera avec l’esprit et la puissance d’Elie pour retourner le cœur des pères vers les enfants, les indociles, vers le bon sens et la justice, et pour apprêter au Seigneur un peuple préparé. » (Lc I, 16-17)

Il ne peut y avoir de discours eschatologique crédible qui n’intègre pas la venue du prophète Elie. Tel est le sens de la question des disciples de Jésus. Le rapprochement entre l’ange de Malachie, qui déblaye la route devant Dieu, et la voix d’Isaïe, qui crie de frayer dans le désert la route du Seigneur, désigne Jean le Baptiste comme celui qui assume sa mission, qui est possédé de son esprit.

L’Evangile de Jean vient troubler ce consensus. Il met en scène des prêtres et des lévites de Jérusalem envoyés par les Juifs. Aux questions qui lui sont posées, Jean le Baptiste répond qu’il n’est pas le christ, qu’il n’est pas Elie, qu’il n’est pas davantage le prophète (selon Dt XVIII, 15). La théologie johannique tardive ne veut reconnaître à Jean le Baptiste aucune autre mission que celle de témoigner que Jésus est le Fils de Dieu. Plus que tout autre, l’Evangile de Jean a pu rallier le Baptiste à la cause chrétienne. La main du dernier scribe n’avait plus à se garder du témoignage des premiers disciples du Baptiste.

A la mort de Jean, la question s’est posée de savoir si Jésus n’était pas à son tour possédé de l’esprit de Jean et, par conséquent, de celui d’Elie : « Le roi Hérode (Antipas) l’entendit, car le nom de Jésus devenait manifeste, et il disait : Jean le Baptiste s’est relevé d’entre les morts et c’est lui qui fait des miracles. D’autres disaient : C’est Elie. D’autres disaient : C’est un prophète comme les prophètes. » (Mc VI, 14-16) De même : « Et en chemin il questionnait ses disciples, il leur disait : Qui suis-je, au dire des hommes ? Ils lui dirent : Jean le Baptiste ; pour d’autres, Elie, pour d’autres, un des prophètes. » (Mc VIII, 27-28) Ni pour Hérode Antipas ni pour les disciples il ne s’agit pas d’une réincarnation, puisque Jean et Jésus furent contemporains. Il s’agit d’un phénomène de possession. Tout comme à la mort d’Elie, son esprit reposa sur son disciple Elisée (2 R II, 15).

Les Actes des Apôtres (et l’auteur de Marc XVI) ont repris l’image biblique. L’élévation de Jésus dans les cieux rappelle celle d’Elie et, à la Pentecôte, les « apôtres » seront possédés par l’esprit du Christ comme Elisée le fut de celui d’Elie. Et pour les chrétiens, ce n’est plus Elie, mais le Christ qui est désormais attendu avant « le jour grand et terrible ».

L’exécution de Jean
Mc VI, 17-29

ar Hérode avait lui-même envoyé se saisir de Jean et l’avait fait lier en prison à cause d’Hérodiade, la femme de Philippe son frère, avec laquelle il s’était marié ; car Jean disait à Hérode : Tu n’as pas le droit d’avoir la femme de ton frère. Hérodiade en avait contre lui, elle voulait le tuer et elle ne le pouvait pas, car Hérode craignait Jean, il le savait homme juste et saint, et il le sauvegardait et, tout embarrassé de l’entendre, il l’écoutait avec plaisir.

Il y eut un jour propice quand, pour son anniversaire, Hérode fit un dîner pour ses grands, pour les chefs et les premiers de la Galilée, et que la fille de cette Hérodiade entra, dansa et plut à Hérode et aux convives. Le roi donc dit à la fillette : Demande-moi tout ce que tu veux, je te le donnerai ; et le lui jura : Tout ce que tu demanderas je te le donnerai, même la moitié de mon règne. Elle sortit et dit à sa mère : Qu’est-ce que je vais demander ? Elle dit : La tête de Jean le Baptiste. La fillette s’empressa aussitôt de rentrer chez le roi et demanda : Je veux qu’à l’instant tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste. Le roi devint triste mais, à cause des serments et des convives, il ne voulut pas la repousser. Aussitôt le roi envoya un garde en lui commandant d’apporter la tête. L’homme s’en alla décapiter Jean dans la prison, il apporta la tête sur un plat et la donna à la fillette ; la fillette la donna à sa mère. A cette nouvelle, ses disciples vinrent enlever le cadavre et le mirent au tombeau. » (Mc VI, 17-29)

Hérodiade était petite fille d’Hérode le Grand, fille d’Aristobule. Elle épousa en première noce Hérode Philippe 1er, fils d’Hérode le Grand et de Mariamme II. Elle épousa en seconde noce Hérode Antipas, fils d’Hérode le Grand et le Malthaké. Hérode Antipas était donc le demi-frère d’Hérode Philippe 1er. Hérode Philippe 1er et Hérodiade eurent une fille nommée Salomé qui épousa Hérode Philipe II, fils d’Hérode le Grand et de Cléopâtre de Jérusalem (généalogie des Hérodiens selon Arnaud d’Andilly). Toutefois, un certain nombre d’historiens affirment que « Hérode Philippe 1er » n’a jamais été connu que sous le seul nom d’Hérode. En conséquence, ce n’est pas Hérodiade, mais Salomé qui épousa « Hérode Philippe II », également demi-frère d’Hérode Antipas. En ce cas, Marc est dans l’erreur.

Le récit de la mort de Jean composé par Marc ne semble guère revêtir les caractères d’historicité du texte de Flavius Josèphe. Hérode Antipas forme le projet d’épouser Hérodiade. Sa première femme, fille du roi Arétas IV profite d’un voyage à Machéronte (sur la frontière entre le royaume nabatéen et la tétrarchie de son époux) pour rejoindre son père. Pour Flavius Josèphe et les Juifs, la guerre perdue par Hérode Antipas contre Arétas IV est autrement liée à la mort de Jean le Baptiste que pour Marc. Pour celui-ci, Jean est mort pour avoir rappelé à Hérode Antipas les interdictions légales du mariage. Pour celui-là, c’est parce qu’Hérode Antipas a exécuté Jean qu’il a perdu la guerre contre Arétas IV. La succession des événements n’est pas incompatible. Sauf que si Hérodiade n’a jamais été la femme de « Philippe 1er », la cause avancée par Marc est sans fondement.

Marc nous dit que les festivités d’Hérode Antipas réunissent les principales personnalités de Galilée. Or, la forteresse de Machéronte se situe en Pérée. Jean étant emprisonné à Machéronte, il y a une difficulté à ce que la fête et l’exécution se produisent au même moment dans les deux territoires. Les exégètes ont vu dans la condamnation de Jean par Hérode Antipas, à la demande d’Hérodiade, une évocation de la lutte du prophète Elie contre le roi Achad et sa femme Jézabel telle qu’on peut la trouver dans le Livre des Rois : « Il n’y eut vraiment personne qui se soit vendu comme Achab pour faire ce qui est mal aux yeux de Yhwh. C’est que Jézabel, sa femme, l’avait séduit. » (1 R XXI, 25)


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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