Raison chrétienne


Le Stoïcisme

Le Stoïcisme

LA PHYSIQUE

e terme phusis, qui a donné physique, contient le sens de nature et de vie.

« Les stoïciens entendent par Nature tantôt la force qui contient le monde, tantôt celle qui fait pousser les êtres vivants sur la terre. La Nature est une force stable qui se meut d’elle-même, qui produit suivant les raisons séminales, et contient ce qui vient d’elle en des temps déterminés, faisant des êtres pareils à ceux dont ils se sont détachés. » (Diogène Laërce, Vie et opinion des philosophes VII, 148)

Nous comprenons la Nature par ce que les sciences physiques, chimiques et biologiques nous donnent à connaître.

A – Le monde

« Le monde se prend en trois sens : Le Dieu lui-même, qualité propre, faite de la substance tout entière, qui est incorruptible et non engendré, créateur de l’ordre des choses, recueillant en lui-même toute substance et l’engendrant inversement à partir de lui-même, selon des périodes de temps définis ; en un second sens, le monde est l’ordre même des astres ; en un troisième, il est composé de Dieu et de l’ordre. » (Ibid. 137-138)

Nous comprenons le Monde comme Dieu lui-même. Dieu est Substance et Principe de l’univers, c’est-à-dire qu’il est l’ensemble des éléments constitutifs du tout et la cause de leurs mouvements et de leurs relations. L’ordre cosmique constitue également une vision du monde. Si bien que le monde peut être conçu comme Dieu et comme ordre. L’ordre apparaît alors comme la raison ou l’expression de Dieu.

L’assimilation de Dieu et du monde est un point clé de la doctrine stoïcienne. La réalité est gouvernée par la raison de Dieu, c’est-à-dire, le logos divin. Le but de la connaissance est de pénétrer les arcanes de la raison de Dieu, afin de réaliser une harmonie rationnelle entre l’homme et ce monde qui est Dieu.

L’assentiment que l’homme témoigne à la raison de Dieu constitue une adhésion consentie à l’être de la nature, une participation au logos divin qui revêt le sens de communion. La sagesse correspond à une adhésion au monde, c’est-à-dire une soumission à la raison de Dieu ou un acquiescement au destin.

Le monde est composé de deux principes indestructibles : La matière, formée des quatre éléments, constitue le principe passif ; tandis que la raison, c’est-à-dire le logos divin, constitue le principe actif qui agit sur la matière.

RAPPROCHEMENT :

« Au principe était le logos, le logos était chez Dieu et le logos était Dieu. Il était au principe chez Dieu. Tout a existé par lui et rien de ce qui existe n’a existé sans lui. » (Evangile de Jean I, 1-3)

Le prologue de l’Evangile de Jean signifie que Jésus est le verbe, c’est-à-dire la raison de Dieu. Dieu ne parle plus seulement par les lois de la Nature. Jésus devient sa parole dans le monde.

L’esprit de Dieu parcourt l’ensemble des causes parfaites que sont les corps formés des éléments. L’unité du monde revêt deux aspects : L’enchaînement rigoureux des événements par la loi du destin et la hiérarchie des êtres selon la présence en eux de l’esprit divin.

RAPPROCHEMENT :

« Dieu fait concourir tout au bien de ceux qui l’aiment, de ceux qui sont appelés à dessein, car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi déterminés d’avance. » (Paul, Romains VIII, 28-29)
« L’homme psychique n’accueille pas ce qui est de l’esprit de Dieu, car pour lui c’est stupide et il ne peut pas le connaître parce qu’on n’en juge que par l’Esprit. Mais l’homme spirituel juge tout et n’est jugé par personne. » (Paul, 1 Corinthiens II, 14-15)
Les éléments qui forment la matière sont animés d’un mouvement qui se retrouve dans les cycles de vie et de mort des êtres vivants. L’élément est le premier terme dont proviennent les choses engendrées et le dernier en lequel elles se résolvent. (Diogène Laërce, Vie et opinion des philosophes VII, 136)
Il est un second mouvement d’une ampleur différente qui va du feu à la terre et de la terre au feu. En une fin du monde qui prend la forme d’une conflagration universelle, le monde se dilate et se change en feu. Il s’agit d’une régénération de l’Etre. La nature retourne dans une harmonie divine parfaite. L’embrasement du monde est le principe de la résurrection et de l’éternel recommencement.

Le matérialisme

Les corps sont la seule réalité. Ils existent par eux-mêmes, sans attribut ni relation. Ils ne constituent pas un simple concept ou une représentation mentale, mais une chose réelle. La matière est une. Elle est la substance ou le substrat des éléments, c’est-à-dire des corps simples. Les éléments, qui constituent les choses, sont des manières d’être de la matière. Dieu lui-même n’est finalement qu’un mode de la matière ou une manière d’être de la substance. De même, les individus qui forment le monde. Ce sont des corps que ne désigne plus un concept général.
L’âme est de nature corporelle, tout comme Dieu lui-même. Il est le flux de matière qui se répand dans la totalité du monde. De même, l’âme est un flux de matière qui se répand dans la totalité du corps.
La raison humaine, qui s’édifie dans la partie supérieure de l’âme, est une parcelle de l’esprit divin (Sénèque, LXVI, 12) La compréhension du monde par les hommes est un aspect du Logos, c’est-à-dire, du Dieu vivant.
La physique stoïcienne se présente donc comme une théologie. Il s’agit paradoxalement d’un matérialisme spiritualiste. L’esprit procède de la matière. Il en est l’émanation.

Les incorporels

Ce sont : l’expression, le néant, l’espace, le temps.

L’expression :

Trois choses sont liées :

  • 1) La parole qui signifie
  • 2) L’objet extérieur au sujet
  • 3) Le signifié que le mot exprime

Le langage rend sensible des concepts. La parole et l’objet sont de nature corporelle, tandis que le signifié est de nature incorporelle. Il peut être vrai ou faux, ce qui suffit à dire qu’il n’a pas de réalité.
Dans la perspective universaliste d’Aristote, l’attribut exprime un concept universel : Socrate est un homme. Dans une perspective nominaliste, les concepts généraux ne sont que des mots sans réalité. C’est ici le cas du concept universel homme. Socrate ne peut être que Socrate. L’on tombe sur un truisme, c’est-à-dire, sur une vérité d’évidence.
Chez les Stoïciens, les prédicats n’indiquent donc pas des propriétés ou des concepts universels, mais des faits ou des événements. Ne pouvant exister en dehors de la pensée, ils sont incorporels. Exemple : Socrate est bien portant. Le fait d’être bien portant constitue une manière d’être. Socrate est la réalité.
Alors qu’Aristote décomptait dix catégories conceptuelles d’ordre général du type action, lieu, temps, qualité, quantité, les catégories stoïciennes relèvent de la physique. Deux catégories sont corporelles : Le substrat est la matière sans qualité ; La qualité détermine les formes différentes de la matière. Deux catégories sont incorporelles : La manière d’être ; La relation.

Le néant :

Il n’y a pas de vide dans le monde ; mais le monde lui-même est au centre d’un vide illimité.

L’espace :

Les lieux sont des intervalles dans l’étendue du monde. L’espace est toujours occupé par un corps ou par un autre.

Le temps :

Les moments sont des intervalles dans le mouvement du monde. En eux se déroulent les événements qui n’obéissent qu’aux lois du destin. Il ne s’agit pas d’intervalles quelconques, mais d’étendues temporelles définies par des périodes cosmiques (passé, présent, avenir) qui ne sont globalement présentes qu’au regard de Zeus.
Seul le présent a une réalité. Il s’agit d’un moment que l’on peut saisir dans son étendue. Pour Aristote, il s’agit d’un point sans étendue. Le passé et l’avenir ne sont que de purs concepts. Ils sont saisis par la pensée. Le présent est saisi par la sensation.

La théorie du temps est analogue à celle de l’espace :

L’espace (infini de toutes parts) = Le temps (infini à chaque extrémité : passé et futur)

Le lieu (limité) Le temps (limité : présent)

La Sympathie universelle

Le monde est constitué de corps qui sont attachés par des liens de causalités. Un nœud sacré lie toutes choses (Marc-Aurèle, VII, 9). L’événement le plus insignifiant se répercute sur la totalité. Le monde vit une interaction universelle. Il existe une sympathie universelle des choses et des êtres. Tous les êtres concourent à l’harmonie du même monde. Il n’y a qu’une matière disséminée dans les corps particuliers. Il n’y a qu’une seule et même vie pour le monde et pour Dieu.
L’univers est un tout organique. Il y a continuité de la tendance naturelle primitive (l’instinct de conservation) à la conduite naturelle raisonnable. C’est par une complexification, un accomplissement, que la nature primitive développe la raison.
La théorie de la sympathie universelle a une portée métaphysique, puisqu’elle fonde la doctrine d’une divinité cosmique. La sympathie universelle provient de Dieu autant qu’elle le constitue. Il en résulte un finalisme de la nature assumée par la providence divine.

RAPPROCHEMENT :

« Et quand tout lui aura été soumis, alors le Fils aussi se soumettra lui-même à celui qui lui a tout soumis afin que Dieu soit tout en tout. »
(Paul, 1 Corinthiens XV, 28)
Paul imagine la fin du monde comme le retour à la parfaite harmonie de Dieu. L’œuvre de Jésus, en tant que logos divin, est de ramener l’homme à la raison de Dieu.

La théorie de la sympathie universelle a également une portée éthique. Le sage bâtit sa vie conformément à l’harmonie universelle à laquelle il participe. Il se proclame citoyen du monde. Le cosmopolitisme stoïcien est la traduction, sur le plan moral et social de la sympathie universelle.

RAPPROCHEMENT :

« Il n’y a pas de Juif ni de Grec ; il n’y a pas d’esclave ni d’homme libre ; il n’y a pas de mâle ni de femelle ; car tous, vous êtes un dans le christ Jésus. »
(Paul, Galates III, 28)

La conception homogène de l’univers s’ouvre sur la doctrine du bonheur. Le philosophe se donne pour but de connaître et d’expérimenter l’art de vivre ou de participer au mouvement de la nature.


B – Dieu

Dans un système où Nature, Dieu et Logos sont synonymes, la théologie rejoint la physique. L’idée de Destin est également liée à l’interprétation des causes, c’est-à-dire, à la vie de Dieu qui est aussi la vie de la Nature.

Dieu et les dieux

L’existence de Dieu :
Il s’agit là d’une prénotion, c’est-à-dire, d’une opinion naturellement commune à tous les hommes. Elle découle d’un raisonnement simple : Le spectacle du monde, l’ordre et la beauté cosmique conduisent les hommes à l’idée de Dieu.

RAPPROCHEMENT :

« Car ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste, puisque Dieu le leur a manifesté. Dans ses œuvres, en effet, depuis la création du monde, on voit par l’intelligence ce qu’il a d’invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. » (Paul, Romains I, 19-20)

Les prénotions ou notions communes sont des opinions naturelles, communes à tous les hommes : elles ne sont pas innées, mais naissent par une sorte d’induction spontanée dès les premières expériences de l’individu et sont constituées à l’âge de sept ans. Ainsi tous les hommes ont-ils une prénotion du bon et du juste ou encore de l’existence des dieux et de l’immortalité de l’âme.

RAPPROCHEMENT :

« Quand des nations qui n’ont pas de loi pratiquent naturellement la Loi, elles qui n’ont pas de loi se tiennent lieu de Loi ; elles montrent l’œuvre de la Loi inscrite dans leurs cœurs, comme en témoignent leur conscience et leurs pensées qui les accusent ou les disculpent. » (Paul, Romains II, 14-15)

Cléanthe voyait quatre raisons de croire en Dieu (Cicéron, De la nature des dieux II, 5) : 1) L’art divinatoire laisse entrevoir que les dieux forment des desseins ; 2) Les commodités du monde témoignent que les dieux ont souci de l’homme ; 3) Les dieux effrayent les hommes par des catastrophes naturelles ; 4) Le regard porté sur les astres montre qu’un ordre règne dans le cosmos.
Dans la complexité du vivant, une place éminente est donnée à l’homme. Ne pouvant prétendre à la perfection, il doit cependant comprendre qu’il n’occupe pas la position suprême dans la hiérarchie des vivants.

La nature de Dieu :

Dieu est le principe de l’harmonie du monde. Il est l’Esprit de vie, le Logos, la Raison universelle. Pour Zénon, l’éther constitue la substance de Dieu ; pour Chrysippe, il s’agit du ciel ; pour Cléanthe, du soleil.

« Dieu est un vivant immortel, raisonnable, parfait, intelligent, bienheureux, incapable d’admettre en lui aucun mal, ordonnant par sa providence le monde et les choses qui sont dans le monde ; mais il n’a pas la forme humaine ; il est le démiurge de l’univers et comme le père de toutes choses, à la fois en général et par la partie de lui-même qui pénètre toute chose, partie qui est appelée de plusieurs noms selon les pouvoirs qu’il exerce. Dia, parce qu’il va à travers (dia) toutes choses ; Zêna parce qu’il est cause de la vie (Zên) et la pénètre ; parce qu’il se répand dans l’éther (aithera), on l’appelle Athéna ; dans l’air (aera), Héra ; dans le feu artiste, Héphaistos ; dans l’élément humide, Poseidon ; dans la terre, Déméter ; et on lui donne encore d’autres noms qui dépendent chacun d’une de ses propriétés. » (Diogène Laërce, Vie et opinion des philosophes, VII, 147)

C – L’Homme

L’âme

L’âme de l’homme se caractérise par les cinq sens, par la parole et par la génération. Localisée dans la tête ou dans le cœur, la partie maîtresse de l’âme constitue le discours de la raison (Hêgémonikon). Elle est responsable des représentations, des acquiescements, des sensations et des tendances. L’homme prend connaissance de l’harmonie du monde et de la loi de la nature. Par la raison, il adhère à la providence divine.

RAPPROCHEMENT :

« S’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. Il n’y a pas d’abord l’esprit, mais l’âme, et ensuite l’esprit. »
(Paul, 1ère Corinthiens XV, 44, 46)

Les sept autres parties de l’âme émanent de la partie maîtresse. A la naissance, l’âme est semblable à une feuille de papyrus vierge, sur laquelle l’homme écrit ses pensées, premièrement par le moyen des sensations. L’âme est un souffle naturel et continu qui parcourt le corps. Le principe hégémonique est en l’homme comme l’Esprit de Dieu est dans le corps cosmique.
Les événements que suscite l’âme s’inscrivent dans l’enchaînement universel des causes antécédentes et des causes prochaines. L’âme doit donner son assentiment aux causes antécédentes ; elle doit être en mesure d’être la cause parfaite de l’acte suivant. Telle est la responsabilité de l’homme.
Zénon pense que l’âme se dissipe peu à peu après la mort du corps. Cléanthe croit que les âmes survivent jusqu’à la conflagration universelle. Chrysippe pense que les âmes des justes prennent une forme astrale, tandis que celle des méchants disparaissent.

RAPPROCHEMENT :

« Le Seigneur lui-même, au signal, à la voix de l’archange, au coup de trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront d’abord ; ensuite, nous les vivants qui sommes restés, nous serons enlevés avec eux sur les nuées, au devant du Seigneur, dans les airs ; et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. » (Paul, 1ère aux Thessaloniciens IV, 16-17)

Le destin et la liberté de l’homme

La question de la liberté de l’homme est posée. Si la providence divine organise la nature selon l’inexorable loi du destin, l’enchaînement des causes qui lie les êtres et les mêlent semble ôter toute spontanéité et toute responsabilité à l’homme.
A partir de la Cause Première, un mouvement de tension se déploie, de proche en proche, jusqu’au dernier antécédent de l’acte qui nous frappe. Ce mouvement passe dans l’intention consentante de la cause parfaite que nous déterminons, selon la volonté universelle. L’accompagnement de notre propre volonté nous donne la liberté de ne point dépendre des choses qui ne dépendent pas de nous.
La liberté se porte au-devant de ce qui menaçait de la contraindre. C’est en cela que consiste la coopération avec le destin. Avant d’être désigné par le destin, l’homme se porte volontaire pour parfaire l’acte qui lui incombe. La providence veut, à la fois, l’avènement des causes antécédentes et des causes prochaines. Il est, parmi les causes prochaines, des causes principales (qui tirent leurs principes de notre propre volonté agissante) pour lesquelles il ne tient qu’à nous qu’elles soient des causes parfaites.

Selon la logique d’Aristote, une proposition est vraie ou fausse. L’on applique ce principe non plus au passé ou au présent, mais à l’avenir. Des deux propositions suivantes : Une bataille navale aura lieu demain / Une bataille navale n’aura pas lieu demain, l’une est vraie, l’autre est fausse. L’événement est déterminé.

Selon le raisonnement du possible, l’on peut dire que l’événement peut avoir lieu ou ne pas avoir lieu : Il y aura ou il n’y aura pas une bataille navale demain. Les propositions s’excluent mais demeurent indéterminées. L’on ne peut pas dire que l’une est vraie, l’autre fausse au moment de leur énoncée. Les discours sont vrais en tant qu’ils se conforment aux choses. (Aristote, De l’interprétation, IX) L’affirmation n’a point de validité tout au moins au moment où elle est prononcée.

Chrysippe n’admet pas que l’on puisse affirmer qu’un autre événement était possible, lorsque l’événement considéré a eu lieu. L’admettre consisterait à imaginer une chaîne de causalité qui n’appartenait pas au destin. Le possible peut ne jamais arriver.

La question de savoir si l’homme doit participer à son destin est posée. Devant la fatalité, l’homme peut se croiser les bras. L’athlète qui doit fatalement gagner la course n’a pas à se fatiguer. Peut-être même n’a-t-il pas à prendre le départ ! En réalité, les chaînes de causalité entrelacées ne peuvent être rompues. Le destin se noue lorsque deux chaînes de causalité se rencontrent.

Les causes antécédentes ne dépendent pas de nous. Exemple : Il fait froid. Ces dernières constituent véritablement la chaîne du destin. Les causes principales dépendent de nous. Exemple : Je prends mon manteau. L’assentiment à la représentation dépend de moi.
La distinction entre les deux sortes de causalité (antécédente et principale) fonde la liberté de l’homme. Elle détermine l’attitude du sage. Celui-ci œuvre pour sa propre liberté, tandis que le passionné s’aliène. La raison détermine l’assentiment juste qui est un acte de liberté.

RAPPROCHEMENT :

« Tout m’est permis, mais tout ne profite pas. Tout m’est permis, mais rien n’aura pouvoir sur moi. » (Paul, 1ère Corinthiens VI, 12)
Paul abroge le déterminisme légal (l’homme est tenu en esclavage par la loi positive de caractère diabolique). En rejetant la loi, l’homme acquiert la liberté. Elle constitue ses choix et, par conséquent, le discernement des actes parfaits.

La liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. (Epictète, Entretiens) Le sage est libre en prison. Il a une attitude paisible à l’égard des événements qui ne dépendent pas de lui. Il discerne avec sagesse ce qui dépend de lui.
De quoi donc les dieux t’ont-ils fait responsable ? De la seule chose qui dépende de toi, de faire de tes représentations l’usage qu’il faut. Pourquoi donc te tourmenter de toutes ces choses dont tu n’es pas responsable ? C’est te causer à toi-même bien des tracas. (Ibid. I, 12)

LA MORALE
A – Le souverain bien et la vertu

’instinct de conservation constitue la tendance fondamentale de la nature. Vivre conformément à sa nature revient à vivre selon la nature, puisque d’elle la tendance est issue. L’universalité de l’instinct de conservation exprime la sympathie universelle. La sagesse se fonde sur cette tendance fondamentale.

Logique, physique et morale sont en relation étroite. La philosophie stoïcienne chemine à travers la proposition conditionnelle, la sympathie universelle et l’amour de Dieu.
Le sage comprend l’implication des événements. Il donne son acquiescement à la nature. Il adhère à la vie universelle, c’est-à-dire à la raison de Dieu.
La même nécessité pénètre et régit l’univers dans sa globalité et, par conséquent, la totalité de toute vie humaine. Le physicien qui comprend la légalité cosmique y adhère nécessairement. De ce fait, il discerne le fait humain et adhère a fortiori à la raison morale. Entre la physique et la morale, il y a la distance qui sépare Dieu de l’homme. (Sénèque, Questions naturelles, Préf. 2)

RAPPROCHEMENT :

« Vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait. » (Matthieu V, 48)

Chez Matthieu, la loi demeure en sa plénitude. La perfection est atteinte par l’action droite qui répond au double logos de Dieu : la loi (la norme qui est parole impérieuse de Dieu) et la parole du Christ qui est son parfait accomplissement. C’est dans la perfection de l’acte (conformité au modèle) que l’homme se rend semblable à Dieu.

Le souverain bien consiste à vivre selon la loi naturelle. Le bonheur se trouve dans l’harmonie entre la vie particulière et la vie universelle de la nature.
Parmi les choses qui existent, les unes sont des biens utiles : la réflexion, la justice, le courage, la sagesse ; d’autres sont des maux inutiles : l’irréflexion l’injustice, la lâcheté, la folie ; d’autres sont indifférentes, ni utiles, ni nuisibles : la vie, la mort, la santé, la maladie, le plaisir, la douleur, la beauté, la honte, la force, la faiblesse, la richesse, la pauvreté, la gloire, l’obscurité, la noblesse, la basse naissance… Cependant, l’homme peut utiliser ses choses dans le but de nuire comme d’être utile.

La vertu est la présence du bien dans une personne. Elle est une perfection liée à la vie universelle. La vertu est une. L’homme n’est pas plus ou moins vertueux. Il l’est ou il ne l’est pas. L’on parle des vertus de la même façon que l’on peut parler des dieux ; l’apparente pluralité fait référence à la diversité des points de vue.

Aux vertus de l’âme s’ajoutent la dialectique et la physique.
La dialectique enseigne : Ne pas donner son assentiment au faux ; ne pas être induit en erreur par une vraisemblance captieuse ; mémoriser la science du bien.
La physique enseigne le gouvernement de l’univers et la compréhension de la nature. Nul ne peut porter de jugement sur le bien ou le mal sans connaître la loi de la nature. La sagesse est une adhésion à la raison divine.

RAPPROCHEMENT :

« Nous parlons pourtant d’une sagesse parmi les Parfaits, mais non de la sagesse de ce siècle ni de celle des chefs abolis de ce siècle, nous parlons d’une mystérieuse sagesse de Dieu. » (Paul, 1ère Corinthiens II, 6-7)
De même que la sagesse stoïcienne, la perfection paulinienne ne fait pas appel à une loi positive mais au discernement de la conscience. Le bien-être intérieur, qui coïncide avec l’harmonie universelle, fait valoir la perfection de l’action humaine.

B – Les passions

Les Stoïciens définissent les passions comme des mouvements irrationnels de l’âme, contraires à la nature. Elles expriment une démesure dans la tendance naturelle de l’instinct de conservation. La théorie des passions devient une nosologie. Elle s’apparente à cette discipline médicale qui étudie les caractères distinctifs des maladies en vue de leur classification systématique.

Zénon sépare les passions en quatre genres. Elles consistent en des jugements erronés.

LA PEINE : Contradiction déraisonnable de l’âme (Diogène Laërce, Vie et opinions des philosophes VII, 111-114). Souffrance morale.

Elle se décline :

  • La pitié : Peine éprouvée à l’égard de quelqu’un qui souffre des maux qu’il n’a pas mérités. Sympathie qui naît au spectacle des souffrances d’autrui et fait souhaiter qu’elles soient soulagées.
  • L’envie : Peine que font éprouver les biens d’autrui. Sentiment de tristesse, d’irritation et de haine qui nous anime contre qui possède un bien que nous n’avons pas.
  • La jalousie : Peine qui vient de ce qu’un autre possède ce que nous désirons. Sentiment mauvais qu’on éprouve en voyant un autre jouir d’un avantage qu’on ne possède pas ou qu’on désirerait posséder exclusivement ; inquiétude qu’inspire la crainte de partager cet avantage ou de le perdre au profit d’autrui.
  • Le dépit : Peine éprouvée parce qu’un autre possède ce que nous possédons nous-mêmes. Chagrin mêlé de colère, dû à une déception personnelle, un froissement d’amour-propre.
  • Le souci : Peine pesante. Etat de l’esprit qui est absorbé par un objet et que cette préoccupation inquiète ou trouble jusqu’à la souffrance morale.
  • L’ennui : Peine qui nous met à la gêne et nous rend la vie difficile. Tristesse profonde, grand chagrin.
  • Le chagrin : Peine qui persiste ou s’accroît à la réflexion. Irritation contre quelqu’un ou quelque chose.
  • L’affliction : Peine qui fatigue. Peine profonde, abattement à la suite d’un coup du sort, d’un grave revers.
  • La confusion : Peine déraisonnable qui nous épuise et nous empêche d’embrasser d’un coup d’œil les choses présentes. Trouble qui résulte de la honte, de l’humiliation, d’un excès de pudeur ou de modestie.

LA CRAINTE : Attente d’un mal. (Ibid.) Sentiment par lequel on envisage quelqu’un ou quelque chose comme dangereux, nuisible, et dont on a peur.

Elle se décline :

  • La peur : Crainte qui produit la frayeur. Phénomène psychologique affectif, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginé, d’une menace.
  • La honte : Crainte de la mauvaise réputation. Sentiment pénible de son infériorité, de son indignité ou de son humiliation devant autrui, de son abaissement dans l’opinion des autres.
  • L’hésitation : Crainte de l’acte qu’on va faire. Le fait d’être dans un état d’incertitude, d’irrésolution qui suspend l’action, la détermination.
  • L’épouvante : Crainte de la représentation d’une chose inhabituelle. Peur violente et soudaine causée par quelque chose d’extraordinaire, de menaçant.
  • Le trouble : Crainte accompagnée d’une parole précipitée. Perte de lucidité ; état anormal d’agitation.
  • L’angoisse : Crainte de l’invisible. Malaise psychique et physique, né du sentiment de l’imminence d’un danger, caractérisé par une crainte diffuse pouvant aller de l’inquiétude à la panique, et par des sensations pénibles de constriction épigastrique ou laryngée.

LE DESIR : Tendance déraisonnable. (Ibid.) Tendance vers un objet connu ou imaginé.

Il se décline :

  • Le besoin : Désir mis en échec, séparé de son objet mais tendu vainement et attiré par lui. Nécessité de quelqu’un ou de quelque chose.
  • La haine : Désir de faire du mal à quelqu’un, désir qui progresse et s’étend. Sentiment violent qui pousse à vouloir du mal à quelqu’un et à se réjouir du mal qui lui arrive.
  • La rivalité : Désir qui naît à propos d’un choix. Situation de deux ou plusieurs personnes qui se disputent quelque chose.
  • La colère : Désir de se venger de celui qu’on estime sans raison vous avoir fait du tort. Violent mécontentement accompagné d’agressivité.
  • L’amour : Désir qui cherche à s’acquérir des amis à cause d’une apparence de beauté. Inclination envers une personne, le plus souvent à caractère passionnel, fondée sur l’instinct sexuel mais entraînant des comportements variés.
  • La rancune : Colère invétérée et toujours à l’affût d’une vengeance. Souvenir tenace que l’on garde d’une offense, d’un préjudice, avec de l’hostilité et un désir de vengeance.
  • L’énervement : Colère à son début. Etat d’une personne qui se trouve dans un état de nervosité inhabituel.

LA VOLUPTE : Soulèvement déraisonnable, à propos d’un objet qui semble souhaitable. (Ibid.) Vif plaisir des sens, jouissance pleinement goûtée.

Elle se décline :

  • Le charme : Plaisir des sons qui flattent l’ouïe. Effet que la qualité de ce qui attire, plaît, produit sur quelqu’un.
  • La joie du mal : Plaisir qui naît du malheur des autres. Sadisme, goût pervers de faire souffrir, délectation dans la souffrance d’autrui.
  • La jouissance : Encouragement de l’âme à la mollesse. Plaisir que l’on goûte pleinement.
  • La débauche : Relâchement de la vertu. Excès condamnable dans la jouissance des plaisirs sensuels.

Les passions sont des maladies de l’âme. L’âme, autant que le corps, est sujette à des maladies.

« Comme on parle des infirmeries du corps, la goutte, le rhumatisme, il y a ainsi dans l’âme l’amour de gloire, le goût du plaisir et des choses semblables. L’infirmité est une maladie qui s’accompagne de faiblesse ; la maladie est la pensée d’une chose que l’on croit extrêmement souhaitable. Comme on dit parfois qu’il y a dans le corps des dispositions à certaines maladies, comme le catarrhe ou la diarrhée, il y a aussi dans l’âme des entraînements qui y conduisent, comme la disposition à la malveillance, à la pitié, à la dispute et choses analogues. » (Ibid. VII, 115)

Les passions ont une influence sur l’ensemble de l’organisme. Elles sont, en effet, un trouble de la partie raisonnable de l’âme, l’hêgémonikon, qui constitue le souffle vital. Des passions naissent l’aversion et le dégoût pour le bien, en tant que symptômes de la maladie ; puis viennent les infirmités du corps.
Les passions sont des maladies intellectuelles. Elles proviennent toutes d’une erreur de jugement, d’une opinion erronée, d’une adhésion donnée à une représentation fausse. Le sage n’est pas passionné parce que ses jugements sont vrais. Il vit en accord avec la raison divine.

« Souviens-toi que ce n’est pas celui qui te dit des injures, ni celui qui te frappe, qui t’outrage ; mais c’est l’opinion que tu as d’eux et qui te les fait regarder comme des gens dont tu es outragé. Quand quelqu’un donc te chagrine et t’irrite, sache que ce n’est pas cet homme-là qui t’irrite, mais ton opinion. Efforce-toi donc avant tout de ne pas te laisser emporter par ton imagination. » (Epictète, Pensées XXIX)

RAPPROCHEMENT :

« Et moi je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Mais quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. » (Matthieu, V, 39)

C – La connaissance

Il s’agit d’abord de connaître la nature (physique, chimie, biologie) et, par conséquent, son action vivante et les lois du destin. Il s’agit ensuite de réduire l’écart et de fusionner la volonté de la nature avec notre propre volonté. Il s’agit de vouloir les événements comme ils se produisent. Pour cela, il faut les connaître, les comprendre, les interpréter.

Causalité et finalité

« L’événement futur ne surgit pas brusquement, l’écoulement du temps d’un moment à l’autre ressemble au déroulement d’un câble qui ne produit rien de nouveau, mais qui déploie, à chaque fois, ce qui était auparavant. C’est là ce que voient aussi bien ceux qui ont reçu le don de la divination naturelle que ceux qui connaissent le cours des choses par l’observation ; s’ils n’aperçoivent pas les choses elles-mêmes, ils en aperçoivent au moins les signes et les indices. » (Cicéron, Traité sur le destin I, LVI, 127)

La divination est une méthode d’interprétation du présent. En tant que signe, un événement présent réclame une explication. L’interprétation consiste à rattacher un événement présent à la chaîne de causalité, c’est-à-dire au passé et à l’avenir.
Le présage est signifiant parce qu’il dévoile cette chaîne en laquelle il s’inscrit. Il n’est pas un signe ou un message qui serait adressé en vue d’un événement.
Rien ne se produit sans cause. Un seul événement qui serait dû au hasard détruirait l’unité du monde. L’interprétation d’un événement est tout autant une explication par les causes que justification par la nature des choses.
Le Destin résulte de la structure du monde. Dans l’entrelacement des êtres, le destin suit les lignes de causalités. Il est une réalité naturelle. Il procède de la raison divine qui préside à l’organisation du monde.
Dieu agit par les causes. Il est le Logos agissant, c’est-à-dire la raison dissimulée dans le langage de la nature. Dieu, en tant que Cause Première, se définit par l’amplitude de son mouvement. Le destin apparaît donc comme la Raison qui s’écoule dans la vie, telle la volonté de Zeus qui entrelace, dans le monde, la vie des créatures.
Le Destin est le Logos qui anime la sympathie universelle. Par nature, les hommes ont pour but de participer à la vie de Dieu. Expression de la Raison de Dieu, le Destin est aussi la Providence.

RAPPROCHEMENT :

« Or nous savons que Dieu fait concourir tout au bien de ceux qui l’aiment, de ceux qui sont appelés à dessein, car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi déterminés d’avance, conformément à l’image de son fils. » (Paul, Romains VIII, 28-29)
Comme chez les Stoïciens, l’homme est déterminé par la chaîne de causalités issue de la Cause Première. Et il est lui-même le déterminant de ses propres actions.

L’homme qui ne perçoit pas la globalité de l’être s’oppose, par sa propre volonté, à la Volonté de la vie universelle. Tout homme doit coopérer avec l’univers. Il doit tenter de percevoir la voie tracée par la providence. Le destin doit ratifier les projets de son action morale. Dans le cas inverse, l’homme apprend qu’il fait fausse route. Le destin lui signifie que le but fixé n’entre pas dans la volonté de Dieu et que, par conséquent, l’homme n’aurait point dû le vouloir.

RAPPROCHEMENT :

« Transformez-vous par le renouvellement de votre intelligence pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable, parfait. » Paul, Romains XII, 2)

Chercher à connaître les événements à venir, c’est vouloir coopérer avec le destin en demandant son chemin. Ce serait contredire la providence que de croire que, connaissant l’avenir, on pourrait le changer. Le sage prend conscience de la réalité du destin en toute chose. Il acquiesce au déroulement de la vie du monde qui entremêle la vie des êtres.

Le finalisme résout le problème du mal en le niant ou en ne l’imputant qu’à l’homme qui s’écarte de la loi naturelle. La finalité réside dans le développement de la raison.
Lorsqu’il faut rapporter à nous-mêmes tel événement pénible ou telle souffrance, nous rejetons sa finalité car la vision de l’intérêt particulier prend le pas sur la compréhension de l’intérêt général, c’est-à-dire, la vie naturelle.
Epictète résout le problème de la justice divine, face au spectacle de la répartition injuste des biens et des maux en recourant à la causalité : Il est naturel que chacun obtienne ce qu’il poursuit et qu’il reçoive le prix de ce qu’il vend ; le philosophe, la sagesse, et le méchant, la prospérité. (Epictète, Entretiens III, XVII ; III, IX, 3-4 ; IV, VII, 36-39)

« Rien ne peut arriver à un homme qui ne soit un événement humain, pas plus qu’à un bœuf rien qui ne soit propre à un bœuf, à une vigne, rien qui ne soit d’une vigne, ni à une pierre rien qui ne soit propre à la pierre. Si ce qui arrive à chaque être lui est habituel et naturel, pourquoi te fâcher ? Car la nature universelle ne t’impose rien d’insupportable. » (Marc Aurèle, Pensées VIII, 46)

Le bonheur est cet instant ou l’homme est en parfait accord avec la nature.
Le moment opportun n’arrive pas à notre gré. Nous devons être vigilants dans cette attente. Mais il dépend de nous d’en saisir l’occasion. L’intention du sage coopère aux événements du destin ; elle change les adversités en occasion d’exprimer la vertu. Le bonheur est disposition constante.

Les représentations

Comprendre que tout événement particulier trouve sa cause en Dieu nous apprend à accepter ce qui arrive et à coopérer avec la raison de Dieu. Dans l’instant présent, qui le limite, l’homme ne parvient pas à comprendre l’événement. Il peut cependant mettre lui-même la raison dans ses propres actes et agir, par conséquent, à la manière de Dieu. Dans la mesure où ses propres actes ne dépendent pas de sa volonté, l’homme ne peut être cause parfaite qu’en s’attribuant l’événement lorsqu’il se produit, en faisant corps avec la volonté de Dieu. L’homme qui n’accompagne pas les événements est en rupture avec l’harmonie du monde ; sa contrariété est vaine.

RAPPROCHEMENT :

« Il s’avança un peu, tomba sur la face, et pria ; il dit : Mon père, s’il est possible, que passe loin de moi cette coupe ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. » (Matthieu, XXVI, 39)
« Que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel. » (Matthieu, VI, 10)
Il s’agit bien pour l’homme de fondre sa volonté en la volonté (universelle) de Dieu.

Les maladies et autres maux par conséquence auxquels est exposé le corps sont à l’évidence des choses indifférentes, c’est-à-dire, des choses qui ne dépendent pas de nous et que nous ne devons pas chercher à justifier. Il ne devait pas être possible à Zeus de nous en exempter.

Les Stoïciens appellent représentation les contenus de conscience qui éclairent la connaissance. En donnant son assentiment à l’affection qu’elle subit, l’âme obtient la compréhension de l’objet. L’âme animale donne tout aussi naturellement son assentiment.
L’idée évidente ou représentation compréhensible est celle qui provient d’un objet réel, dont elle porte la marque ; elle ne naîtrait pas si cet objet n’existait pas. Elle s’oppose à la représentation non-compréhensible qui naît d’une chose qui n’existe pas ou qui existe autrement, dans l’imagination.
Alors que la représentation compréhensible est involontaire, en tant que provoquée par son objet, l’acte d’y acquiescer ou d’y consentir est soumis à la volonté ou au discernement du sujet. Pour parvenir à la compréhension véritable, il faut n’accorder son assentiment qu’aux représentations compréhensibles. Le sage se garde de faire autrement.
L’homme interprète les représentations au moyen de son intelligence. Par exemple : La nouvelle subite d’une catastrophe ébranle nécessairement l’âme du sage. Il s’agit bien d’une représentation et non point encore d’une connaissance. Immédiatement, le sage refuse de donner son assentiment à la représentation terrifiante de son âme. L’interprétation consiste ici à repousser la représentation dont l’objet ne peut être nié. La critique des représentations est le propre du sage.
En suspendant son jugement, en refusant son assentiment, le Stoïcien contient les représentations dans la stricte limite du présent. Il ne laisse pas de prise aux regrets ou aux espoirs. La représentation n’est autre qu’un antécédent. Laisse la faute commise par un homme à l’endroit où la faute existe. (Marc Aurèle, Pensées VII, 29)
La compréhension consiste à combattre l’apparence de l’objet. L’homme doit chercher à se préserver des représentations, à ne pas être arraché à lui-même. L’idée aboutit au recueillement qui se déploie nécessairement dans l’instant.

« Je suis fait d’un corps et d’une âme. Pour le corps tout est indifférent ; car il ne peut juger des différences. Pour la pensée, est indifférent tout ce qui n’est pas son acte propre ; or tout ce qui est son acte dépend d’elle ; et dans ce qui dépend d’elle, elle s’inquiète seulement de l’acte présent ; car ses actes futurs et passés sont eux aussi, présentement indifférents. » (Marc Aurèle, Pensées VI, 32)

D – Le sage

Le sage vit conformément à la nature, c’est-à-dire à la raison. L’on peut dire que le stoïcisme réside dans ce passage de la vie conforme à la nature à la vie raisonnable. A l’image de l’univers, la sagesse stoïcienne se présente comme une globalité.
Le sage stoïcien n’est pas un ermite, mais un membre de la société. Il est citoyen du monde. Il vit dans la chère cité de Zeus. (Marc Aurèle, Pensées, V, 8, 13) Les hommes sont liés par les mêmes causes qui s’entrelacent dans la nature. La loi universelle de la nature doit également régner dans les cités.
Par cité, il ne faut pas entendre la forme politique de l’Etat, mais l’ensemble des relations inter-humaines. En ce sens, la société humaine, dégagée des formes contingentes et conventionnelles de l’Etat, est déjà une communauté naturelle d’êtres raisonnables.

Le sage règle ses désirs sur ce qui dépend de lui : ses propres opinions et ses propres actions.

« Ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses mais les opinions qu’ils en ont. Par exemple la mort n’est point un mal car, si elle en était un, elle aurait paru telle à Socrate ; mais l’opinion qu’on a que la mort est un mal, voilà le mal. Lors donc que nous sommes contrariés, troublés ou tristes, n’en accusons point d’autres que nous-mêmes, c’est-à-dire nos opinions. » (Marc-Aurèle, Pensées X)

Le sage se complaît à ce qui arrive. Il éprouve un réel bonheur à tout supporter avec courage. La norme ne commande que l’adhésion de l’être.

« Si l’homme de bien pouvait prévoir l’avenir, il coopèrerait lui-même à la maladie, à la mort, à la mutilation, parce qu’il aurait conscience qu’en vertu de l’ordre universel cette tâche lui est assignée. » (Epictète, Dissertation II, X, 5)

RAPPROCHEMENT :

« Une écharde dans ma chair, un ange de Satan m’a été donné pour me souffleter, de peur que je ne m’élève. Trois fois j’ai fait appel au Seigneur pour qu’il l’éloigne de moi. Il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance est accomplie par la faiblesse. Je prendrai encore plus de plaisir à me vanter de mes faiblesses pour que la puissance du Christ m’abrite. Voilà pourquoi je suis content des faiblesses, des outrages, des nécessités, des persécutions, des angoisses pour le Christ, car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » (Paul, 2ème Corinthiens XII, 7-10)

L’initiation philosophique devra se faire selon deux thèmes : l’exercice théorique qui enseigne quel est l’idéal du sage et l’exercice pratique auquel on décide volontairement de soumettre sa vie. Le philosophe acquiert la volonté de la liberté, puisqu’il ne veut que ce qui doit arriver. Il est riche de sa liberté intérieure.

Dans l’école de la Stoa, on étudiait successivement :

  • 1) L’application des prénotions aux cas particuliers (élimination des passions dans les représentations)
  • 2) Le bon usage de la volonté (l’action droite)
  • 3) Les règles de l’assentiment (le problème logique)

La sagesse se définit par une attitude de quiétisme indifférencié, sans histoire, sans combat singulier.

RAPPROCHEMENT :

« Celui qui veut te faire juger pour prendre ta tunique, laisse-lui aussi le manteau. » (Matthieu, V, 40)

L’ataraxie est la tranquillité de l’âme. La suspension du jugement se pratique en bloc, une fois pour toute.

RAPPROCHEMENT :

« Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » (Matthieu VII, 1)

La rectitude du sage ne souffre ni nuances ni degrés : au regard de la sagesse, tous les non-sages sont également des fous. Le progrès moral ne conduit pas de façon continue à la sagesse ; il prépare la transmutation qualitative qui, d’un coup, fera de l’insensé un sage. (voir en parallèle la conversion brutale de Paul)
Le souverain bien demeure un idéal difficilement accessible. Si tu peux me montrer un Stoïcien parfait et achevé, au moins montre-m’en un qui commence à l’être. (Ibid. Entretiens II, 49)

RAPPROCHEMENT :

« Je ne suis pas encore Parfait, mais je poursuis la tâche de saisir. » (Paul, Philippiens III, 12)

Le devoir consiste à agir raisonnablement dans les diverses circonstances de la vie, bien que ces circonstances, ne dépendant pas de nous, soient des indifférents au regard de la sagesse.
Le devoir ne fait donc pas parti, à proprement parler, de la morale, qui ne s’occupe que des biens et des maux. Il est à la sagesse ce que les préférables sont au bien. Au sens général du terme, le devoir est le convenable. Il est spontané chez l’animal. Il se révèle en l’homme sous la forme d’une convenance que les Stoïciens appellent la tendance.

L’instinct de conservation que la tendance désigne ne peut être contraire à la loi naturelle. Lorsque l’homme acquiert la raison, le choix intervient. Il s’agit du discernement. L’homme doit être constant en son accord avec la nature. (voir supra, Paul, Romains XII, 2)
Les conduites convenables désignent les actes que la raison commande et qui sont en conformité avec la nature. Des conduites convenables diffèrent les actions droites qui sont les conduites convenables parfaites.
Le devoir, religieux, familial, civique est caractérisé par Epictète comme le respect des rapports naturels acquis.

Il faut entendre par nature, en conformité avec laquelle il faut vivre, non seulement la nature de l’homme, mais la nature universelle. Tout être qui se manifeste dans la nature agit autant par rapport à lui-même que par rapport à son environnement.

RAPPROCHEMENT :

« Et l’impatience de la création attend le dévoilement des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité à cause de celui qui l’y a soumise malgré elle, mais avec l’espérance qu’elle aussi, la création, sera libérée de l’esclavage de la destruction pour la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous savons en effet que jusqu’à présent toute la création gémit dans les douleurs et non seulement elle, mais nous qui avons les prémices de l’Esprit, nous gémissons aussi en nous-mêmes, en attente de l’adoption et du rachat de notre corps. » (Paul, Romains VIII, 19-23)

Les passions écartent l’homme de la tendance raisonnable. Aux êtres raisonnables, la raison a été donnée en vue d’une fonction plus parfaite ; aussi, vivre selon la nature devient pour eux vivre selon la raison. (Diogène Laërce, Vie des philosophes, VII, 86)

L’impératif de la vie morale consiste à accepter les événements, après les avoir reconnus et interprétés. De même que la vertu se définit par la conformité avec la nature universelle et avec l’expérience des choses qui arrivent naturellement, elle se définit par la conformité avec la nature raisonnable de l’homme agissant.
L’homme raisonnable exerce son discernement avant d’agir. La vertu consiste à faire un choix parmi les choses qui sont selon la nature. Si l’on ne peut être plus ou moins sage, l’on peut être plus ou moins fou. La morale stoïcienne attend de l’homme qu’il exerce des choix. Elle propose des conditions convenables qui consistent en la recherche des préférables. La prudence et la réflexion raisonnable constituent une première étape vers la sagesse. Il s’agit d’une morale moyenne concernant la vie courante, une propédeutique à la véritable sagesse ou morale parfaite.

Le mot valeur ne se confond pas avec le bien, mais introduit seulement un ordre de préférence parmi les choses indifférentes, c’est-à-dire celles qui ne dépendent pas de nous. Quand les circonstances le permettent, nous choisissons certaines choses plutôt que d’autres, la santé plutôt que la maladie, la vie plutôt que la mort, la richesse que la pauvreté. (Antipater selon Stobée, Eclagae, II, 44)

Faute de comprendre que la vertu est une disposition de l’esprit, l’homme moyen peut imiter les actes de vertu. Incapable de déterminer le détail de sa conduite, parce qu’il n’a pas acquis la conscience (universelle) de la nature raisonnable, il a besoin d’un ensemble de règles particulières fournis par les traités de morale.

RAPPROCHEMENT :

« Sachant que la loi n’est pas là pour le juste mais pour les iniques et les insoumis, les impies et les pécheurs, les sacrilèges et les profanes, les parricides et les matricides, les homicides, les prostitueurs, les sodomites, les marchands d’esclaves, les menteurs, les parjures, et tout ce qui est opposé à la sainte doctrine selon l’évangile de la gloire du Dieu magnifique. » (1ère Epître à Timothée)

Cependant, la morale moyenne enferme l’homme dans le paradoxe d’une loi positive qui prétend le ramener à la loi naturelle. Seule la morale parfaite dispose l’homme raisonnable en conformité avec la nature, tout comme la tendance dispose l’animal. L’homme vertueux possède la conscience vraie du discernement. Il use des choses comme n’en usant pas. (Sénèque, Lettre IX, 14)

RAPPROCHEMENT :

« Que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas ; que ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient pas ; ceux qui achètent, comme s’ils n’achetaient pas ; ceux qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas, car la figure du monde passe. Je veux que vous soyez sans inquiétude. » (Paul, 1ère Corinthiens VII, 29-32)

Les règles de la morale appliquée, bien que valables en général, ne peuvent avoir un caractère rigide. Le sage possède la liberté de jugement. Il est au-delà de toute espèce de légalisme. L’homme moyen doit recourir à une direction de conscience qui vise à adapter les règles à des situations concrètes.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare