Raison chrétienne


Lecture critique des évangiles

Lecture critique des évangiles

Yves Maris, le 23 décembre 2006

Les évangiles constituent des œuvres théologiques qui furent écrites entre quarante et quatre-vingts années après les évènements qu’elles prétendent restituer. La poignée de témoins qui a porté les dits et les faits a transmis ses souvenirs à différents groupes, avant qu’ils ne soient transcrits sur des manuscrits et ne reçoivent l’empreinte doctrinale des narrateurs.

Pour nous, il ne peut y avoir que la recherche d’une lecture vraie des évangiles. Nous devons tenter de discerner les paroles authentiques de Jésus de la tradition orale des communautés primitives et de la composition des évangélistes. Les critères d’historicité utilisés ne peuvent prétendre qu’à nous rapprocher de la vérité. Les jugements sur l’authenticité des paroles ou des actes de Jésus, des disciples ou de tout autre acteur du drame doivent être pondérés d’un degré de probabilité plus ou moins grand.

L'embarras évangélique

l est probable que les évangélistes n’ont pas ajouté à la tradition reçue des paroles ou des actes difficiles à expliquer ou susceptibles de contredire leurs partis pris théologiques. Au contraire, les faits embarrassants furent progressivement atténués, voire supprimés, au fur et à mesure de la composition des quatre évangiles.

Voyonsà titre d’exemple l’immersion de Jésus par Jean. Il est clair que Jésus est situé en position d’infériorité par rapport au Baptiste. De plus, réputé sans péché, il se soumet à une purification et à un repentir pour le pardon 1 .

Marc rapporte rapidement l’événement. « En ces jours-là, Jésus vient de Nazareth de Galilée et il est immergé par Jean dans le Jourdain. » (Mc I, 9) Il se garde d'éclairer la relation qui lie Jean et Jésus. Il se dispense d’expliquer pourquoi le « plus fort » se soumet à ce rituel « de conversion pour la rémission des péchés ».

Matthieu compose un court dialogue dans son style particulier. Jean : « Moi, j’ai besoin d’être immergé par toi, et toi tu viens à moi ! » Jésus : « Laisse, pour l’instant. Oui, il nous convient d’accomplir toute justice. » (Mt XIV, 15) L’évangéliste laisse entendre que l’évènement paradoxal cache un dessein mystérieux de Dieu que Jésus seul connaîtrait.

Luc résout le problème en situant l'incarcération de Jean avant la narration de l’immersion de Jésus. Il évite ainsi de dire que Jean immerge Jésus : « Après l’immersion de tout le peuple, Jésus est aussi immergé. » (Lc III, 21)

Jean censure carrément l’immersion de Jésus par le Baptiste. La communauté johannique est alors en opposition avec la communauté baptiste qui refuse de reconnaître les qualités messianiques de Jésus. Jean ne conserve que la théophanie de l’Esprit descendu du ciel comme une colombe, sans préciser à quel moment elle survint (Jn I, 29-34).

Nous venons de voir comment les communautés évangéliques ont traité différemment un événement de la vie de Jésus qu’elles considéraient toutes comme embarrassant. Il est peu probable qu’elles l’aient inventé quand elles ont cherché à l’atténuer ou à le censurer.

Autre exemple : alors que Jésus est présenté comme fils de Dieu (Mc I, 11), capable d’annoncer la fin des temps et son propre retour (Mc XIII, 24-27), voici qu’il déclare qu’il ne connaît ni le jour ni l’heure de la fin : « Mais ce jour, cette heure, nul ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le fils, mais le père. » (Mc XIII, 32) Les manuscrits les plus tardifs de l’Evangile de Marc effacent « ni le fils ». Les différents manuscrits de Matthieu omettent plus fréquemment l’expression gênante. Quant à Luc, il censure totalement les mots embarrassants. Jean évite également ce qui viendrait limiter la clairvoyance de Jésus. En plusieurs endroits, il insiste au contraire sur son discernement et sa connaissance des choses présentes et futures : « Avant la fête de Pessah, Jésus sait que l’heure est venue pour lui de passer de ce monde vers le père. » (Jn XIII, 1)

Il est peu probable que les communautés primitives aient sciemment attribué une parole à Jésus pour la retirer ensuite. Lors de la rédaction des évangiles de Marc et de Matthieu, la tradition orale était sans doute porteuse de cette parole. Aussi fut-elle transcrite. Ce n’est qu’alors que les scribes comprirent ce qu’elle pouvait avoir d’embarrassant en regard de la filiation divine du Christ qu’ils proposaient. Ils évitèrent donc de la reprendre lors des nouvelles copies des Evangiles. Et Luc l’a délibérément omise. Plus tardif, le quatrième évangile l’a ignorée.

Le fait que Judas ait livré Jésus aux grands prêtres 2 , la fuite des disciples, le reniement de Pierre et la crucifixion amenèrent les évangélistes à développer des contours théologiques, aussi improbables les uns que les autres, pour tenter de donner un sens à des événements qui étaient embarrassants. Les communautés évangéliques peuvent d’autant moins les avoir inventés qu’elles auraient dû le faire indépendamment lorsqu’il s’agit d’événements attestés par plusieurs sources. De ce fait, on en conclut que les dits et les faits revêtent un caractère historique.

Mais les choses ne sont jamais aussi simples. Les évangélistes ont pu composer des moments de faiblesse humaine dans le but d’ouvrir une perspective théologique. L’invocation de Jésus : « Abba, père, tout est possible pour toi ! Eloigne donc cette coupe loin de moi ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mc XIV, 36) peut avoir été composée en vue de soutenir les croyants à l’heure de leur propre martyre. La faiblesse qu’ils peuvent montrer n’est pas impardonnable ; les disciples, Jésus lui-même n’ont-ils pas connu la défaillance ? La condition des premiers chrétiens n’est pas la nôtre, et le sens des mots s’en trouve parfois grandement modifié.

Prenons l’exemple du cri de déréliction de Jésus sur la croix : « A la neuvième heure, Jésus crie d’une voie forte : « Elohaï, Elohaï, lama sabaqtani ! », ce qui veut dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». » (Mc XV, 34) Nous reconnaissons dans ces paroles une citation du Psaume XXII, 2 : « Eli, Eli, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Matthieu reprend Marc. Mais Luc substitue une prière à ces mots qui pourraient être interprétés comme un cri de désespoir : « Jésus élève une voie forte et dit : Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc XXIII, 46) Chez Jean, un cri de victoire remplace le cri de déréliction que rapporte Marc : « Il dit : C’est accompli ! » (Jn XIX, 30)

Nous pouvons penser, ici comme en divers moments du récit de la passion, que Jésus a inscrit volontairement ses actes ou ses paroles dans les traditions davidique et prophétiques. Il aurait lui-même choisi de signaler sa voie en accomplissant des actions ou en prononçant des mots en relation avec les espérances messianiques telles que les Ecritures les rapportaient. La difficulté de cette thèse apparaît lorsque Jésus n’est pas maître des événements : « Ils partagent ses vêtements en les tirant au sort » (Mc XV, 24) est également une reprise du Psaume XXII, 19 : « Ils se partagent mes habits, ils tirent au sort mon vêtement. » L’évangéliste peut avoir composé cette scène en référence à la souffrance du juste, mais en continuité avec le cri réel de Jésus. Il peut tout aussi bien avoir lui-même construit son récit avec les deux éléments tirés des Psaumes : le cri de déréliction et le partage des vêtements. En ce cas, la transcription du désespoir de Jésus par un cri de déréliction est apparu probante à l’évangéliste (conforme à la tradition biblique). Et le critère d’embarras ne vaut pas pour juger du caractère historique de l’événement.

On imagine que les dernières paroles de Jésus ont revêtu une intensité particulière. Si le cri « Elohaï, Elohaï, lama sabaqtani ! » fut réellement proféré, comment Luc a-t-il osé le censurer ? En choisissant de composer les paroles de Jésus à l’aide du Psaume XXXI, 6 : « En ta main je dépose mon esprit », il fait valoir ses propres intentions théologiques. A-t-il jugé que la composition de Marc n’était pas judicieuse ? Quant à Jean, a-t-il méconnu les dernières paroles de Jésus ou est-il le seul à les rapporter véritablement ?

Nous voyons les limites du critère d’embarras évangélique. Alors que le cri de déréliction de Jésus expirant sur la croix nous paraît fort embarrassant, il peut très bien provenir de l’imagination autorisée de l’auteur de Marc. Celui-ci ne crée pas l’expression ; il la puise à la source d’inspiration que les Psaumes constituent. Jésus réalise le modèle du juste souffrant qui dit sa misère avant que Dieu ne le relève. Les paroles empruntées pour être attribuées à Jésus se trouvent théologiquement justifiées. La détresse physique et morale incite le juste à demander à Dieu « Pourquoi ? », tout en s’abandonnant à sa volonté et sans rien perdre de sa piété, de sa confiance et de sa fidélité. La théologie traditionnelle du lien entre la faute et la punition, dont la colère divine frappe l’individu ou la nation coupable, est bien présente dans la composition de Marc. La question de Jésus à Dieu est aussi celle que se posent les communautés qui reçoivent les évangiles de Marc et de Matthieu : « Pourquoi ? » Luc et Jean élaboreront par la suite une théologie de la résurrection qui n’appellera plus l’interrogation.


La distinction de Jésus

es évangiles rapportent parfois des paroles ou des actes de Jésus qui ne sont conformes ni aux traditions juives de son temps, ni aux nouvelles coutumes des communautés chrétiennes. L’originalité des questions soulevées laisse entrevoir le caractère historique.

Prenons par exemple le problème du jeûne : « Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. Ils viennent, et lui disent : « Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent-ils et tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » Jésus leur dit : « Les garçons de la noce peuvent-ils jeûner quand l’époux est avec eux ? Tout le temps qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais voici, les jours viennent où l’époux leur sera enlevé, alors ils jeûneront ce jour-là. ». » (Mc II, 18-20)

La loi mosaïque n’imposait qu’un jour de jeûne par an, celui de Yom Kippour (Lv XVI, 29-31 ; l’humiliation exigée en ce jour du pardon a toujours été comprise comme intégrant le jeûne). Il est peu probable que Jésus et ses disciples ne se soient pas conformés à cette obligation légale. Mais les juifs jeûnaient également lors des commémorations d’une série d’événements tragiques de leur histoire : le 10 Tévet (jeûne du 10e mois, commémorant le début du siège de Jérusalem par les armées du roi babylonien Nabuchodonosor en 586 av. J.-C.) ; le 17 Tammouz (jeûne du 4e mois, commémorant la première brèche dans la muraille extérieure de Jérusalem) ; le 9 Av (jeûne du 5e mois, commémorant la destruction du Temple) ; le 3 Tichri (jeûne du 7e mois, commémorant la mort de Gedaliah ben Ahiqam. L’assassinat de ce gouverneur de Judée, nommé par Nabuchodonosor, provoqua des représailles et la chute définitive du royaume).

L’absence de jeûne des disciples de Jésus s’interprète grâce à la relation que l’on peut établir entre l’espérance du prophète Zacharie et le règne de Dieu annoncé par Jésus (voir § 3 Le critère de cohérence). L’oracle proféré par Zacharie rappelle d’abord les exhortations de justice, de longanimité, de miséricorde transmises au peuple par les prophètes anciens. Il constate qu’elles n’ont pas été entendues, de sorte que le courroux de Dieu a provoqué l’exil à Babylone et la dévastation de Jérusalem. Le temps du pardon étant venu, Dieu et les exilés retournent à Sion (538 av. J.-C.) : « Le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième mois, le jeûne du septième et le jeûne du dixième mois deviendront pour la maison de Juda un plaisir, une joie, de belles solennités. Aimez donc la vérité et la paix ! » (Za VIII, 19) Pour Zacharie, le retour de l’exil et la paix restaurée appellent la fin des jeûnes de commémoration du désastre passé.

Nous savons que la perspective messianique de Jean annonce le règne de Dieu, tandis que celle de Jésus l’inaugure. Les deux perspectives ne sont pas conséquentes. Elles viennent en opposition quant au caractère de la fin des temps et quant au moment de l’inauguration du règne (voir Mt XI, 3-6). Les disciples de Jean n’ont aucune raison d’annuler les journées de jeûne qui commémorent le désastre babylonien. Jérusalem n’est-elle pas occupée par Rome (la nouvelle Babylone) ? Jésus, au contraire, prend appui sur l’oracle de Zacharie pour rompre avec la tradition évocatrice. Pour lui, il n’est plus d’ennemi qui ne puisse être aimé et le règne de Dieu s’ouvre en dépit de la présence romaine. Le jeûne de commémoration n’a plus de raison d’être.

L’exemple que nous avons retenu donne une indication claire. L'abrogation d’une tradition juive du fait de Jésus revêt une forte probabilité d’authenticité. La question posée par « les scribes des pharisiens » nous confirme la vision de Jésus sur le Règne. La réponse n’a pas le même caractère d’authenticité. Le rétablissement de la pratique du jeûne après la mort de Jésus marque un changement de perspective. L’intention de Marc est aussi de justifier que les communautés chrétiennes ont renoué avec la pratique du jeûne, après le drame de la crucifixion et l’éloignement du règne de Dieu.

Le critère de distinction ne peut être utilisé qu’en relation avec une connaissance assurée des traditions au temps de Jésus. Ce qui est loin d’être toujours le cas. Nous devons nous demander avec quelle secte juive Jésus se distinguait ou se trouvait en continuité dans telle parole ou dans telle action (les sadducéens ne partageaient pas le jeûne des pharisiens et des disciples de Jean). La question se pose également pour les premières communautés chrétiennes dans leur diversité, en regard de ce que l’on peut savoir sur Jésus.

Le témoignage multiple

e critère s’applique en regard d’une parole ou d’un acte rapporté par plusieurs témoins. Nous n’avons malheureusement aucun témoignage indépendant, si ce n’est pour la crucifixion de Jésus. Encore faut-il noter que le Talmud de Babylone n’évoque pas le rôle de Pilate (Sanhédrin 43a) et que Tacite ne mentionne pas la responsabilité des Juifs (Annales XV, 44). Flavius Josèphe indique bien le rôle de chacun (Antiquités XVIII, 4). Nous devons donc nous en tenir aux seules sources évangéliques, en vérifiant préalablement leurs relations de dépendance ou leur indépendance.

La thèse la plus communément retenue considère que Matthieu et Luc dépendent de Marc et qu’ils ont également en commun une source indépendante de paroles de Jésus (la collection de logia). On remarque en outre une tradition propre à Matthieu (M) et une tradition propre à Luc (L). Jean raconte fréquemment des événements semblables à Marc et à la collection de logia (Q) ; mais les différences sont telles qu’il est difficile de leur donner pour explication la libre interprétation des sources synoptiques par le premier rédacteur du quatrième évangile. De ce fait, Jean est considéré comme une source indépendante au même titre que Marc, les logia et Paul.

Les témoignages apparaissent d’autant plus forts qu’ils s’appliquent à des paroles et à des actes de Jésus qui revêtent diverses formes ou se retrouvent dans plusieurs genres littéraires (parabole, aphorisme, controverse, prophéties, récit de miracle).

Prenons pour premier exemple l’expression « le règne de Dieu » 3 , qui n’apparaît qu’une seule fois dans les Ecritures bibliques (Sg X, 10) et n’est guère reprise par le christianisme primitif. Non seulement elle se retrouve de très nombreuses fois dans l’ensemble des traditions évangéliques, mais, en sus, elle s’y présente en divers genres littéraires. De sorte que nous pouvons difficilement douter que Jésus ait effectivement parlé du règne de Dieu.

Choisissons pour second exemple l’expression « fils de l’homme » 4 . D’une part, on n’a pas de perspective juive du Règne centrée sur ce titre, d’autre part, on ne voit pas que les premières communautés l’aient attribué à Jésus. Il n’empêche que l’expression est très présente dans Marc, la collection de logia et Jean. Nous en concluons que Jésus se désignait lui-même ainsi ; peut-être par opposition aux « fils d’Adam » 5 . Comme dans l’exemple précédent, le critère du témoignage multiple est appuyé par le critère de distinction.

La diversité des témoignages n’est pas aussi large pour des paroles et des actes précis qu’elle peut l’être pour les expressions clés que nous venons de voir.

La bénédiction du pain et du vin lors de la dernière cène ne se trouve que chez Paul (1 Co XI, 23-26) et chez Marc (XIV, 22-25) (Matthieu et Luc copient Marc). Le développement de Paul est fondamental. Nous devons noter qu’il affirme ne pas avoir eu connaissance du rituel de la dernière cène par une tradition, mais par une inspiration : « J’ai reçu du Seigneur. » Si bien que l’on peut légitimement se demander si Marc, qui connaissait Paul, ne tire pas sa propre narration de la composition paulinienne. Paul ne peut avoir « reçu du Seigneur » une tradition établie.

L’interdiction du divorce présente un meilleur caractère d’historicité. On la retrouve chez Paul (1 Co VII, 10-11), chez Marc (X, 11-12) et dans la collection de logia (Mt V, 32 ; Lc XVI, 18). Jésus se distingue de la Torah (Dt XXIV, 1) par compassion devant la condition de la femme répudiée.

Les paroles de Jésus sur telle ou telle question peuvent se recouper avec des actes qui lui sont attribués et qui concernent la même question. C’est le cas de la prophétie sur la destruction du Temple.

Le fait que Jésus ait chassé les marchands bénéficie des témoignages de Marc et de Jean (Mc XI, 15-17 ; Jn II, 13-17). L’action a une bonne probabilité d’authenticité. Les paroles qui sont prêtées à Jésus : « N’est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Mais vous, vous en avez fait un antre de bandits ! » (Mc XI, 17) proviennent certes du Livre d’Isaïe (LVI, 7) et de Jérémie (VII, 11). Mais il reste possible que Jésus les ait effectivement reprises. En l’absence de toute autre justification, les paroles prophétiques légitiment effectivement son action.

La prédiction de la ruine du Temple : « Il ne sera pas laissé ici pierre sur pierre qui ne soit défaite ! » (Mc XIII, 2) découle également de l’oracle de Jérémie : « Je ferai à la maison qui est appelée par mon nom et en qui vous avez confiance, au lieu saint que je vous ai donné ainsi qu’à vos pères, ce que j’ai fait à Silo. 6 » (Jr VII, 14) Le témoignage de Marc est unique (Matthieu et Luc copient Marc). Le critère d’authenticité des paroles de Jésus est faible. Mais le fait qu’il ait chassé les marchands du Temple accroît leur crédibilité. (voir § 5 Le critère de rupture). Doit-on penser que Jésus a, ici comme ailleurs, aligné ses paroles et ses actes sur les prophètes anciens et que les évangélistes ont accentué le trait ? On voit que le témoignage multiple ne constitue pas un critère d’historicité certain.

Le critère de cohérence

l arrive qu’une parole ou une acte rapporté par un évangile ne réponde pas à l’un ou l’autre des trois premiers critères, mais qu’elle soit cohérente avec un ensemble d’éléments qui y répondent. On comprend que le critère de cohérence ne puisse être utilisé qu’après que l’on a repéré une unité d’éléments historiques passés au crible des critères d’embarras, de distinction ou de témoignage multiple. Le critère n’est probant qu’en relation avec des paroles et des actes préalablement authentifiés.

Prenons par exemple le groupe familial compatissant présenté par Jean : « Se tiennent près de la croix de Jésus : sa mère, la sœur de sa mère 7 , Marie, celle de Clopas, et Marie de Magdala. » (Jn XIX, 25) Jean apparaît comme un témoin unique qui, en outre, témoigne pour lui-même : « Jésus voit sa mère et, près d’elle, le disciple qu’il aime. Il dit à la mère : Femme, voici ton fils. Ensuite, il dit au disciple : Voici ta mère. Et, depuis lors, le disciple la prit chez lui. » (Ibid. 26-27) Marc, repris par Matthieu, rapporte que les femmes « observaient de loin » (Mc XV, 40), de même que Luc, dans sa composition (voir Ps XXXVIII, 12). Les paroles de recommandations de Jésus adressées à sa mère et au disciple aimé sont d’autant plus improbables que la tradition synoptique ignore la présence de Marie au Golgotha.

Le quatrième évangile montre Marie en compagnie de ses fils lors des noces de Cana (voir Jn II, 12). Jésus marque sa distance, par rapport à sa mère, alors qu’elle cherche à répondre aux désirs des convives : « Ils n’ont plus de vin. » (Jn II, 1-4). La mère et les frères forment un groupe familial hostile à la mission de Jésus : « Oui, ils disent : Il est insensé ! » (Mc III, 21) (voir ibid. 31-35) Jean dévoile l’opposition entre Jésus et ses frères dans un dialogue : « Le monde ne peut vous haïr, mais il me hait parce que je témoigne que ses œuvres sont mauvaises. » (Jn VII, 1-9). A Cana et au Golgotha, Jésus s’adresse à Marie en l’appelant « femme », terme qui ne convient pas pour une mère et signale la désunion.

Les paroles de Jésus sur la croix ont une tonalité qui révèle l’incohérence. Le quatrième évangile fait suffisamment valoir que les vrais disciples « ne sont pas du monde » (Jn XVII, 16) pour que les paroles testamentaires de Jésus ne soient pas entendues comme l’expression d’une piété filiale retrouvée. Marie, qui fait corps avec ses propres fils, n’est pas dépourvue de soutiens. Marc nous enseigne que les disciples de Jésus constituent une famille spirituelle séparée de la famille naturelle : « Qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » (Mc III, 35) L’exclamation de Jésus rapportée par Marc mérite aussi d’être rappelée : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive ! » (Mc VIII, 34)

En reliant Marie au disciple parfait, en l’invitant à aller « chez lui », l’évangéliste appelle ceux qui étaient attachés à Jésus par la chair à lier les liens de l’esprit. Il rejoint Paul : « De sorte que désormais nous ne connaissons personne selon la chair ; même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » (2 Co V, 16) Cet enseignement vise la continuité du modèle de perfection. Il fonde la communauté Johannique sur le frère spirituel de Jésus, par opposition à Jacques, le frère charnel, qui cherche une introuvable continuité dynastique à la tête de la communauté nazaréenne de Jérusalem.

Si les paroles de Jésus en croix adressées à Marie et au disciple aimé ont une raison théologique, elles ne sont cohérentes ni avec les relations que Jésus entretenait avec sa mère, ni avec l’unité du groupe familial formé par Marie et ses fils, ni avec l’engagement qu’il attendait de ses disciples. La probabilité de leur historicité est très faible.

Bien sûr, nous ne pouvons pas négliger le fait que Jésus lui-même ait pu faire preuve d’incohérence. Son enseignement oral s’enracinait en divers courants. Il ne revêtait probablement pas les caractéristiques d’un système de pensée. Son environnement intellectuel était araméen et non grec. Nous pouvons également trouver des paroles attribuées à Jésus, en parfaite cohérence avec son enseignement sans pour autant qu’elles soient authentiques, dans le sens où elles ne furent pas réellement prononcées par Jésus. Elles gardent néanmoins l’avantage de ne pas nous induire en erreur sur la teneur du message.

Tirons le second exemple de la correspondance de l’apôtre Paul avec les Corinthiens : « Comme dans toutes les communautés de saints, les femmes se taisent dans les communautés. Non, il ne leur est pas permis de parler, mais quelles se soumettent comme la Torah le dit aussi. » (1 Co XIV, 33-35) On voit très bien l’opposition fondamentale de ce point de doctrine avec le caractère libérateur de la pensée paulinienne. Il porte une référence explicite à la Torah, alors que l’ensemble des lettres authentiques de Paul proclame son abrogation : « Mais maintenant nous sommes déchargés de la Torah, étant morts à ce par quoi nous étions possédés, pour servir désormais selon la nouveauté de l’Esprit, et non plus selon la vétusté de la lettre. » (Rm VII, 6) La conséquence est celle-ci : « Oui, vous êtes tous fils de Dieu par la foi au christ Jésus. Oui, vous tous qui avez été immergés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’est n’y Juif ni Hellène, ni esclave, ni homme libre, ni mâle ni femelle : oui, vous tous vous êtes un dans le christ Jésus. » (Ga III, 26-28) C’était en effet la Torah qui justifiait les différences en dictant les droits et les devoirs de chaque groupe humain qu’elle déterminait. La loi positive étant abrogée au bénéfice de la loi de la conscience que chacun porte en lui-même, il n’y a plus de différence entre l’homme et la femme.

L’incohérence de la relégation des femmes en regard avec la pensée de Paul révèle l’interpolation 8 . Il s’agit ici d’une véritable falsification qui cherche à renverser l’enseignement de l’Apôtre.


Le critère de rupture

ésus a été incompris, rejeté, trahi, abandonné, exécuté. Quelles paroles, quelles actions ont-elles justifié son arrestation par les autorités juives et sa crucifixion par les forces d’occupation romaine ? Le chef d’inculpation témoigne qu’il prophétisait la ruine du Temple et qu’il revendiquait le Règne. A l’évidence, Jésus s’est aliéné les pouvoirs civils et religieux.

La ruine du Temple : La destruction et la reconstruction du temple de Jérusalem constituent l’un des thèmes de l’imaginaire prophétique depuis la dévastation babylonienne et le retour d’exil. Jérémie annonce la dévastation de Jérusalem et la ruine du Temple par Nabuchodonosor. Il appelle à la reddition pour sauver ce qui peut l’être encore. Le prophète de malheur se heurte aux prêtres. Ils jugent qu’il mérite la mort (Jr XXVI). Puis, Isaïe chante la Jérusalem nouvelle et la reconstruction (Is LX, 13), Ezéchiel imagine la visite du Temple sous la guidée de Dieu (Ez XL ss.). Jésus annonce à son tour la ruine du temple de Jérusalem. Comme Jérémie l’avait fait avant lui (Jr VII, 14), il étaye sa prophétie par la fin du temple de Silo. Les mêmes paroles, qui valurent à Jérémie une sentence de mort, eurent-elles pour Jésus semblable conséquence ?

La plaidoirie du pharisien Gamaliel 9 , en faveur de Pierre et de Jean, fait le rapprochement entre le mouvement de Jésus et l’action dérisoire du prophète Theudas (Ac V, 36) 10 . Selon Flavius Josèphe, celui-ci se faisait fort d’arrêter les eaux du Jourdain par un mot prononcé (Antiquités XX, 2). Il déplaça la foule en attente du miracle. Son inspiration n’étant pas divine, plaide l’Ancien, sa prétention retomba lamentablement et il fut exécuté. Gamaliel fait une seconde analogie avec la rébellion de Judas le Galiléen. C’est lui qui conduisit vainement le soulèvement des zélotes après la déposition de l’ethnarque Archélaüs 11 . Gamaliel conclut des deux précédents que si le mouvement créé par Jésus n’est pas de Dieu, il s’épuisera de lui-même (Ac V, 38-39). Il met les nazaréens au rang des rebelles fondamentalistes, tout en considérant qu’après la mort de Jésus ils ne présentent plus un danger.

Flavius Josèphe rapporte que Jésus, fils d’Ananus, fut pris et battu de verges par les autorités juives avant qu’elles ne le livrassent à Albinus qui le fit fouetter jusqu’au sang sans toutefois le mettre à mort. Ce prophète de malheur supporta le supplice sans plainte ni malédiction, mais en répétant inlassablement : « Malheur, malheur sur Jérusalem ! » (voir Is XXIX, 1) Ces prédictions ne furent tenues pour vraies que quelques années plus tard, quand Jérusalem fut assiégée par les légions romaines (Guerre VI, 31). L’historien rapporte également que, sous l’administration de Félix 12 , un prophète venu d’Egypte déclara que, par sa propre parole, il ferait s’écrouler les murs de Jérusalem. Une foule le suivit sur le mont des Oliviers. Le procurateur envoya sa cohorte et l’illusion prit fin (Antiquités XX, 6). Ajoutons que le fait que l’apôtre Paul ait pu être confondu avec cet agitateur témoigne de l’esprit de rébellion qui désignait les nazaréens (Ac XXI, 38) 13 .

L’ensemble de ces témoignages rend plausible la prophétie de Jésus sur la destruction du temple ou du sanctuaire et montre les conséquences pénales d’une telle proclamation. Le récit johannique rapporte le réalisme des membres du sanhédrin réuni quelques semaines avant l’exécution de Jésus : « Si nous le laissons ainsi, tous adhéreront à lui. Les Romains viendront et nous prendront à la fois le lieu (le Temple) et la nation. » (Jn XI, 48) Le témoignage vient des adversaires de Jésus. En Marc, ce sont les moqueurs qui disent : « Et ! toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours ! Sauve-toi toi-même ! Descends de la croix ! » (Mc XV, 29-30) Il est probable que Jésus prophétisa la ruine du Temple, d’une façon ou d’une autre. Cela signifie-t-il qu’il devait jouer lui-même un rôle dans la destruction ? Comment interpréter la violence qu’il fit aux marchands et aux changeurs ? (Mc XI, 15-17 ; Jn II, 14-16) (voir Za XIV, 21).

Nous savons que Jésus avait pour habitude de dissimuler le sens de ses paroles par des paraboles choisies (Mc IV, 10-12). C’est en ce sens que nous devons comprendre : « Beaucoup témoignent faussement (injustement) contre lui ; mais les témoignages ne concordent pas. » (Mc XIV, 56) (voir Ps XXVII, 12) Finalement, les « faux témoins » affirment : « Nous l’avons entendu dire : Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme 14 et en trois jours (en peu de temps) j’en bâtirai un autre qui ne sera pas fait à la main. » (Mc XIV, 58) Marc ne veut pas dire que les « faux témoins » rapportent une parole que Jésus n’a pas prononcée (voir Mc XIII, 2), mais qu’ils témoignent injustement d’une prophétie dont ils n’ont pas compris le sens.

Pour les « faux témoins », ce n’est pas le Temple que Jésus s’apprête à détruire, mais le sanctuaire, le saint des saints où repose la Torah. Marc ne leur donne pas tout à fait tort, puisqu’il fait suivre la mort de Jésus du déchirement du voile (Mc XV, 38) pour signifier que Dieu déserte sa demeure, comme il déserta jadis le temple de Silo. Mais quel est donc le sanctuaire qui n’est pas fait de main d’homme ?

Le document essénien intitulé « Florilège » porte le commentaire du verset du cantique de Moïse : « Au sanctuaire que tes mains ont fondé, ô Seigneur, Yahvé régnera éternellement et perpétuellement. » Dans cette Maison n’entrera ni l’impie ni l’impur, ni l’étranger mais « ceux qui portent le nom de saints ». Le document poursuit : « Et il a ordonné de construire pour lui un sanctuaire d’hommes, pour qu’on fît monter, telle la fumée des sacrifices, en son honneur, devant lui, les œuvres de la Loi. » (Flor I, 2-7) 15 Jésus se serait-il opposé aux sacrifices sanglants ? La purification du Temple dont il se fit l’acteur semble conforme à cette idée : « Il renverse les sièges des vendeurs de colombes… » (Mc XI, 15) ; « Il fait un fouet avec des cordes et les jettes tous hors du sanctuaire, avec les brebis et les bœufs… Il dit aux vendeurs de colombes : Enlevez cela d’ici ! » (Jn II, 15-16)

Les sacrifices étaient offerts chaque jour au Temple. En condamnant les rites sanglants, Jésus touchait aux intérêts des prêtres, des lévites, des vingt-quatre classes sacerdotales qui assuraient le culte et participaient, à tour de rôle, à l’économie du Temple. Jésus renversait les bases de la religion et, par-là, de l’ensemble de la vie sociale, économique et politique de la Judée. L’ordre public, sur lequel veillait Rome, se trouvait menacé. Le fait que le grand prêtre et son entourage sadducéen 16 décidèrent de poursuivre Jésus nous engage à croire que celui-ci représentait un réel danger pour leur position. Il est probable que Jésus a prononcé un avertissement prophétique sur la destruction et la reconstruction du Temple. Fidèle à Jérémie, il a dû proclamer que la Torah serait désormais inscrite dans les cœurs (Jr XXXI, 31-34) et non plus déposée dans le sanctuaire. On a du mal à penser que les évangélistes aient inventé une prédiction non suivie d’effet 17 . Mais ce que la proclamation de Jésus sur la destruction du Temple ou du sanctuaire signifiait fut bientôt l’objet de controverses dans le christianisme primitif 18 . Paul, le rebelle, fut mis en demeure d’aller se purifier au Temple par les fidèles de Jacques (Ac XXI, 18-26)…

Le Messie

e prophète Isaïe a voulu rendre espoir au peuple d’Israël, après que de mauvais rois l’ont trahi : « La jeune femme sera enceinte ; elle enfantera un fils. » (Is VII, 14) Un sauveur rétablira la dynastie davidique dans sa gloire (Is IX, ss.). Après la ruine de Jérusalem et l’exil à Babylone, les fils de David ne règnent plus. L’espérance messianique devient diverse. Le personnage attendu peut être le prophète annoncé par Moïse (Dt XVIII, 15) ; un fils de David (2 S VII, 12) ; Elie (Ml III, 23) ; le fils de l’homme (Dn VII, 13-14). Dans la vision de Zacharie, « Ce sont les deux fils de l’huile fraîche qui se tiennent debout près du seigneur de toute la terre ! » (Za IV, 14), les personnages sont Josué, le prêtre, et Zorobabel, le roi. Messianismes sacerdotal et royal viennent ensemble. L’espérance d’un roi, messie d’Israël, apparaît par la suite dans les manuscrits esséniens. Il est précédé d’un prêtre, messie d’Aaron. Tandis que celui-ci est maître de justice, celui-là a pour mission de rétablir le trône de David (voir Règle ann II, 11-22) 19 . L’attente messianique pharisienne est proclamée dans la Amidah 20 : « Fais miséricorde, Yhwh, notre Dieu, en tes miséricordes nombreuses, à Israël, ton peuple, à Jérusalem, ta cité, à Sion, le logement de ta gloire, et à ton temple, à ta demeure, et au règne de la maison de David, Messie de ta justice. Béni sois-tu, Yahvé, Dieu de David, qui bâtis Jérusalem ! » (Amidah 14)

La messianité de Jésus ne pouvait qu’être royale, dès lors que la tradition gardait la mémoire de sa descendance davidique. La messianité sacerdotale ne devait échoir qu’à un prêtre descendant d’Aaron, ce qui était le cas de Jean le baptiste. Mais Jésus ne fut pas reconnu comme messie royal par le prophète. Finalement, seul Bar Kokhba, le chef de la seconde guerre contre les Romains, fut « légitimement » salué comme messie. L’onction lui vint de Rabbi Aquiva 21 .

Si les chrétiens appelèrent fréquemment Jésus « Christ », c’est-à-dire « Messie », après le drame de la crucifixion, au point que le titre semblait un patronyme, il n’en fut pas de même des disciples qui l’accompagnaient dans sa proclamation du Règne. La désignation en tant que messie n’est pas alors d’usage. Jésus apparaissait comme possédé de l’esprit d’Elie ou de celui de Jean le baptiste (Mc VI, 14-15 ; VIII, 28). Quand il demanda l’opinion des disciples, Pierre répondit : « Toi, tu es le messie ! » (Ibid. 29) Alors, Jésus les rabroua : « Qu’ils ne parlent de lui à personne ! » (Ibid. 30) La reprise de Luc est pareille (Lc IX, 20-21). Matthieu a complètement modifié le récit dans le but d’asseoir la primauté de Pierre. Au lieu de tancer les disciples, Jésus s’enthousiasme de la réponse du premier d’entre eux et lui témoigne sa gratitude en lui confiant les clés du Règne (Mt XVI, 13-20). La composition prédicative de Jean montre Jésus déclarant à la Samaritaine qu’il est le messie, alors que les Samaritains rejetaient la monarchie davidique ! (Jn IV, 25-26) On voit que Marc présente seul un caractère d’authenticité. Jésus rejetait l’idée messianique telle que le peuple la comprenait.

Luc rapporte une guérison de malades en ces termes : « Il impose les mains sur chacun d’eux et les guérit. Beaucoup de démons sortent aussi, crient et disent : Toi, tu es le fils de Dieu ! Il les rabroue et ne leur permet pas de parler : Ils savent qu’il est le messie. » (Lc IV, 41). La composition de Luc confirme la tradition qui rapportait que Jésus ne souhaitait pas apparaître en tant que messie.

A la question du grand prêtre, qui demanda à Jésus s’il était le Messie, Marc apporte cette réponse : « Moi, je suis. » (Mc XIV, 61-62), Matthieu : « Tu l’as dit. » (Mt XXVI, 64), Luc : « Si je vous le dis, vous n’aurez pas foi. Et si je vous questionnais, vous ne répondriez pas. » (Lc XXII, 67-68). Chez Jean, la question n’est pas posée par le grand prêtre, mais par « les Juifs », dans le Temple, lors de la fête de la Dédicace. Réponse de Jésus : « Je vous l’ai dit, mais vous n’avez pas foi. » (Jn X, 25).

On peut penser que Jésus ne souhaitait pas être considéré comme le messie à cause de l’ambiguïté qu’il voyait en ce terme. Il ne pouvait pas nier le règne qu’il proclamait ; mais l’idée qu’il s’en faisait ne correspondait pas à la conception messianique courante. S’il affirmait être le messie, les Juifs qui l’entouraient se seraient mépris sur ses intentions. N’attendaient-ils pas le messie royal aux qualités guerrières que Dieu ne manquerait pas de leur envoyer à son heure. Ce sont ces qualités qui vaudront à Bar Kokhba d’être reconnu comme messie par Rabbi Aquiva. Après la mort du Nazaréen et sa « résurrection », la qualité de « christ » se trouva revêtue, par les hellénistes, d’une signification symbolique et mystique, tout autre que le sens que les Juifs donnaient au titre « messie ».

Le retournement de Jésus est quasiment passé sous silence par Marc (Mc I, 12-13). La collection de logia développe la tentation du règne en son caractère terrestre (Mt IV, 1-11; Lc IV, 1-13). « Alors Jésus est entraîné au désert par l’Esprit, pour être éprouvé par le diable. » (Mt IV, 1) Les termes convenus nous laissent entendre que Jésus se retira chez les esséniens, mais qu’il refusa les perspectives messianiques qui étaient leurs. 22 Jean le baptiste ne le reconnut pas comme messie royal (Mt XI, 3); mais l’exécution du prophète par Hérode Antipas vint troubler l’arrangement du destin. Les disciples fidèles virent en Jésus un messie unique, royal et sacerdotal (voir He V, 1-10). Cette confession opposa les disciples de Jésus à ceux de Jean et éveilla l’attention des autorités. Jésus devint à son tour l’homme à abattre.

« Toi,tu es le roi des Juifs ? » (Mc XV, 2) La question de Pilate est rapportée par les quatre évangiles dans les mêmes termes. La réponse de Jésus reste laconique : « Toi, tu le dis. » (Mc XV, 2; Mt XXVII, 11; Lc XXIII, 3) Jean supplée au silence de Jésus dans les évangiles synoptiques par un commentaire sur le sens à donner au Règne (Jn XVIII, 33-38). Se justifier, devant le grand prêtre ou le gouverneur romain, reviendrait pour Jésus à reconnaître ce royaume du diable par lequel il fut tenté. Alors, Jésus se tait. Fidèle à lui-même, il ne peut s’opposer qu’en silence et non-violence. Le fouet semble suffisant à Pilate (Lc XXIII, 16 ; Jn XIX, 1) ; mais il est soumis à la pression des sadducéens, qui ont jugé Jésus rebelle, des disciples du Baptiste, qui l’accusent de trahison, et de la foule juive qui ne comprend rien à l’idée d’une royauté non-violente.

Les quatre évangiles rapportent de façon semblable que l’écriteau sur la croix (destiné à dissuader le public par l’exemple) portait l’inscription « Le roi des Juifs » (Mc XV, 26; Mt XXVII, 37; Lc XXIII, 38; Jn XIX, 19). Le fait que ni les nazaréens, ni les chrétiens n’ont jamais attribué un tel titre à Jésus garantit l’authenticité des témoignages.

A la fois exaspérant, provocant et menaçant, Jésus est apparu comme un dangereux révolutionnaire à ceux qui décidèrent de le faire mourir. Le critère de rupture renvoie à cet état de fait. Ignorer le sens de l’inscription sur la croix : « roi des Juifs », et ne pas tenir compte que Jésus fut exécuté parce qu’il menaçait l’institution du Temple et prétendait au trône laisse la porte ouverte à de graves méprises.

2 Voir notre essai : « Judas – Homme de confiance ou traître ».

3 L’expression « règne des cieux » est un euphémisme. Le terme « cieux » remplace le terme « Dieu » que la tradition juive interdit de prononcer. D’autre part, les termes « règne » et « royaume » sont équivalents en hébreu.

4 L’expression « fils d’homme » par laquelle Dieu s’adresse au prophète Ezéchiel signifie simplement « homme », par opposition aux créatures célestes (voir Jl I, 12). « Fils » indique, en hébreu, l’appartenance à un groupe. Dans Le livre de Daniel, l’expression signifie que l’être qui apparaît dans les songes du prophète est semblable à un homme (Dn VII, 13-14) ; il a « l’apparence » d’un homme (Dn X, 16) ; mais, ce « fils d’homme », à qui appartiendra le Règne, est la représentation du peuple saint (Dn VII, 27). Les Psaumes font une différence entre les gens du commun, « les fils d’Adam », et les notables, « les fils d’Homme » (Ps XLIX, 3 ; LXII, 10). Jésus donnera à l’expression son sens messianique.

5 Voir l’opposition d’Adam et de Jésus Christ chez Paul (Rm V, 12-21 ; 1 Co XV, 22).

6 Le temple de Silo était le centre religieux d’Israël dans la tribu d’Ephraïm, au nord de Béthel, durant la période des Juges (1 S I, 3). L’Arche d’Alliance et le Tabernacle furent déposés dans le sanctuaire. Pendant la guerre contre les Philistins, l’Arche fut prise (1 S IV, 11) et le Temple probablement détruit. « Dieu délaissa la Demeure de Silo » (Ps LXXVIII, 60).

7 En rapprochant Mc XV, 40 et Mt XXVII, 56, on déduit que la sœur de Marie (mère de Jésus) se nomme Salomé et qu’elle est la mère de Jacques et de Jean (fils de Zébédée). Ceux-ci sont donc cousins germains de Jésus.

8 La sentence trouve une explication dans une « halakhah » (conduite) de la tradition orale du Talmud : « Une femme, se disant sage, posa [à R. Eliézer] cette question : Puisque tous avaient participé également à la faute du veau (d’or), pourquoi tous ne subirent-ils pas la même mort ? Il lui répondit : Pour une femme, il n’y a de sagesse que dans le fuseau et c’est ainsi qu’il disait : Toute femme au cœur sage filera de ses mains. » (TB Yoma 66b). Le Rabbi s’appuie sur un passage de l’Exode qu’il interprète librement à la façon rabbinique (Ex XXXV, 34-35). C’est cette même référence qu’utilisa frère Etienne de la Miséricorde, lors de la controverse de Pamiers en 1207, lorsqu’il apostropha la grande Esclarmonde de Foix en ces termes : « Allez, Madame, filer votre quenouille, il ne vous sied pas d’intervenir en semblable discussion ! » (Chronique de Guillaume de Puylaurens p. 14-15).

9 Gamaliel 1er, dit « l’Ancien », présidait le Sanhédrin.

10 Flavius Josèphe situe l’action de Theudas sous le gouverneur Cuspius Fadus, qui exerça sa charge en 44-46 apr. J.-C.

11 Les zélotes forment une secte, de tradition pharisienne, dont les adeptes sont de redoutables fondamentalistes. Leur ultranationalisme vise à instaurer le royaume de Dieu, car, à nul autre que Dieu, Israël doit obéir. Si la secte est apparue avec Judas le Galiléen, son action se manifeste véritablement après la mort d’Hérode Agrippa Ier (44 apr. J.-C.).

12 Félix fut procurateur de Judée dans les années 52-60.

13 Paul est en effet accusé de « fomenter des insurrections chez tous les juifs du monde » et d’être « le chef de la secte des nazaréens » (Ac XXIV, 5)

14 Le cantique de Moïse évoque « le sanctuaire qu’ont préparé tes mains, Seigneur ! » (Ex XV, 17) Le second temple que Jésus fréquentait fut consacré à Jérusalem vers 515 av. J.-C. (70 ans après la destruction du premier temple par Nabuchodonosor). Hérode lança des travaux d’agrandissement et d’embellissement du bâtiment en 20-19 av. J.-C. Le nouveau temple fut consacré deux ans plus tard, mais les travaux continuèrent plus ou moins jusqu’en 64 apr. J.-C.

15 La règle de la communauté essénienne abolit les sacrifices sanglants et institue le culte spirituel (Règle VIII, 3-5)

16 Les sadducéens constituent le groupe aristocratique, maître des affaires politiques et religieuses, ils entretenaient des liens étroits avec le Temple et le grand pontificat. Fidèles à la lettre de la Torah, ils refusaient la loi orale des pharisiens.

17 Lorsque le Temple sera effectivement détruit par Titus (70 apr. J.-C.), les nazaréens en donnèrent pour cause, non le supplice de Jésus survenu quelque 37 années auparavant, mais celui de son frère, Jacques, exécuté en 62 par le grand prêtre Hanân. Eusèbe de Césarée rapporte : « Jacques était un homme si admirable et il était si renommé chez tous les autres pour sa justice, que même les Juifs raisonnables virent dans son martyre la cause du siège de Jérusalem qui le suivit immédiatement et qui, d’après eux, n’eut d’autre motif que le sacrilège osé contre lui. Josèphe n’hésita assurément pas à témoigner de cela par écrit et dit : "Cela arriva aux Juifs en punition (de ce qu’ils firent) à Jacques le Juste, qui était frère de Jésus, appelé Christ, car les Juifs le tuèrent, bien qu’il fût très juste." » (Hist. Ecc. II, 19-20)

18 Les convertis de la première heure « étaient chaque jour au Temple » (Ac II, 46) ; « Pierre et Jean montaient au Temple pour la prière de la neuvième heure. » (Ac III, 1) ; « Mais le Très-Haut n’habite pas dans ce que fait la main de l’homme. » (Discours d’Etienne, Ac VII, 48)

20 La Amidah ou Ha-tefillah, la prière par excellence, est composée de dix-huit bénédictions. Cette prière était déjà en usage au temple de Jérusalem. Gamaliel II (milieu Ier s. -132) fit ajouter la douzième « bénédiction » : « Que pour les apostats il n’y ait pas d’espérance, et le royaume d’orgueil, promptement déracine-le en nos jours ; et les nazaréens et hérétiques, qu’en un instant ils périssent, qu’ils soient effacés du livre des vivants et qu’avec les justes ils ne soient pas écrits. Béni sois-tu, Yhwh, qui ploies les orgueilleux ! »

21 Rabbi Aqiva (45-135 apr. J.-C.) était « un sage parmi les sages » de l’époque de la Michnah. Ultranationaliste, il soutint le soulèvement de la Judée contre les Romains (132-135) et salua le chef de guerre Bar Kokhba comme le Messie depuis longtemps attendu. La révolte finit par un désastre ! La Judée devint la Palestine, Jérusalem fut nommée Aelia Capitolina et les Juifs y furent interdits de séjour.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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