Le chemin de Damas


Le dualisme en l'homme


La dualité en l'homme

12 - Le dualisme en l'homme

HWH-ELOHIM donna un ordre à l'homme : « De tout arbre du jardin tu pourras manger, mais de l'arbre de la science du bien et du mal tu n'en mangeras pas, car du jour où tu en mangerais, tu mourrais. » (Gn. II, 16-17).

L'on peut raisonnablement penser que l'Adam céleste, c'est-à-dire l'homme primordial revêtu de gloire et d'éternité, ne connaissait que le bien ; même si l'ignorance du mal ne lui permettait pas véritablement d'en juger. Il faut croire, selon l'image que propose le mythe, que la connaissance du mal est effectivement liée à la nature terrestre et qu'à l'état de pécheur est attachée la mort (Rm. VII, 18-20). L'homme doit chuter dans l'abîme d'une création pervertie pour y découvrir le mal. Nécessairement il y rencontre la mort (Ibid. V, 12).

Pour Paul, la désobéissance d'Adam provoque l'incarnation et la génération des hommes dans un monde de l’apparence dépourvu de vérité. Cette façon de voir la chute se retrouve dans la tradition angélique des Veilleurs du ciel. Ils étaient « de nature des esprits, éternellement vivants, soustraits à la mort » (1 Hén. XV, 6), avant que leurs désirs ne les amenassent à engendrer des corps « qui meurent et disparaissent » (Ibid. 4). De même, la Vie grecque d'Adam et Eve dévoile que l'acte de désobéissance provoqua immédiatement la perte du vêtement céleste et le revêtement de l'impudique nature terrestre : « Ses yeux s'ouvrirent et il connut sa nudité. » (Vie Adam XXI, 5). Le « péché de la chair » (Ibid. XXV, 3) n'est point en quelque jouissance immédiate ; il est en sa conséquence tragique : l'incarnation inaugurée et perpétuée (1 Hén. XV, 6).

La dualité paulinienne oppose nettement le corps (et l'âme qui lui donne vie) à l'esprit (1 Co. XV, 45-46). En s'incarnant, l'homme chute en un système vivant(-mortel) (Ibid. 45), dont l'appétence constitue l'essence. L'avidité gloutonne, la concupiscence charnelle, la cupidité, tous les appétits de la chair ne sont que les déclinaisons de la volonté de (sur-)vivre que Paul nomme « la convoitise ». Dans son égarement, l'homme court vers sa mort, parce que cherchant à vivre, il se meurt. Brut de la génération d'Adam, le Psychique ignore le bien. Il a perdu connaissance de la vraie « loi de Dieu » (Rm. III, 11-12). Il est comme l'image inversée de cet Adam céleste que « le dernier Adam » (1 Co. XV, 45) retrouve. Il ne peu connaître la dualité de son être dans le monde, sans que la lumière de l'esprit ne révèle l'opposition des impulsions de « l'âme vivante » et les injonctions de la conscience (Ibid. 45-46). Cependant, l'homme de foi, qui échappe peu à peu à sa nature psychique, pénètre en une dualité existentielle (2 Co. V, 5) (Php. III, 12). La « loi du péché » qu'il découvre en son âme-vivante (Rm. VII, 23) vient se heurter à l'impératif de la loi spirituelle qui éclaire sa conscience (Ibid. 22).

« Je sais en effet que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair, car vouloir le bien est à ma portée, mais non l'accomplir. Ainsi le bien que je veux je ne le fais pas, mais le mal que je ne veux pas, je le pratique. Si donc je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui agis mais le péché logé en moi. » (Rm. VII, 18-20)

La volonté du bien (Ibid. 21) qui trouve sa source en l'esprit d'amour, ne considère nullement les choses en ce monde. Elle contrarie la convoitise qui décline la volonté du mal. Le bien et le mal ne sont nullement les deux penchants d'une même nature ; ils sont les principes opposés de deux mondes qui s'affrontent : le monde céleste de Dieu et le monde terrestre de Satan. En révélant l'esprit, le Christ dévoile aux hommes la connaissance oubliée du bien. Il introduit la dualité en leur terre d'incarnation (Mt. X, 34). Il donne à chacun la raison et l’ambition pour se vaincre lui-même.

Le Livre des Mystères affirme la contradiction universelle en une brillante aporie : « Tous les peuples ne haïssent-ils pas la perversion ? Et pourtant tous lui donnent cours. N'entend-on pas la vérité sortir de la bouche de toutes les nations ? Mais y a-t-il des lèvres et une langue qui s'y tiennent ? Quel peuple trouve bon que l'opprime un plus fort que lui ? Qui trouvera bon que ses richesses soient méchamment pillées ? Où (se trouve) une nation qui n'a pas pillé les richesses [d'une autre] ? » (Myst. 9-11)

Paul admet que certains (philosophes) parmi les Hellènes ont pu déjà connaître le bien Ils ne sont point obstinés sous le joug d’une loi sacralisée (Rm. II, 15). Ils n'ajoutent pas de la force au péché (1 Co. XV, 56). L'on peut voir en effet que, parfois, ils « pratiquent naturellement » la loi de l'esprit (Rm. II, 14).
Le bien se vérifie dans l'acte conforme à la loi du pur amour et de l'esprit. La preuve que cette loi porte la vérité réside en la gratuité de ses commandements. Le désintéressement de l'acte spirituel révèle le paradoxe. Les intérêts et les penchants de l'incarnation ne sont plus satisfaits (Rm. VII, 16). La loi d'amour pur cherche à conduire l'homme autrement que selon l'inclination égoïste de sa nature terrestre. Le converti se défait du mode d'être qui le lie à la génération d'Adam. Un combat subjectif se livre incessamment dans la contradiction entre le bien qui lui parle et le mal qui l'habite (Ibid. 19). Il lutte sur deux fronts : celui de la loi du péché que son état de créature incarnée lui impose, celui de la loi positive à laquelle les puissances du monde cherchent à le soumettre. Il entreprend une conversion de vie qui le révolte contre lui-même, dans le même temps où il connaît une rébellion existentielle contre la société du monde.

La dualité est autrement pensée par les fidèles de la Communauté des Saints. En effet, selon l'enseignement de la Règle, Dieu lui-même « a réparti (les deux esprits de vérité et de perversion) entre les fils d'homme afin que ceux-ci connussent le bien [et connussent le mal] » (Règle IV, 26). Ce n'est donc pas Adam qui a cherché à connaître le mal en désobéissant au Seigneur. Le mélange du bien et du mal est proposé à l'homme par la volonté de Dieu lui-même : « Dieu a disposé ces (deux esprits) par parties égales jusqu'au terme ultime : il a mis une haine éternelle entre leurs (deux) classes : abomination pour la vérité sont les actes de la perversité, et abomination pour la perversité sont toutes les voies de la vérité. Et une ardeur combative (les oppose l'un à l'autre) au sujet de toutes leurs ordonnances ; car ils ne marchent pas de concert. » (Règle IV, 16-18). Le Testament d'Aser théorise ainsi les deux voies que Dieu a données aux hommes : « Deux penchants, deux actions, deux conduites et deux fins. » (Test. Aser I, 3). Il ne s'agit plus véritablement d'une dualité métaphysique, mais davantage d'un choix moral qui apparaît dans la nature même de l'âme vivante, ainsi créée qu'elle peut pencher vers le bien ou vers le mal, la juste mesure ou l'excès, la loyauté ou l'hypocrisie.

Le Testament d’Aser enseigne que l'on doit voir « la dualité en toutes choses, comment l'un est en face de l'autre, et l'un caché par l'autre. Dans la propriété se cache la rapacité, dans la joie l'ivresse, dans le rire le deuil, dans le mariage la débauche. La mort succède à la vie, le déshonneur à la gloire, la nuit au jour, les ténèbres à la lumière. » (Test. Aser V, 1-2).
L'idée des deux penchants est récurrente dans le Testament des douze patriarches : « Mais le penchant de son âme (il s’agit de Joseph) fut insensible au mauvais désir » (Test. Rub. IV, 9) ; « L'esprit de jalousie (...) livre le penchant à la colère » (Test. Sim. IV 7-8) ; « Le penchant de la jeunesse » (Test. Jud. XI, 1) ; « Le Seigneur me traita selon le penchant de mon âme » (Ibid. XIII, 8) ; « La colère et le mensonge (...) s'unissent pour troubler le penchant » (Test. Dan IV, 7) ; « Car le Seigneur surveille son penchant (de l'homme juste et humble) » (Test. Gad. V, 3) ; « Le trésor de son penchant est envahi d'un esprit malin » (Test. Aser I, 9) ; « S'il (Dieu) s'éloigne un instant pour éprouver le penchant de l'âme » (Test. Jos. I, 6) ; « Le penchant de l'homme bon n'est pas au pouvoir de l'égarement de l'esprit de Béliar, car l'ange de paix conduit son âme » (Test. Ben. VI, 1). (voir pour la tradition Sifré Dt. XI, 18).

La dualité essénienne ne fait point corps ; elle n'est pas intrinsèquement liée à un homme écartelé dans les contradictions de son être. Elle se distingue mieux en deux esprits qui le pénètrent et tentent de le gagner (Ibid. IV, 23-24). Dieu laisse malgré tout un choix. Lorsque Paul explique la dualité de l'homme par l'incarnation (Rm. VII, 23), il dit nécessairement que quelque chose a échappé à Dieu ; pour le moins, Adam lui-même. Le mal est dans le corps. Le bien ne se mérite que par la libération du corps.
Le raisonnement selon la Règle est peut-être plus difficile à soutenir. Rien n'échappant à Dieu, il faut qu'il ait créé lui-même sa propre adversité. L'enseignement de la Communauté avoue la difficulté à comprendre une dualité qui ne tire sa raison que de Dieu. Elle est constitutive des « mystères de Dieu » (Règle III, 23 ; IV, 18) (Guerre III, 9 ; XVI, 11 ; XVII, 9) (Hy. I, 21 ; II, 13).

La dualité de la Règle se formule par l'image des « voies de lumière » (Règle III, 20) et « de ténèbres » (Ibid. 21). « Les fils de justice » (Ibid. 20), en qui nous devons reconnaître les fidèles de la Communauté, marchent sur la bonne voie, guidés par le « Prince des lumières » (Ibid. 20). Sur la mauvaise voie marchent les « fils de perversion », accompagnés de l' « Ange des ténèbres » (Ibid. 20-21). L'on y trouve également des Saints que le mauvais ange égare. Dieu a disposé les deux esprits, auxquels appartiennent les deux voies, « par parties égales jusqu'au terme ultime » (Ibid. IV, 16-17). La balance générale ne présuppose pas l'équilibre particulier. Voilà pourquoi, chacun ayant reçu sa part de l'un et de l'autre esprit, les hommes se distinguent entre eux (Ibid. 16). De ce mystère divin, nous pouvons toutefois comprendre que Dieu fait connaître le bien et le mal, tant à la société des hommes qui distingue les Parfaits des simples croyants (Ibid. 15), qu'à l'homme lui-même comme premier lieu d'affrontement des deux esprits.

Au cœur d'une dualité imposée par Dieu, les créatures vivent chacune leur temps, jusqu'au Jour de la visite et du « jugement décisif » (Ibid. 20), lorsque Dieu exterminera l'esprit de perversité et « épurera » les corps (Règle IV, 18-19). L'idée du règne éternel de Yhwh sur le mont Sion demeure (Guerre XII, 10 ss ; XIX, 2ss.) (voir Is. XXIV, 21-23). L'incarnation (renouvelée) ne prendra jamais fin. Elle sera guérie du mal dans l'unité (Ibid. 20-21).

L'apôtre enseigne également que la dualité cessera le Jour de Dieu ; mais seulement par la fin de l'incarnation (1 Co. XV, 47-57) : « Tous nous serons changés » (Ibid. 52), dit-il, les morts et les vivants ; car « il y a des corps célestes et des corps terrestres » (Ibid. 40) ; « la chair et le sang ne peuvent hériter du règne de Dieu » (Ibid. 50). Différemment et radicalement, il faut que disparaisse le corps parce que la loi du péché le possède totalement (Jub. X, 3). Il n'est point purifié. Il est crucifié (Rm. VI, 6).

La dualité paulinienne est beaucoup plus radicale que la dualité essénienne. Celle-ci met Dieu en présence d'une perversion du monde qu'il a lui-même planifiée. Cette stratégie divine demeure incompréhensible à l'homme. Elle ressort de « ses mystères d'intelligence et (de) sa glorieuse sagesse » (Ibid. IV, 18). Chez Paul, la dualité de l'être et du néant place Dieu face à une désobéissance qu'il ne maîtrise pas. Il perd un moment son autorité, le temps de cette histoire qu'Adam inaugure et que le Christ referme (1 Co. XV, 45). Dieu ne retrouve la plénitude de sa puissance que dans son règne céleste (Ibid. 25). Avec le Christ, l'apôtre se fait pêcheur d'homme pour ramener à lui les exilés de la génération. Le Jour de la colère, ce n'est plus l'esprit de perversité que le dieu paulinien extermine, mais le monde en entier et la matière qui le constitue (Ibid. 54).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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