Le chemin de Damas


Le combat contre les bêtes


La dualité en l'homme

18 - Le combat contre les bêtes

ANS la controverse qui l'oppose à des adversaires qui ne croient pas en la « résurrection des morts » (1 Co. XV, 12), Paul avance une argumentation per absurdum. S'il n'y a point de vie éternelle, pourquoi met-il lui-même en péril sa vie (d'ici-bas) ? (Ibid. 30). Quelle raison l'a-t-il amené à combattre « contre les bêtes » à Ephèse ? (Ibid. 32). Pourquoi ne se laisse-t-il pas aller à faire bombance et à profiter de la vie qui passe ? Bref, pourquoi ne jouit-il pas dès aujourd'hui des charmes de cette vie ? Certes, l'argumentation relève de la rhétorique ordinaire de l'apôtre, et nous ne pouvons pas raisonnablement lui accorder la moindre validité. Rien en effet, de ce qui est dit n'ôte son absurdité à l'objet de la démonstration.

Cependant, chaque développement de l'argumentation nous instruit de son propre dévoilement. L'apôtre ne peut se trouver en péril que face à une adversité violente. Celle-ci peut provenir tant du pouvoir gréco-romain, pour lequel Paul est un parfait rebelle à l'ordre de l'Empire, que des autorités de la diaspora (juive) ou de l'exil (essénien), qui défendent leurs traditions et la sacralité de la Torah. Ajoutons encore que la force de la rupture évangélique contre les valeurs d'un monde bien établi, doit également lui attacher la haine de tous les fanatismes et des intérêts particuliers. « Chaque jour je meurs » (Ibid. 31), avoue l'apôtre conscient des menaces qui pèsent sur lui.

Le fameux combat « contre les bêtes à Ephèse » (1 Co. XV, 32) (qui a tant intrigué les exégètes), peut être compris comme un engagement contre les magiciens. Platon donnait déjà aux magiciens le nom de « bêtes ». L'hypothèse mérite d'être posée, même si elle ne semble pas concluante. L'activité des magiciens était telle dans l'antiquité, que l'on serait bien étonné que nul d'entre eux n'ait eu l'idée ou le mandat de lancer un sort contre l'apôtre, particulièrement dans une cité aussi magique qu'Ephèse. Le magicien répond habituellement à la méchante demande de son client. L'on pourrait croire que Paul a eu directement affaire avec la propre haine des magiciens. A l'esprit dont il proclame la puissance, dont l'homme du monde peut craindre à bon droit, qu'il ne lui nuise, Paul se voit opposer d'autres esprits, pour détruire le gêneur et le discours non conforme.

L'on comprend qu'effectivement nul n'affronte de tels dangers sans être confiant en sa capacité de vaincre. Les magiciens ont en quelque sorte constitué de nouvelles armes pour tenter d'éliminer ce bougre de Paul. S'opposer à l'ordre légal, qu'il soit hébreu ou bien hellène, revient à affronter des hommes nichés dans la société pour leur plus grand profit. Les Hébreux invoquent la vengeance de Yhwh, les Goyim en appellent aux esprits occultes. Chacun sait que le combat des démons se livre ailleurs que dans la réalité du monde, même si celle-ci en constitue l'enjeu.

Nous trouvons dans le recueil des Hymnes, que les bêtes constituent l'adversité du Juste dans l'épreuve : « Et tu as mis [mon âme, pour le juge]ment, au milieu des lions destinés aux fils de la faute, des lions qui brisent les os des forts et qui boivent le sa[ng] des vaillants (...) Et tu as fermé la gueule des lionceaux, dont les dents sont comme un glaive et les crocs comme une lance pointue, (remplis) de venin de serpents. Tous leurs desseins tendaient à mettre en pièces, et ils étaient à l'affût ; mais ils n'ont pas ouvert contre moi leur gueule. » (Hy. V, 6-11). Le fait que Paul prenne souvent son propre modèle dans la vie du Juste et l'enseignement des Saints peut nous amener à penser que « les bêtes » combattues représentent effectivement une opposition humaine assimilée à une adversité animale. L'Ecrit de Damas invective : « Les serpents, ce sont les rois des peuples. » (Damas VIII, 10 ; B, I, 22) (voir Dt. XXXII, 33). Dans le Commentaire de Nahum, « le Lionceau furieux » désigne le souverain honni (Com. Na. II).

Relevons le passage suivant des Psaumes de Salomon : « La droite du Seigneur nous a protégés, la droite du Seigneur nous a épargnés. Le bras du Seigneur nous a sauvés de l'épée acérée, de la famine et de la mort des pécheurs : des bêtes sauvages se sont ruées sur eux, féroces. De leurs dents elles ont déchiré leurs chairs, de leurs molaires elles ont broyé leurs os. Mais de tout cela le Seigneur nous a préservé. » (Ps. Sal. XIII, 1-4). L'enseignement que porte le Psaume réside en ce que la réprimande du juste involontairement coupable n'est pas comparable au châtiment réservé à l'impie, que Dieu retranche des hommes « pour la perdition » (Ibid. 11).

Si Paul a été épargné par les bêtes (1 Co. XV, 32), cela signifie qu'il n'est point pécheur devant Dieu : « En effet, le Seigneur [épargne] ses Saints. » (Ps. Sal. XIII, 10).

Nous ne pouvons rejeter trop rapidement la réalité de l'apôtre dans l'arène. L'auteur des Actes de Paul nous en rapporte peut être le souvenir à travers son récit merveilleux. Le gouverneur d'Ephèse condamna Paul aux bêtes, après l'avoir fait flageller (Ac. Paul IX, 14) : «  Paul, et Paul Paul que c'était là le lion qui était venu à lui et avait été baptisé (Ibid. 7-9). Alors, porté par la foi, Paul dit : "Lion, serais-tu celui que j'ai baptisé ?" Et le lion répondit à Paul : "Oui." Alors, Paul reprit la parole et lui dit : "Comment as-tu été capturé ?" Le lion dit d'une voix divine :"Comme toi-même, Paul." (!) » (Ibid. 24). Le récit indique qu'un orage de grêle vint sauver Paul et le lion baptisé, de la fureur des bêtes. Notons au passage que les Actes infirment la qualité de citoyen romain prêtée à Paul, dès lors que celui-ci est condamné aux bêtes.

Paul, en effet ajoute une mise au point majeure qui semble confirmer la réalité de l'évènement. Le face à face avec « les bêtes » peut valoriser la bravoure de l'apôtre et s'interpréter comme « dans un but humain » (1 Co. XV, 32). C'est-à-dire que Paul a pu vouloir sauver sa peau ! Mais en ce cas-là, il peut effectivement demander « qu'ai-je gagné ? » (Ibid. 32). La réponse devient évidente : il n'a rien gagné hors la vie sauve ; sachant que cette vie n'est de toute façon rien d'autre qu'une mort inéluctable. Les bêtes auraient pu, heureusement et définitivement, lui arracher le « corps de cette mort » (Rm. VII, 24) (2 Co. V, 8). La question ne se poserait plus de savoir qui l'en délivrerait !

« Si c'est dans un but humain que j'ai combattu contre les bêtes à Ephèse, qu'ai-je gagné ? Si les morts ne sont pas relevés : mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » (1 Co. XV, 32)

Dans un but autre qu'humain, Paul a pu gagner l'édification de la communauté. La mort évitée ne pouvait recevoir en effet qu'une interprétation miraculeuse et servir de preuve formelle que, protégé par Dieu, Paul ne pouvait être pécheur (2 Co. I, 8-11) (Ps. Sal. XIII, 10). Indéniablement Paul a risqué de perdre la vie. Il veut faire valoir aux yeux des Hébreux que loin de s'être accroché lui-même, Dieu l'a protégé comme il garde les siens : « Que d'hommes cherchaient à le (Joseph) tuer ! Mais Dieu le protégea. Car celui qui craint Dieu et aime son prochain ne peut être frappé par l'esprit de Béliar, protégé qu'il est par la crainte de Dieu. Les machinations des hommes ou des bêtes sauvages ne pourront le dominer. » (Test. Ben. III, 4-5).

Ajoutons que l’idée de la soumission des bêtes sauvages est récurrente dans le Testament des douze patriarches, et que celui-ci nous a souvent rendu claires les pensées de l'apôtre : « Tout esprit de Béliar fuira loin de vous ; aucun procédé de méchants ne pourra s'assurer de vous, et vous soumettrez toutes les bêtes sauvages, puisque vous aurez avec vous le Dieu du ciel et de la terre, marchant avec les hommes en simplicité de cœur. » (Test. Iss. VII, 7) (Test. Neph. VIII, 4) (Test. Jos. XIX, 8).

note 18b : Voir Dt. XXXII, 33. Notons également que dans le "Commentaire d'Habacuc, "les bêtes (Ha. II, 17), ce sont les simples (d'esprit) (Règle ann. I, 19-22) (Damas XV, 10-11) de Juda qui pratiquent la loi" (Com. Ha. XII, 4). Le Commentaire affirme que le Prêtre impie recevra son châtiment tant pour sa persécution de la Communauté que pour la soumission en laquelle il tient les simples de Jérusalem, tous regroupés sous le terme générique de "pauvres". Il s'agit donc ici de bêtes de somme.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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