Le chemin de Damas


Le détachement


La dualité en l'homme

20 - Le détachement

E mariage entre adhérents reste un compromis que, malgré tout, Paul est amené à tolérer (1 Co. VII, 1, 8-9) (Mt. XIX, 10-12). Il constitue objectivement un acte légal, contraire à la relation d'amour vrai. Le formalisme contredit l'acte de foi, lequel témoigne toujours de la vérité hors de la loi (Php. III, 7).

Pour la tradition, le mariage forme un acte sacré en conformité avec la Torah. « R. Siméon b. Gamaliel dit : "Il n'y a pas pour Israël de jours de fête plus grands que le 15 Ab et que le jour des Kippourim. Car en ces jours les filles d'Israël sortaient, portant des vêtements blancs, même empruntés, pour ne pas faire rougir celles qui n'en auraient pas ; tous ces vêtements devaient être trempés. Les filles d'Israël allaient danser dans les vignes ; que disaient-elles ? Jeune homme, lève tes yeux et vois celle que tu choisiras pour toi, ne regarde pas à la beauté, mais à la famille : "La grâce est mensongère et la beauté néant" (Pr. XXXI, 30) ; c'est la femme craignant (Yhwh) qui doit être louée. Et il ajoute : donnez-lui du fruit de ses mains et que dans les portes on loue son travail. Et c'est ce qu'il dit : "Allez voir, filles de Sion, le roi Salomon..." (Cant. III, 11). "Le jour de ses fiançailles" : c'est le don de la Torah ; "le jour de la joie de son cœur" : c'est la construction du Temple. » (M. Taanit IV, 7). (voir le traité Qiddouchin qui concerne principalement les questions matrimoniales). Le mariage légal constitue une œuvre honnie par l'apôtre, de même que tout acte qui nécessite l'authentification contractuelle (Php. III, 5-7).

Paul est confronté à un dilemme. Il proclame forcément l'évangile à des couples déjà formés qu'il ne peut séparer (1 Co. VII, 27). La génération d'Adam a la vie dure ! D'une part, la chasteté réduirait probablement à peu de chose l'effectif des volontaires à l'adhésion ; d'autre part, la liberté sexuelle pervertirait le sens que Paul donne à la liberté de l'esprit, c'est-à-dire le détachement de la loi du péché. En conséquence, l'apôtre insiste sur le renoncement charnel dans la relation du couple (Ibid. 29). De telle sorte que l'homme et la femme ne soient plus liés par un projet de vie commune, en son régime patriarcal ou en son aspect patrimonial (Ibid. 33), sinon par le même esprit d'une quête individuelle pour le renoncement au monde et le gain de la vie éternelle. Le couple paulinien partage à deux l'idéal du célibat et de la liberté de soi-même. Il vit dans un autre monde que le couple psychique qui génère la famille ; qui gère l'économie de l'inquiétude du lendemain (Ibid. 33), les moments de malheur incompris ou les instants de bonheur vain (Ibid. 30) ; qui croit connaître un regain de vie dans la génération qui vient. Il n'y a ni homme ni femme pour former le nouveau couple (Ga. III, 28) ; mais la rencontre de deux convertis qui partagent le même esprit et portent leurs pensées vers une identique espérance céleste. La famille n'est certainement pas une valeur paulinienne.

Considérons un moment la légalité du mariage (telle que la tradition la rapporte), afin de comprendre que celui qui s’écrie : « Il n‘y a pas de mâle ni de femelle » (Ga. III, 28) jette l’institution du mariage sur le même dépotoir que les lois et traditions (Php. III, 5-7). Le traité Ketoubbot concerne les lois relatives au contrat de mariage (« Ketoubbah »). La question de la dot : « La dot d'une vierge doit être de deux cents zuz, celle d'une veuve d'une mine (cent zuz). On demande aussi deux cents zuz pour une veuve vierge, pour une répudiée ou une épouse léviratique qui n'a été que fiancée ; on peut élever contre elles la plainte de n'être pas vierge. On impose aussi une dot de deux cents zuz pour une Prosélyte, une captive ou une servante, qui ont été rachetées et affranchies et sont devenues prosélytes avant d'avoir atteint trois ans et un jour ; on peut aussi soulever contre elle la plainte de virginité. Une mineure qui a eu des rapports avec un garçon majeur, ou une majeure avec un mineur et aussi celle qui est déflorée par une blessure, ont droit à une dot de deux cents zuz, suivant R. Meïr. » (M. Ketoubbot I, 2). Les gains de la femme :

« Ce que trouve une femme, ainsi que le travail de ses mains appartiennent au mari ; quant aux biens dont elle hérite, son mari en mange les revenus tout le temps qu'elle vit. » (M. Ketoubbot VI, 1).

« Voici les travaux qu'une femme doit faire pour son mari : moudre, cuire, laver, faire la cuisine, allaiter son enfant, faire son lit, travailler la laine. Si elle a amené une servante, elle n'a plus à pétrir, ni à cuire, ni à laver ; si elle en a amené deux, elle n'a pas à allaiter ; si elle en a amené trois, elle n'a pas à faire le lit, ni à travailler la laine ; si elle en a amené quatre, elle peut rester assise sur la cathèdre. Suivant R. Eliézer, lui aurait-elle amené cent servantes, il peut la contraindre à travailler la laine, parce que l'oisiveté conduit à la dépravation ; suivant R. Siméon b. Gamaliel, même si le mari a interdit par vœu à sa femme de travailler, il doit la renvoyer et lui remettre sa dot, parce que l'oisiveté conduit à l'idiotie. » (M. Ketoubbot V, 5). « Voici celles qu'on peut répudier sans leur remettre leur dot : celle qui viole la religion de Moïse et la religion judaïque. Voici pour la religion de Moïse : faire manger à son mari des aliments non décimés, avoir des rapports à l'époque de son impureté, ne pas se séparer de la « hallah » (portion de pâte à pain destinée au prêtre), faire des vœux sans les tenir. Voici pour la religion judaïque : sortir la tête découverte, filer dans la rue, parler avec tout homme. R. Tarfon ajoute : la criarde, à savoir celle dont les voisins entendent la voix quand elle parle dans sa maison. » (M. Ketoubbot VII, 6). Suivant un enseignement tannaïte, on dit que la femme est criarde quand on l'entend d'une maison à l'autre au moment des rapports (T.B. Ketoubbot 72a) ! La rébellion de la femme ou celle de l'homme concerne les rapports conjugaux (T.B. Ketoubbot 63a). « Voici les hommes qu'on contraint au divorce : les lépreux, ceux qui ont un polype, ceux qui ramassent les ordures, l'ouvrier en cuivre, le tanneur ; cela avant le mariage ou depuis. Sur tous ceux-là R. Meïr dit : "Même si le mari avait manifesté cela dans les conditions du mariage, la femme peut dire : je pensais que je pourrais le supporter et maintenant je ne puis le supporter".» (M. Ketoubbot VII, 10).

Le pur amour paulinien ne s’accorde pas plus au droit du mariage ou du divorce qu’il n’est comptable du droit des biens (esclaves) ou du droit du travail. Nous avons vu que l’abrogation de la Torah réunit l’Hébreu et l’Hellène. Elle ruine l’institution de l’esclavage. Elle dissout celle du mariage. Paul n’a pas gagné pour autant qu’il proclame l’évangile. Les Hébreux fidèles de Jésus Christ demeurent attachés à la loi, à la légalité sociale et aux relations mondaines. L’homme incarné est vraiment esclave par nature !

Indubitablement les fantasmes de la chair n'ont point leur place dans l'imagination de l'apôtre. Lorsque Paul demande aux hommes de se détacher de leurs femmes (l'inverse participe de la même attente), le côté charnel est aussi présent dans sa pensée (1 Co. VII, 2, 9) que le côté patrimonial ou l'affliction quotidienne (Ibid. 32-34). La libération spirituelle fonde une argumentation dans laquelle le sens moral n'a point de part. L'on ne peut voir de moralisme chez l'apôtre que par un jugement conformiste a posteriori formé par une (nouvelle) culture sociale. Le non-conformisme paulinien est profondément immoral (il le demeure pour la société qui vient, si proche de celle contre laquelle il se rebelle). Il n'en reste pas moins que l'apôtre partage l'idéal du célibat avec la tradition essénienne, reprise par les Nazaréens : « Il vaut mieux ne pas se marier. » (Mt. XIX, 10-12). L'originalité paulinienne apparaît alors dans l'absence de différence entre la femme et l'homme.

« Je vous dis, frères, le temps se fait court. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas ; ceux qui pleurent, comme s'ils ne pleuraient pas ; ceux qui se réjouissent, comme s'ils ne se réjouissaient pas ; ceux qui achètent, comme s'ils n'acquéraient pas ; ceux qui usent de ce monde, comme s'ils n'en usaient pas, car la figure du monde passe. » (1 Co. VII, 29-31)

Le premier argument en faveur du célibat signale « la détresse présente » (1 Co. VII, 26), c'est-à-dire, les nécessités du « mauvais âge présent » (Ga. I, 4) qui abandonnent le converti dans les dangers de l'adversité et l'errance poignante. Homme ou femme en rupture d'avec le monde, chacun se défendra mieux seul. Le couple est en effet accablé de tous les maux qui affligent la société des hommes (1 Co. VII, 28) ; parce qu'il constitue la première pierre de son édification. Le deuxième argument annonce que « le temps se fait court » (Ibid. 29) (1 Co. XV, 51) et que par conséquent, moins que jamais, il n'y a nécessité pour le couple à construire un avenir terrestre. Le troisième argument vient comme un rappel du premier, pour dire que le couple participe fatalement à la malédiction du monde (1 Co. VII, 32-34) en se leurrant d’une espérance terrestre. Enfin, Paul termine en affirmant que le bonheur demeure introuvable dans la vie éphémère du couple. Elle ne cherche à l’édifier que selon le mode d'être de l'incarnation.

Or, il n'est de joie que dans la vie de l'esprit (Ibid. 40) (Mt. XIX, 10).

Ainsi, le couple paulinien, lorsqu'il demeure lié (1 Co. VII, 10, 27), n'est plus véritablement ce que le mot indique, c'est-à-dire un attachement ; mais l'éphémère rencontre de deux âmes vivantes, qui n'ont rien à fonder de vrai dans une espérance terrestre. L'abstention envers le monde passe par le renoncement des couples, dont l’on pourrait dire qu’ils ont une fonction de nœuds dans la structure réticulaire d'un système légal que la foi rejette.

Dans la longue salutation aux adhérents « qui sont à Rome » (Rm. I, 7), un seul couple est sûrement cité (la femme en premier) : « Prisca et Aquilas » (Rm. XVI, 3-4) ; peut-être sont-ils trois : « Andronicus et Junias (...) de remarquables apôtres » (Paul donne alors le nom d'apôtre aussi bien à l'homme qu'à la femme) (Ibid. 7) et « Philologue et Julie » (Ibid. 15). Paul nous dévoile en outre dix-sept noms d'hommes et quatre noms de femmes (en comptant la sœur de Nérée). Phoebé, « qui est servante de la communauté de Kenkhrées », doit être accueillie « d'une manière digne des Saints » (Ibid. 1-2). La société des communautés pauliniennes n'adhère plus au patriarcat hébraïque. La femme est libérée de la loi de Yhwh et de celle des hommes. Tout comme l'homme, elle n'a plus qu'en elle-même son Seigneur et son Maître.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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