Le chemin de Damas


Nul n'est juge de la conscience d'autrui


La dualité en l'homme

21 - Nul n'est juge de la conscience d'autrui

A pensée de l'apôtre se caractérise toujours par l'ignorance de la norme autant que par l'absence de la loi. Manger de la viande ou n'en point manger (Rm. IV, 2), boire du vin ou de l'eau (Ibid. 21), s'astreindre rituellement à un jeûne tel ou tel autre jour de la semaine (Ibid. 5), relève de l'esprit des lois, de l'institution de règles dont l'apôtre ne veut plus. La Torah n'est pas abrogée pour qu'une nouvelle Torah soit insidieusement promulguée après elle !

Parce que l'amour définitivement chasse la loi, Paul enseigne de ne point mépriser ni juger l'expression de la liberté des autres (Ibid. 3) : « A chacun d'avoir en conscience sa certitude. » (Ibid. 5). S'adressant particulièrement aux Hébreux, qu'il qualifie de faibles (Ibid. 2), Paul défend son évangile devant les convertis mélangés de la communauté romaine. Il signale l'attachement des Nazaréens à leurs règles, à la Torah, bref à la pensée légaliste. Indubitablement, ceux-ci cherchent à imposer leur tradition normative (Ibid. 3). Les pauliniens se veulent les serviteurs « d'un autre » (Ibid. 4 -tr. Chouraqui-).

Cet autre, que Paul appelle « le Seigneur », ne s'oppose pas seulement au dieu des Judéens, mais plus généralement au dieu de la Torah. Paul refuse que les convertis soient jugés selon une loi dont ils proclament l'abrogation. La loi n'est jamais compétente pour juger de la liberté ! Celui qui s'est exilé hors de sa juridiction retrouve la liberté essentielle, tant qu'il demeure fidèle au principe et à la volonté qui l'anime (Ga. IV, 9).

« Mais toi, pourquoi juger ton frère ? et toi, pourquoi mépriser ton frère ? tous en effet nous nous présenterons au tribunal de Dieu. » (Rm. XIV, 10)

Quelle que soit la règle de vie que le converti nazaréen s'impose à lui-même la décision après tout lui appartient. S'il juge qu'il peut ainsi mieux accéder à la spiritualité, dont il forme le projet, nul n'est fondé à connaître l'élan de sa conscience ni l'adéquation de sa décision. Mais en juste retour, il doit considérer que le converti paulinien qui fait le choix de n'obéir à aucune règle le fait également en conscience, dans l'esprit du Christ (Rm. XIV, 6). Paul insiste fortement sur l'abstention de tout jugement de valeur à l'encontre des fidèles du Christ (Ibid. 3, 10, 13). Celui qui juge avoue qu'il n'a pas évacué le réflexe légal. La Torah exigeait le jugement des proches jusqu’à la délation et le lynchage (voir Dt. XIII). L'on ne peut s'ériger en juge sans brandir quelque code de loi, sans en appeler au démon de la norme (Ibid. 15).

Paul s'appuie sur les Ecritures, avec la liberté du rhéteur que nous lui connaissons, afin d'apporter la preuve du jugement unique (Ibid. 11). La citation vient du Livre d'Isaïe : « Tournez-vous vers moi et soyez sauvés, vous tous les confins de la terre ! Car c'est moi qui suis Dieu ; il n'en est pas d'autre ! Je le jure par moi -de ma bouche sort ce qui est juste, une parole qui ne sera pas sans effet- : "Devant moi ploiera tout genou et jurera toute langue, en disant : c'est seulement en Yhwh qu'est la juste cause et la force !" Jusqu'à lui viendront, honteux [voir Rm. I, 16 ; X, 11], tous ceux qui se sont enflammés contre lui. Grâce à Yhwh triomphera et se glorifiera toute la race d'Israël. » (Is. XLV, 22-25). Rappelons que le roi Cyrus a pris les nations en son pouvoir. Sa stratégie politique l'amène à libérer Israël de son exil. Or, l'on sait que le destin d'Israël ne peut dépendre que de Yhwh lui-même. Aussi le Livre d'Isaïe affirme-t-il la puissance du Seigneur sur le roi, lequel devient dès lors son messie. Parce qu'elle favorise Israël, la politique impérialiste du roi Cyrus ne peut que démontrer l'autorité universelle de Yhwh dans l'histoire des hommes. La restauration d'Israël devient le triomphe du dieu des Hébreux et sa reconnaissance par les nations.

Le poème, duquel est tirée la citation de Paul, appelle précisément les Goyim à reconnaître la toute puissance du Seigneur-Yhwh, et Sion comme le lieu du Créateur. De sa souveraine autorité, Yhwh juge le monde. Quel que soit l'emprunt fait à la prophétie du Livre d'Isaïe, le dieu paulinien ne saurait bien entendu gagner une reconnaissance universelle des faits de guerre d'un roi chaldéen, fut-il le plus inspiré des princes. L'idée selon laquelle Dieu seul porte jugement sur tous les hommes (Rm. XIV, 11) est reprise dans la Règle de la Communauté :

« Je ne rendrai à personne la rétribution du mal : c'est par le bien que je poursuivrai chacun ; car c'est auprès de Dieu qu'est le jugement de tout vivant, et c'est lui qui paiera à chacun sa rétribution. » (Règle X, 17-18)

« Vous avez entendu qu'on a dit : Oeil pour oeil, dent pour dent. Et moi je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Mais quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. » (Mt. V, 38-39)

« Ne rendez à personne le mal pour le mal, proposez-vous le bien devant tous les hommes (...) ; ne vous vengez pas vous-mêmes, mes chers, mais donnez du champ à la colère, comme il est écrit : A moi la vengeance, à moi les représailles, dit le Seigneur [Dt. XXXII, 35]. » (Rm. XII, 17, 19)

Doit-on être surpris de trouver l'expression « le tribunal de Dieu » (Rm. XIV, 10) sous le stylet de l'apôtre ? La loi est en effet caduque (Rm. X, 4). Le péché ne compte plus (Ibid. V, 13). Il n'y a plus de transgression (Ibid. IV, 15). De toute évidence, les Spirituels ne sont plus justiciables d'aucune loi positive. La force de l'expression « le tribunal de Dieu » signifie qu'il ne peut y avoir de tribunal « que » de Dieu, non point des hommes. Certes, la Torah est abrogée et avec elle, toute loi positive se trouve à jamais invalidée. Mais l'incarnation demeure et la loi du péché qui habite en l'homme (Rm. VII, 23). Dieu ne juge pas selon la Torah, mais « selon la vérité » (Rm. II, 2), c'est-à-dire, selon « la loi de la foi » (Rm. III, 27), selon la loi spirituelle (Rm. VII, 14). Dieu jugera le dedans des hommes à l'aune de Jésus Christ (Rm. II, 16) (Test. Jud. XX). Ce n'est plus à la Torah, ni à la Lex Romana que le converti doit en effet se conformer, mais à la loi inscrite dans sa propre pensée (Rm. II, 15), à l'impératif de sa conscience justement révélé par la grâce de l'esprit.

Le jugement de Dieu se réalise dans la victoire du Parfait. Relevé de son « sommeil », il accède à la vie éternelle, son corps de glèbe s'efface. L'homme psychique, quant à lui, demeure en sa mort. Dieu ne semble pas être le juge de l'ultime juridiction. L'homme a revêtu l'esprit indestructible ou ne l'a point revêtu (2 Co. V, 3) (Asc. Is. XI, 40). En ce dernier cas, il disparaît totalement sans autre forme de procès. Il n'existe plus. Nous lisons dans le recueil des Hymnes : « Le glaive de Dieu se précipitera, au temps du Jugement, et tous ses fils de vé[ri]tés se réveilleront pour [exterminer] l'impiété, et tous les fils de la faute n'existeront plus. » (Hy. VI, 29-30).

Paul rappelle néanmoins que le « cœur inconverti » connaîtra « le juste jugement de Dieu » (Rm. II, 5) ; puisque tel est son choix, sinon sa destinée. « Ceux qui ont péché sous la loi seront jugés par la loi. » (Ibid. 12). A l'évidence, le jugement porté au nom de la loi positive par le dieu de la Torah, consiste en une malédiction (Ga. III, 10) et en une condamnation à mort (2 Co. III, 6). Le Seigneur (paulinien) peut-il juger les Psychiques qu'il ne connaît point ? L'on est tenté de dire qu'il les abandonne à leur sort de mortels entre les mains des anges de la Torah. Les Spirituels qu'il connaît (1 Co. VIII, 3) sont déjà jugés (Rm. VIII, 9-10). Les Hébreux font le choix de l'esclavage. Ils plient sous le joug de la Torah. En leur ignorance, ils préservent l'instrument de leur propre châtiment. Le tribunal de ce dieu-là a toutes les caractéristiques d'un vrai tribunal : « Le tribunal s'assit et les livres furent ouverts. » (Dn. VII, 10).

Le Livre d'Hénoch donne une vision du lieu du jugement : « J'ai vu tous les anges du châtiment s'installer et apprêter tous les instruments de Satan. J'ai demandé à l'ange de paix qui m'accompagnait : "Pour qui apprête-t-on ces instruments ?" Il m'a répondu : "C'est pour les rois et les puissants de cette terre, afin qu'ils périssent par cela." (1 Hén. LIII, 3-4). "J'ai tourné mon regard vers un autre côté de la terre et j'ai vu un gouffre profond où brûlait un feu. On amenait les rois et les puissants pour les jeter dans ce gouffre profond. Là j'ai vu de mes yeux qu'on fabriquait les instruments de leur supplice et des chaînes de fer qu'on ne pouvait peser... » (Ibid. LIV, 1 ss.).

Lorsque l'apôtre dit : « Chacun de nous rendra compte de soi à Dieu » (Rm. XIV, 12), il use d'un lieu que nous devons lire selon l'originalité de sa pensée. Traditionnellement les Hébreux imaginent que le jugement de Yhwh-Elohim s'exprime déjà au cours de la vie terrestre. Ils adhèrent à l'idée d'une rétribution immanente. Les Pharisiens pensent que le jugement (selon les œuvres) donne aux justes l'accès à la vie du monde à venir et à la résurrection de la chair. La tradition enseigne que le corps et l'âme, nécessairement liés, sont jugés ensemble : « Antonin interrogea notre maître (Rabbi) : A l'heure où l'homme meurt et que son corps se dissout, est-ce que le Saint b. s. ! l'établit en jugement ? - Tu m'as interrogé sur le corps qui est impur ; interroge-moi sur l'âme qui est pure. Parabole : La chose est semblable à un roi de chair et de sang qui avait un beau jardin... (le Lieu met l'homme sur le cheval et les juge ensemble). » (Mekhilta de R. Ismaël XV, 1) (voir la confession des mourants en T.B. Chabbat 31b).

Les Pauliniens croient en la vie éternelle des Parfaits en leur corps spirituel. Le « tribunal de Dieu » revêt le caractère d'une expression polysémique qui ne peut être entendue par les adversaires de Paul de la même façon que par les convertis de l'évangile. Ainsi, lorsque l'apôtre renvoie au jugement de Dieu, l’on doit comprendre qu'il renvoie chacun à sa propre espérance selon son concept de Dieu, de la loi et du jugement. Chacun verra (ou ne verra pas) le moment venu où se situe la vérité (1 Co. III, 12-15).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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