Le chemin de Damas


La créature nouvelle


La dualité en l'homme

22 - La créature nouvelle

ORSQUE Paul projette l'idée de « création nouvelle », il pense à la prophétie d'Isaïe : « Voici que je crée des cieux nouveaux et une terre nouvelle. On ne se remémorera plus les événements précédents, ils ne remonteront plus à l'esprit. » (Is. LXV, 17). L'avènement du Christ a créé les conditions d'un renversement du monde pour sa libération éternelle (Rm. VIII, 21). Les événements qui clôturent le temps n'ont plus à être remémorés puisque le temps est achevé. La vie quotidienne de Jésus lui-même, liée aux conditions de l'asservissement de l'homme, doit être effacée. Nous retrouvons la facilité de Paul à détourner le sens de la prophétie. Celle-ci se poursuit en effet : « Mais c'est une allégresse et une exultation perpétuelles que je vais créer. » (Is. LXV, 18). Le Livre d'Isaïe annonce le renouvellement de Jérusalem dans une création pacifiée. La ville se reconstruit. Les vignes sont replantées. Les hommes vivent jusqu'à leur vieillesse, sans que Yhwh ne vienne plus avant l'heure les retrancher du monde. Israël connaît la gloire devant les nations soumises à Yhwh. Auprès du Seigneur « toute chair [vient] se prosterner » (Ibid. LXVI, 23) (Test. Dan V, 10-13).

Le Livre des Antiquités bibliques rapporte ainsi le dévoilement que Dieu accorda à Noé lors de l'établissement de l'Alliance : « Quand donc seront accomplies les années du monde, alors cessera la lumière et s'éteindront les ténèbres. Je ferai vivre les morts et je ferai lever de terre ceux qui dorment [voir Mt. XXVII, 52-53]. L'enfer rendra son dû et l'abîme restituera son dépôt, pour que je rende à chacun selon ses œuvres et selon les fruits de ses machinations, de sorte que je juge entre l'âme et la chair. Le monde cessera, la mort s'éteindra et l'enfer fermera sa bouche. Et la terre ne sera pas sans produit ni stérile pour ceux qui l'habitent. Nul ne sera souillé de ceux qui auront été justifiés par moi. Et il y aura une autre terre et un autre ciel, demeure éternelle. » (Ant. bib. III, 10).

Accordons un regard amusé sur l’argumentation pharisienne d’une terre messianique prodigieusement féconde : « Comme Gamaliel enseignait : les femmes enfanteront chaque jour, suivant la prédiction, "femme enceinte et accouchée ensemble" (Jr. XXXI, 7), certain disciple se moqua de lui en disant : il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Il lui répondit : viens et je t'en montrerai des exemples en ce monde. Il sortit et lui montra une poule. De nouveau il enseignait : les arbres porteront du fruit chaque jour, suivant "il portera des branches et fera du fruit" (Ez. XVII, 23). De même que chaque jour il pousse des branches, ainsi chaque jour il fait du fruit. Ce disciple se moqua de lui : rien de nouveau sous le soleil. Il lui répondit : viens et je t'en montrerai des exemples en ce monde. Il sortit et lui montra un câprier. Il enseignait aussi : la terre d'Israël produira des galettes et des vêtements de laine pure, suivant ce qui est dit "le froment abondera dans le pays" (Ps. LXXII, 16). Le disciple se moqua de lui : rien de nouveau sous le soleil. Viens et je t'en montrerai des exemples dans ce monde. Il lui montra des truffes et des morilles (pareilles à des galettes et croissant en une nuit) ; et quant aux vêtements de pure laine il lui montra les fibres du cœur de jeune palmier. » (T.B. Chabbat 30b). Reprenons parmi les légendes du fabuleux Israël messianique : « Les sages déduisent de Ps. LXXII, 16, qu'il y aura en Israël au sommet des montagnes de la fleur de farine, que le blé deviendra haut comme des palmiers et s'élèvera sur le sommet des montagnes. » (T.B. Ketoubbot 111b).

La pensée paulinienne rompt avec l'idée traditionnelle de « nouvelle création » (Jub. I, 29) ou de création purifiée (Règle IV, 18-23). La réalité nouvelle perd indubitablement toute densité charnelle et matérielle. Elle n'est point l'apothéose qui fige l'histoire dans la victoire de Dieu, mais bien le passage au-delà du temps dans un monde de spiritualité pure (1 Th . IV, 17). L'espérance terrestre de ceux qui attendent un Christ selon la chair, toute idéalisée qu'elle soit, ne peut les laisser croire qu'en un renouvellement éternel de la génération des fils d’Israël (Is. LXVI, 22). Elle ne peut personnaliser l'esprit que chaque converti accueille.

Le Christ est « mort pour tous » (2 Co. V, 14) (Rm. V, 6, 8) signifie que « tous sont donc morts » avec le Christ (Ibid. 14b -tr. Chouraqui-) (Rm. VI, 2, 8). Sous l'effet de la révélation de la croix, tous les convertis meurent en effet à leur corps de chair qui porte la loi du péché (Rm. VI, 6). Ils meurent également au monde qui déploie les rets de la loi positive (Ga. II, 19). Etre « crucifié avec le Christ » (Ibid. 19) consiste à se libérer tout autant des contraintes du corps que de celles du monde qui le lient. Les convertis vivent alors à l'image du Christ. Ils existent « pour » le Christ (2 Co. V, 15), c'est-à-dire qu'ils continuent l’œuvre par lui initiée (Rm. VIII, 17).

De cette affirmation Paul tire une conséquence. Chacun étant mort avec le Christ, nul ne peut plus être ni connu, ni considéré « selon la chair ».

« De sorte que désormais nous ne connaissons plus personne selon la chair ; même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. De sorte que par le Christ on est une création nouvelle : ce qui est ancien a passé ; voici que tout se renouvelle. » (2 Co. V, 16-17)

L'esprit est en effet la seule réalité, puisqu'il n'y a point d'existence vraie qui ne soit revêtue de l'éternité. Par le Christ « tout existe » (1 Co. VIII, 6) et le Christ n'existe que par l'esprit (2 Co. V, 16). Ainsi, la relation à l'autre ne peut-elle être vraie, que si elle s'engage dans le mode d'être spirituel (Rm. VIII, 4). Jésus lui-même accepta cette mort pour marquer le passage dans la véritable vie qui ne connaît point de mort. Il l'a même cherchée pour dévoiler aux yeux de tous la valeur de l'acte ultime de libération, qui consiste à sacrifier le corps terrestre, sur le bord de la voie ou la pointe du Golgotha.

Jésus ne peut plus être ce qu'il a été, un homme parmi les hommes, un « serviteur de la circoncision » (Rm. XV, 8). La rupture devient absolue entre le Jésus terrestre vivant un moment de l'histoire d'Israël (2 Co. V, 17) et le converti qui ne porte plus en lui-même que l'esprit du Christ céleste. Tout converti doit aussi se sentir comme « une création nouvelle » (Ibid. 17) qui s'allège peu à peu du poids de la génération. Chacun est engagé à rompre tout lien avec sa propre histoire. Chacun est mort en son incarnation (Ibid. 14). Cette création nouvelle qui résulte de la mort du corps et de la vie de l'esprit s'oppose indubitablement à la création ancienne par laquelle Yhwh-Elohim forme le corps du « vieil homme » (Rm. VI, 6) et lui insuffle « une haleine de vie » :

« Alors Yhwh-Eloim forma l'homme, poussière provenant du sol, et il insuffla en ses narines une haleine de vie et l'homme devint âme vivante. » (Gn. II, 7)

« S'il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. Aussi est-il écrit : Le premier homme, Adam, fut une âme vivante ; le dernier Adam est un esprit qui fait vivre. Il n'y a pas d'abord l'esprit, mais l'âme, et ensuite l'esprit. » (1 Co. XV, 44-46)

L'idée de l' « âme vivante » (Ibid. 45) (réalité terrestre de l'homme de la glèbe) reste celle de l'Hébreu. Tout bascule lorsque Paul lui oppose « un esprit qui fait vivre » (Ibid. 45) et dénie par conséquent que « l'âme vivante » (Gn. II, 7) soit de facture divine. Elle n'anime qu'une vie de mort (Rm. VIII, 13). Yhwh-Elohim avait l'haleine courte ! Paul ne peut dire avec Elohim : « Fructifiez et multipliez-vous. » (Gn. I, 28). Il recommande au contraire de ne se point marier, c'est-à-dire, de ne point procréer, de ne point ensemencer la terre (1 Co. VII, 1, 7, 8, 26). Par le concept de « création nouvelle », Paul rompt avec l'idée que le corps de chair procède de Dieu. Il brise l'idée prophétique du Messie-Roi conduisant l'histoire des hommes. La question de la royauté de Jésus, fils de David, ne se pose plus (2 Co. V, 16). Jésus le Nazaréen est mort !

Il semble malgré tout impossible à Paul de proclamer ouvertement que la création ancienne ne vient pas de Dieu. Le postulat est inébranlable. Il est aussi difficile de dire que la nouvelle création, si fondamentalement différente, ne tire plus son principe de ce même dieu « puisqu'il n'y a qu'un Dieu » (Rm. III, 30). Paul nous a depuis longtemps habitués à jouer sur le sens des mots. « Tout vient de Dieu » (2 Co. V, 18), certes, mais non point ce qui n'existe pas : le rien. Or, la création destructible n'est qu'une illusion. La conséquence de la chute d'Adam (Rm. V, 12), dont Dieu ne peut être ni le principe, ni l'instigateur (Rm. VIII, 20). Paul signifie que le destructible n'est rien. Il affirme que l'homme dépourvu de cette qualité essentielle de l'esprit qu'est l'amour, n'est que néant (1 Co. XIII, 1, 2 et 3) ; que lui-même, privé de cette qualité par son asservissement à la Torah était réellement (déjà) mort (Rm. VII, 10). L'image de l'ordalie du Jour du Seigneur nous donne à comprendre que le destructible n'est point de Dieu (1 Co. III, 13).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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