Le chemin de Damas


Les Appelés


La communauté paulinienne

2 - Les Appelés

ES « Appelés de Dieu » (Guerre III, 2) sont, dans le Règlement de la Guerre, les fils de lumière qui répondent à la mobilisation sonnée par les trompettes de l'appel, « conformément aux prescriptions de la guerre » (Ibid. II, 8), en vue de la grande bataille contre les ténèbres. Paul reprend le terme guerrier de ses adversaires ; bien que l'on sache qu'il ne livre jamais qu'une bataille intellectuelle. La force de l'esprit est telle qu'elle emporte les forteresses en abattant les pensées (2 Co. X, 4).

« Regardez-vous donc, frères, vous les appelés : il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. » (1 Co. I, 26)

L'évangile ne peut guère convaincre ni les « sages », ni les « puissants », ni les « nobles ». En un mot, les « forts » (Ibid. 27) ne sont point « appelés » (Ibid. 26). Ils ne peuvent lire « le langage de la croix » (Ibid. 18). Le sens inversé leur échappe. Leur conformité à la loi du monde, la puissance que celle-ci leur octroie, la position privilégiée qu'elle leur garantit, tout contribue à les maintenir dans la certitude que la loi est bonne, autant qu'elle est juste. Ils se vantent de leur zèle devant Dieu (Ibid. 29). Ce dieu qui juge et met en croix. La convoitise les aveugle parce qu'elle constitue le droit : celui de posséder la richesse et les pouvoirs, de les prendre conformément à la loi. L'invective du Patriarche peut être reprise par Paul : « C'est par convoitise que vous enseignez les commandements de Dieu. » (Test. Lévi XIV, 6) (Rm. VII, 7-11).

La sagesse du monde est vaine (1 Co. III, 20). Il est une autre sagesse au-delà du droit : la vraie « sagesse de Dieu » (1 Co. II 7). Elle semble stupide à la toise des valeurs mondaines (1 Co. III, 18), faible en regard du préjugé vulgaire (2 Co. XII, 9 ; XIII, 4). Pourtant, sa force est en la « puissance de Dieu » (1 Co. I, 18 ; II, 5) (Rm. I, 16). Elle annule l’autorité du monde (2 Co. XII, 10). Elle crée un autre lignage que celui de la noblesse des hommes : la distinction du choix de Dieu (Rm. VIII, 29).

Paul ne fait ni l'éloge de la stupidité, ni celle de la faiblesse (1 Co. I, 27). Il joue sur l'inversion du sens des mots, comme ailleurs sur l'ambiguïté du sens du terme « loi ». Il est une autre loi que la Torah ou la loi du monde, dont « le commandement [est] saint, juste et bon » (Rm. VII, 12), c'est la loi de l'esprit (Ibid. 14). Elle n'invente point de mots nouveaux pour se dire. Elle donne aux mots du mensonge un sens hermétique, accessible à ceux que Dieu a « déterminés d'avance » (Rm. VIII, 29-30), inaccessible à ceux que les privilèges et les hiérarchies ont différemment déterminés. Deux créations s'opposent en une imparfaite dualité. La victoire est assurée aux enfants de Dieu (1 Co. XV, 57).

L'appel revêt une signification que l'on trouve dans l'Ecrit de Damas, et que Paul doit avoir nécessairement à l'esprit. Le commentaire d'Ezéchiel XLIV, 15, tel que rapporté dans l'Ecrit précise : « Les fils de Sadoq, ce sont les élus d'Israël, les (hommes) appelés d'un nom, ceux qui se tiendront debout à la fin des jours. » (Damas III, 3-4). Nous ne connaissons malheureusement pas la suite de l'Ecrit qui donnait l'identité et la généalogie des élus, eux dont la personnalité perdure au-delà de la mort.

Au regard du monde, les convertis sont vils, méprisés. La loi ne leur donne point le droit à l'existence (1 Co. I, 28). Voici précisément ce qui leur donne à entendre « le langage de la croix ». Ils accèdent à l'existence, en dépit de la loi ! Cette existence nouvelle, qui germe en dehors de la loi, abolit ce qui existe (Ibid. 28), c'est-à-dire, selon l'ambiguïté paulinienne, ce à quoi la loi donne l'existence : « toute principauté, tout pouvoir et toute puissance » (1 Co. XV, 24). Le Christ vilipendé, outragé, martyrisé, condamné et exécuté par les lois du monde, constitue le modèle de l'autre sagesse et de l'autre justice. Il est l'appel du dehors du monde (1 Co. I, 30). Il dévoile qu'il est une vie possible en dehors de la loi. Cette vie est éternelle, dès lors qu'elle n'a plus de loi pour dresser une croix.

Nous devons percevoir une nouvelle ambiguïté dans les deux déclarations successives de l'apôtre : d'une part, « Que nulle chair ne se vante devant Dieu » (Ibid. 29) ; d'autre part, « Que celui qui se vante se vante du Seigneur » (Ibid. 31). Il nous apparaît en effet que « Dieu » et « Seigneur » n'appartiennent pas ici au même mode d'existence. Lorsque Paul demande à l'homme de ne point se glorifier devant Dieu, il signifie bien qu'il parle à l'homme charnel, c'est-à-dire, à l'homme psychique qui est attaché à la loi (Ibid. 27-28) et qui, par conséquent, ne sait se glorifier que devant le dieu de la loi. Lorsqu'il demande au converti de ne se vanter que du Seigneur, il s'agit bien entendu du Christ. L'opposition modale entre Dieu et Seigneur est là. L'homme psychique ne doit point se vanter devant Dieu, parce que son dieu n'est point le vrai dieu. Son acte constitue un mensonge parce que, contrairement à ce qu'il croit, son zèle n'est point conforme à la volonté de Dieu. Il ne se trompe sur la valeur de son acte que parce qu'il se trompe sur la vérité de Dieu. Comme il ne serait point raisonnable de lui enlever son dieu ou de le lui changer, il faut bien dire que, selon l'apôtre, son dieu n'est pas le bon. L’auteur des Memoria de Jean est clair : « Vous avez pour père le diable. » (Jn. VIII, 44).

Paul nous donne un nouvel échantillon de sa sophistique (1 Co. I, 31) : « Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le brave ne se glorifie pas de sa bravoure, et que le riche ne se glorifie pas de sa richesse ! mais que celui qui se glorifie se glorifie de ceci : être raisonnable et me connaître, car je suis Yhwh qui fait grâce, jugement et justice sur la terre, c'est en ces choses que je me complais. » (Jr. IX, 22-23). Ce passage apparaît comme une addition édifiante dans l'annonce prophétique de la malédiction dont Yhwh frappera Juda l'infidèle qui a « abandonné la loi » (Ibid. 12). L'utilisation inconséquente des oracles peut contribuer à une mauvaise lecture de la correspondance de l'apôtre, pour celui qui prétendrait la lire en conservant la valeur du sens des emprunts qui sont faits à la tradition prophétique.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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