Le chemin de Damas


L'homme libre n'a pas de maître


La communauté paulinienne

11 - L'homme libre n'a pas de maître

ES adhérents de la communauté de Corinthe demeurent en un mode d'être psychique. L'apôtre s'adresse à eux comme à des « Charnels », non point comme à des « Spirituels » (1 Co. III, 1). Ils sont reconnus tels parce qu'ils sont encore en proie à la convoitise que la jalousie dévoile et qui alimente des querelles (Ibid. 2-3).

L'immersion pratiquée par un homme donne un sens particulier (et initiatique). Elle crée un attachement à celui qui la dispense. Ainsi les adhérents se donnent-ils à des maîtres (esséniens ou nazaréens) (Ibid. 21) (1 Co. I, 12). Paul leur parle comme à des Psychiques du fait de la relation de maître à disciple qu’ils pérennisent, en dépit des mensonges qu'elle crée. Le projet de chaque converti ne peut se déployer qu'en une libération de tout attachement à quelque homme que ce soit et dans le refus d'accorder une valeur normative à un enseignement extérieur à soi-même. L'évangile ne correspond nullement à la transmission d'une ancienne ou d'une nouvelle tradition.

Certes, l'apôtre enseigne. Mais il s'efface devant l'homme qui accède à la connaissance intérieure de la loi, selon la conscience qui lui est propre (Rm. II, 15). L'adhérent qui le reconnaît pour maître (« Rabbi ») n'a point l'intelligence de l'esprit. En accord avec la pensée de l'apôtre nous trouvons dans les Memoria de Matthieu l'enseignement suivant : « Vous autres, ne vous faites pas appeler Rabbi, car vous n'avez qu'un maître et vous êtes tous frères. Et n'appelez Père aucun de vous sur la terre [Hy. VII, 20], car vous n'avez qu'un père, le céleste [Ibid. IX, 35]. Ne vous faites pas non plus appeler Directeur (Chef), car vous n'avez qu'un directeur, le Christ. Mais le plus grand d'entre vous sera votre serviteur. » (Mt. XXIII, 8-11).

Au regard de Paul, lui-même et Apollos ne sauraient être titulaires d'aucune sorte de pouvoir, ni occuper une quelconque place dans une nouvelle hiérarchie (1 Co. III, 5). Paul ne se reconnaît point de valeur terrestre qui le conduirait à être un chef parmi les siens. Il n'est que le serviteur (le révélateur) de l'idée évangélique. Il ne peut concevoir différemment le rôle antagoniste d'Apollos ; si ce n'est que, le Jour venu, « l’œuvre de chacun deviendra manifeste » (Ibid. 13) : « Et ceux qui ont l'esprit brisé, tu les feras passer comme une torche enflammée dans la paille. » (Guerre XI, 10).

Paul revendique la création de la Communauté. Il en a « établi les fondations » (1 Co. III, 10). Le Christ crucifié les constitue. Nulle autre idée fondatrice que celle qui surgit face à la croix du condamné ne peut être admise (Ibid. 11). Rien de ce qui était avant ne peut concourir à d'édification du nouvel éon. Il est vrai que, sur ce principe, d'autres ont différemment bâti que l'apôtre lui-même. Leurs constructions intellectuelles et communautaires sont plus ou moins vraies (Ibid. 12). Comme la reconnaissance du vrai est liée à l'éternité, à travers le feu du Jour du Seigneur les œuvres des « apôtres » seront éprouvées (Ibid. 13). Selon qu'elles seront plus pures et plus résistantes, elles demeureront éternellement ou ne participeront point à la vie éternelle. Ainsi se distingueront les œuvres de l'esprit et les œuvres du monde.

Nous retrouvons dans le recueil des Hymnes l'idée identique du discernement de l’œuvre par le feu qui purifie l'or et l'argent (Ibid. 12) : « Et c'est pour que tu manifestasses ta puissance en moi devant les fils d'homme que tu as agi merveilleusement avec le pauvre. Et tu l'as fait entrer dans le creu[set] [comme l'o]r dans les oeuvres du feu et comme l'argent qu'on raffine dans le creuset des (orfèvres) qui soufflent (sur le feu), afin de le purifier sept fois. » (Hy. V, 15-16) (voir Dt. VI, 5).

Le prédicateur peut être dans l'erreur, de bonne ou de mauvaise foi. Dans le cas premier, seule son œuvre disparaîtra tandis que lui demeurera (1 Co. III, 15). Dans le cas second les deux sont voués au monde des choses destructibles. Paul ne peut affirmer que des hommes à la légitimité irréprochable, comme Képhas et probablement Apollos, ne participeront point à la vie éternelle. Mais il défend son œuvre propre en faisant valoir le risque que prend l'adhérent en donnant foi à une fausse interprétation de la révélation du Christ. Le « maître » qu'il s'est donné sera sauvé malgré tout, « comme à travers le feu » (Ibid. 15), mais lui n'aura jamais cette chance-là.

La différence de traitement que Paul utilise en son argumentation semble bien de pure circonstance. Elle témoigne de la vérité qui sauve et du mensonge (la loi positive) qui voue l'homme à la perdition (2 Co. IV, 2-4)), sans toutefois nier la légitimité des « faux apôtres » (ceux qui parlent faux) (2 Co. XI, 13). Celle-ci se révèle aussi difficile à contester que leurs « lettres de recommandation » (2 Co. III, 1). Le feu ne peut consumer l'esprit, mais dévore la matière des corps. Or, la vérité n'est que spirituelle, tandis que le mensonge est lié à la matière (2 Co. III, 7). Si donc les « faux apôtres » donnent un enseignement erroné, l'on doit comprendre qu'ils demeurent dans le mode d'être psychique : ou bien ils sont sans intelligence (Rm. VII, 25), ou bien ils sont « fourbes » (2 Co. IV, 2). Dans tous les cas, ils ne connaissent point l'esprit de Dieu et l'on ne voit pas par quel miracle il pourrait être épargnés par le feu, c'est-à-dire par la mort. Le paradoxe révèle l'embarras de Paul à condamner ses adversaires.

L'épreuve du feu ne donne pas l'image d'un jugement où se pèsent et se soupèsent les œuvres accomplies et les infractions à la loi. Revêtue de l'esprit indestructible (1 Co. XV, 53), la personne traverse le feu sans dommage. Libérée de l'incarnation destructible, elle demeure vivante pour la vie éternelle. Dans le cas contraire, la matière charnelle consumée ne libère aucune trace d'esprit personnel. Le feu n'est point un châtiment réservé aux pécheurs, puisque le corps des Parfaits est aussi bien détruit. Il est comme la démonstration alchimique de la présence ou de l'absence de l'esprit.

Paul en appelle au prophète Malachie afin de donner, au cœur de la controverse, l'image qui frappe (1 Co. III, 12-13) : « Yhwh fit attention, il entendit, et devant lui fut écrit un mémoire concernant ceux qui craignent Yhwh et qui pensent en son nom. Ils seront pour moi -a dit Yhwh des armées- les préférés, au jour où j'agirai, et je serai pour eux indulgent comme un homme est indulgent pour son fils qui le sert. Alors vous recommencerez à discerner entre un juste et un méchant, entre celui qui sert Dieu et celui qui ne le sert pas. Car voici que vient le jour, brûlant comme une fournaise, et seront tous les arrogants, et tous ceux qui font le mal, une paille ; le jour qui vient les consumera -a dit Yhwh des armées- il ne leur laissera ni racine ni rameau. » (Ml. III, 16-19). Il est inutile d'insister sur le changement de valeur opéré par Paul quant au service de Dieu.

L'on ne peut ignorer la parabole du semeur rapportée bien à propos par les Memoria de Matthieu (Mt. XIII, 24-30). L'image des anges se préparant à brûler la mauvaise herbe rétablit les valeurs légales que Paul s'est employé à renverser. « La bonne semence » (Ibid. 27) n'est rien de plus que la véritable loi : « [Abraham] savait précisément que de lui proviendrait une plantation de justice pour des générations éternelles et de là une semence sainte (destinée) à être conforme à celui qui a tout fait. » (Jub. XVI, 26). L'ivraie ne peut être qu'une plante sauvage hors de la culture divine ; pourtant si étroitement mêlée à la Communauté nazaréenne que l'on ne saurait l'extirper sans abîmer la moisson (Mt. XIII, 29). Certes, « l'ennemi qui a semé [l'ivraie], c'est le diable » (Ibid. 39) ; mais qui peut-il cacher sinon celui qui sème le trouble et chamboule la loi. Ce sont, croyons-nous, les pauliniens qui sont les premiers visés par la parabole de l'ivraie (Idem, Mt. V, 18-19). L'on pourrait peut-être voir ici la première occurrence de la désignation de Paul comme l' « ennemi ». La Torah dresse le mur. Les pensées et les projets sont inconciliables, au point que nul n'imagine l'avenir de l'autre ailleurs que dans la fournaise.

La Communauté paulinienne constitue un ensemble d'hommes et de femmes qui organisent leurs relations « en dehors de la loi ». Tous ne sont point parfaits en leur spiritualité, beaucoup sont encore « des enfants dans le Christ » (1 Co. III, 1). Nombreux, ils gardent l'empreinte de la Torah, prêts à se ranger sous le commandement. Pourtant, la liberté est là, qui se découvre dans l'acte qui rompt les chaînes de la légalité. Elle défait la fatalité de l'espace et du temps qui enferme l'homme dans la course éperdue de sa volonté de vivre. Elle sort l'homme de la passion de l'histoire (Ibid. 22) en laquelle l'on n'a jamais vu que la manipulation de Dieu alors que s’y complaisait le Diable. Le Parfait se détache des contingences terrestres. Il a seul autorité sur lui-même. Il décide de tout et rien ne l'engage hors l'esprit du Christ (Ibid. 23). Libre aussi le monde qui se dévoile à son regard. Les rets de la loi se démaillent, les nœuds se défont. La création est impatiente de la victoire « des enfants de Dieu » (Rm. VIII, 21).

« Que personne donc ne se vante d'un homme car tout est à vous, Paul, Apollos, Képhas, le monde, la vie, la mort, le présent, l'avenir, tout est à vous, et vous au Christ, et le Christ à Dieu. » (1 Co. III, 21-23)

L'on peut noter l'opposition du sens entre la maîtrise des schèmes de l'incarnation qui s'exprime par le « tout est à vous » de Paul et la totalité du monde que donne la Torah en possession à l'homme pieux : « R. Meïr disait : quiconque étudie la Torah pour elle-même obtient bien des choses ; bien plus, il s'égale au monde entier : il est appelé collègue, ami, aimant le Lieu, aimant les créatures, réjouissant le Lieu, réjouissant les créatures. » (Pirqé Avot VI, 1). La perspective paulinienne transcende le monde, la perspective pharisienne le possède et le domestique.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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