Le chemin de Damas


Le non-conformisme


La communauté paulinienne

12 - Le non-conformisme

’HEBREU instruit par la Torah prétend enseigner à tous la volonté de Dieu (Rm. II, 17-18) (Mt. XXIII), quand l'évangile la révèle dans la liberté de la conscience de chacun (2 Co. III, 13, 17). L'esprit de vérité donne à celui-ci le discernement du bien et du mal (Rm. II, 15 ; VII, 23). Il ne découvre pas ailleurs qu'en lui-même la clé qui sépare le vrai du faux.

Le dieu de Moïse a codifié et ritualisé la vie du Temple, la liturgie dont il se délecte et le culte qui lui est dû. Il est le grand ordonnateur des holocaustes et des sacrifices. En proclamant « la fin de la loi » (Rm. X, 4), Paul condamne la Maison de Yhwh à éteindre ses feux à jamais. Le Seigneur (tout au moins celui-ci) n'a plus ni service, ni égard. Il perd le droit. Les odeurs apaisantes et l'aliment pour Yhwh s'envolent. Les vœux, les soumissions, les actions de grâces, les repentirs des fautes involontaires n'ont plus le lieu de leur expression. Sans culte ni loi, la hiérarchie du Temple est nue, le pouvoir ne siège plus (voir le « Discours d’Etienne » en Ac. VII, 47-50).

Pourtant, tous ne souhaitent pas la fin des temps ! Le gouverneur du Temple, les prêtres et les lévites sont irrémédiablement renversés avec la loi dont ils sont l'image vivante et costumée. Les repères se brouillent, la stratification sociale d'Israël s'écroule. Changer le concept de dieu revient à bousculer l'ordre social tout entier. Nulle création nouvelle n'est possible sans que la société n'en tremble jusqu'à l'effondrement.

Le temps de la fin est assurément engagé. Paul trouve la justification de l'abandon du culte, dans la prophétie qui annonce la restauration d'Israël et le règne universel : « Le ciel est mon trône et la terre l'escabeau de mes pieds : quelle maison me bâtirez-vous donc ? Quel emplacement serait donc mon lieu de repos ? Et toutes ces choses, c'est ma main qui les a faites, elles sont à moi toutes ces choses. » (Is. LXVI, 1-2). Le Lieu sort de sa Maison pour régner sur sa création. L'argument vaut bien le détour ! L'apothéose de Yhwh, régnant sans partage sur les justes d'Israël et les convertis des nations, se donne les dimensions du monde. Les limites du Temple et de la terre se brisent. Alors, Dieu n'étant plus à Sion mais dans les hommes, que chaque converti soit comme une offrande vivante, consacrée, agréable à Dieu (Rm. XII, 1) (2 Co. II, 15-16) (voir Ex. XXIX, 18) (Lv. I, 9-13).

L'idée que le culte rendu au Temple s'achèvera avec « l'institution de l'esprit de sainteté (fondée) selon la vérité éternelle » (Règle IX, 3-4) est également présente dans la Règle de la Communauté : « L'offrande des lèvres, dans le respect du droit, sera comme une agréable odeur de justice, et la perfection de voie sera comme le don volontaire d'une oblation délectable. » (Ibid. IX, 5). « L'offrande des lèvres » remplace « la chair des holocaustes » pour l'expiation des péchés et la bénédiction de la terre (Ibid. IV, 5). L'opposition entre la Règle et l'évangile réside fondamentalement sur l'accomplissement des jours. Fidèles à l'alliance et à la Torah, les Saints qui ont rejoint la Communauté nazaréenne (Rm. VI, 17-18) ne reçoivent pas la mort de Jésus sur la croix comme le signe immédiat de la fin des temps (Mt. V, 18-19).

A l'absurdité du culte légal, Paul oppose « un culte raisonnable » (Rm. XII, 1), tel un rituel du déroulement des jours laissé au bon sens de celui qui entend la loi de l'esprit. L'appel à la raison amène l'adhérent à se poser la question de la rationalité des lois sacrificielles ; de ces lois qui ne tirent leurs valeurs que de l'autorité de celui qui les prescrit. Le geste du sacrificateur, qui offre une mort au Seigneur afin qu'il donne à l'homme un regain de vie, apparaît absurde. L'on doit naturellement penser que la négation de la validité des sacrifices vaut a fortiori pour les cultes hellènes. L'écho du sacrilège doit s'entendre à Rome comme à Jérusalem. L'ordre social s'y trouve également atteint. De même qu'il n'y a pas une bonne et une mauvaise loi positive, il n'y a pas de bons et de mauvais sacrifices. Les convertis sont engagés par Paul à ne point se conformer « à cet âge-ci » (Ibid. 2). C'est-à-dire que la non-participation au culte de Yhwh ou à celui des divinités hellènes éloigne inéluctablement le paulinien de la vie politique et sociale. Il devient un dissident. L'on dira : un « hérétique ». Non point tel un non-conformiste précaire, qui n'attendrait que l'institution d'une nouvelle conformité, mais tel un étranger au monde, qui emplit l'existence de son altérité.

« Et ne vous conformez pas à cet âge-ci, mais transformez-vous par le renouvellement de votre intelligence pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable, parfait. » (Rm. XII, 2)

L'apôtre nous a précédemment dit que « Juifs et Grecs » n'ont point l'intelligence (Rm. III, 9-11). Notons que la présente lettre s'adresse à une communauté appelée au « renouvellement de [son] intelligence » (Rm. XII, 2) ; c'est-à-dire, à une communauté nazaréenne qui n'a point la bonne interprétation de l'avènement du Christ. L'accent porté sur l'intelligence que l'on retrouve dans tous les écrits de la Communauté des Saints laisse penser que cette qualité d'esprit est d'abord reconnue chez « les convertis d'Israël » (Damas IV, 3) qui recherchent Dieu selon l'exacte connaissance de la Torah (Règle I, 1-3) (Damas XII, 20-21). Paul lui-même reconnaît l'intelligence de ceux qu'il cherche à « évangéliser » (Rm. I, 15) ; c'est la raison pour laquelle il appelle (seulement) au « renouvellement ».

L'apôtre des nations ne peut éviter Rome sans faillir à sa mission (Rm. I, 13-14). Il justifie la hardiesse de son enseignement par « la grâce qui [lui] a été donnée » (Rm. XII, 3). Il n'est plus lié par la norme ou la sagesse sociale (1 Co. I, 21) ; sinon par la « loi de l'esprit », qu'il révèle bien plus qu'il ne l'enseigne. Celle-ci se communique à la conscience de chacun comme jugement de « bon sens » et de « mesure » (Rm. XII, 3). L'esprit n'est pas une hypostase tombée du ciel porteuse d'un charme que l'on appellerait « grâce ». Il est une libération de la pensée qui démaille les rets de la loi. Les dons jaillissent du dedans de chacun et contribuent avec diversité à l'édification de la communauté (Ibid. 4) (1 Co. XII, 7).

« Le don de prophétie » (Rm. XII, 6) est lié à la capacité de comprendre le présent et de se représenter l'avenir. Il doit être l'intelligence des causes. Alors, demande l'apôtre, que chacun se dispense de raconter des sornettes au prétexte de quelque inspiration divine. « Le service » (Ibid. 7) naît de la qualité intellectuelle propre à l'enseignement. La force morale du serviteur ne doit pas reconstruire les relations d'autorité. Pas davantage l'exhortation ne légitime le commandement, ni la distribution des biens n'appelle à un nouveau formalisme. La conduite des réunions se doit à la raison, non au désordre, ni au règlement. La faute que l'indulgence efface ne peut être dramatisée (Ibid. 8). Ainsi, l'apôtre recommande-t-il de ne point retourner insensiblement aux schémas anciens qui construisent le monde : l'autorité, la hiérarchie, le pouvoir. S'il n'est point d'autorité pour donner la liberté, celle-ci a besoin de vigilance ; comme si le mauvais penchant inclinait toujours l'homme vers l'institution du droit.

Paul n'a point à édicter un code de la relation d'amour. Les rapports humains, empreints de respect et de prévenance, constituent le principe idéal de la société paulinienne. Sans doute les Spirituels, et parmi eux les Parfaits, sont-ils seuls en mesure d'en donner véritablement le modèle. Néanmoins, la Communauté paulinienne expérimente, en son sein, la vérité d'une société sans légalité. La loi d'amour impose les impératifs de mansuétude (Ibid. 8), d'hospitalité (Ibid. 13), de compassion (Ibid. 15). Cette loi est une qualité de l'esprit, dont l'on sait qu'elle partage l'éternité (1 Co. XIII, 8). Elle élargit la communauté jusqu'aux limites du monde. Aussi le converti doit-il vivre en témoignant une identique relation à celui qui lui veut du mal, comme à celui qui lui veut du bien (Rm. XII, 17), à l'ennemi comme au prochain (Ibid. 14), en recherchant la paix (Ibid. 18) et en abandonnant la colère à Dieu (Ibid. 19). Cela ne signifie point que le converti ait une vraie relation d'amour à l'autre. Dans l'absolu, le lien se noue par les deux bouts. Un amour pur qui ne se comprend que sur le mode d'être spirituel ne peut jamais se partager qu'avec celui qui peut le reconnaître et le rendre (parce qu'il possède le même esprit).

Il reste intéressant de rapprocher les recommandations de l'apôtre du code de conduite qui règle la vie des membres de la Communauté des Saints (Rm. VI, 17). L'on retrouve la même disposition à répondre au mal par le bien (Rm. XII, 17) (Règle X, 17-18) (Mt. V, 38-40), l'idée semblable que le jugement doit être laissé à Dieu (Rm. XII, 18) (Règle X, 18) (Mt. VII, 1-2). Paul cherche appui sur les Ecritures (Rm. XII, 19) : « A moi la vengeance et les représailles, au temps où leur pied chancellera, quand sera proche le jour de leur ruine et pressant ce qui doit leur arriver. » (Dt. XXXII, 35) (voir Is. XXXV, 4). Le cantique de Moïse s'achève ainsi : « Acclamez son peuple, ô nations, car il venge le sang de ses serviteurs et il retourne la vengeance contre ses adversaires, tandis qu'il purifie le sol de son peuple. » (Dt. XXXII, 43). La différence notable entre les deux enseignements vient, en effet, de ce que la Règle appelle à la paix envers les convertis (Règle X, 20), mais au conflit avec « ceux qui se sont écartés de la voie » (Ibid. 20-21) ; tandis que Paul conseille la paix « avec tous les hommes » (Rm. XII, 18), en précisant : « autant que possible » (Ibid. 18). Sachant que l'apôtre ne méconnaît point la Règle (Rm. VI, 17), l'on est amené à comprendre que dans le conflit qui l'oppose à la Communauté nazaréenne, il se trouve dans la situation du dissident vers lequel se dresse la colère, tandis qu'il sollicite écoute et compréhension, bref, la paix.

Paul développe une idéologie de l'amour face à l'idéologie de la loi. De même que la société mondaine établit des relations légales entre les hommes qui la constituent, aussi bien qu'avec les ennemis qui la bordent ou la minent, la société spirituelle imaginée par l'apôtre ne peut chercher à établir que des relations d'amour avec ses ennemis, quelle que soit la réponse à attendre. Il propose la relation non-violente, doit-t-il en souffrir ou en mourir.

La citation du verset Rm. XII, 20, comme référence aux Ecritures, mérite d'être remarquée. Elle se présente en effet sans arrangement de l'apôtre, avec la vérité du sens que le proverbe donne. Le propre de celui-ci est certes de se trouver par nature hors contexte : « Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger, et s'il a soif, donne-lui de l'eau à boire, car tu amasseras des braises sur sa tête et Yhwh te récompensera. » (Pr. XXV, 21-22). La loi d'amour dont l'apôtre vient de montrer l'application est pleine de ce qu'il appelle « le bien » (Rm. XII, 21). Son contraire, le mal, fait la part du proche et celle de l'étranger (Ibid. 14-20) (voir Dt. XVII, 7) (Ne. XIII, 3 : « Lorsqu'ils eurent entendu cette loi (le Deutéronome), ils séparèrent d'Israël tous les étrangers. »). Il établit « la supériorité » (Rm. XII, 16) (voir Dt I, 15). Il rend « le mal pour le mal » (Rm. XII, 17) (voir Lv. XXIV, 20) (Ex. XXI, 23-25) (Dt. XIX, 21). Il prône la conquête (Rm. XII, 18) (voir Ex. VI, 8, XXIII, 23, 27) et le droit de vengeance (Rm. XII, 19) (voir Nb XXXI, 17-18) (Dt. XXXII, 43).

C'est en effet la loi que Paul nomme « le mal » (Rm. XII, 21) : toute loi positive d'autorité et de distinction dont la Torah se pose comme modèle. Etre « vaincu par le mal » (Ibid. 21), revient à se conformer au monde (Ibid. 2). S'y opposer en usant des moyens qu'il développe, revient encore à s'y conformer. Il faut donc le vaincre « par le bien » (Ibid. 21), c'est-à-dire par le moyen paradoxal de la non-violence et de la non-participation. Ce combat, Paul l'appelle « la résistance » (Rm. V, 3-4) (2 Co. VI, 4).

L'apôtre poursuit encore son discours libre, en recommandations : « Ne devez rien à personne » (Rm. XIII, 8). Une nouvelle fois, l'enseignement de Paul se retrouve dans le code de conduite des Saints de la Communauté : « Qu'aucun des membres de l'Alliance de Dieu ne fasse de transaction avec les fils de la Fosse si ce n'est (en payant) de la main à la main. » (Damas XIII, 14-15). Le but est bien de ne rien devoir. L'Ecrit ajoute aussi de limiter les relations commerciales entre membres : « Qu'on ne fasse pas d'association pour l'achat ou la vente sans le faire savoir à l'inspecteur qui est dans le camp et sans agir loyalement. » (Ibid. 15-16). Si la Torah ordonne de ne pas prêter à intérêt à un Hébreu (voir Ex. XXII, 24) (Dt. XXIII, 20-21) et si elle définit le droit de nantissement (voir Dt. XXIV, 10-13), elle ne limite point autrement la relation commerciale. L'Ecrit de Damas cherche à éviter toute source de conflit entre les membres. Pour Paul, le prêt conduirait à établir une relation légale entre le prêteur et l'emprunteur, en contradiction avec l'idéal d'une relation d'amour (Mt. V, 25-26).

L'éradication de la légalité passe nécessairement par la distribution des biens, à l'image des « Pauvres de Jérusalem » (Rm. XV, 26) : « La congrégation des pauvres qui [donne]nt la propriété de toute la [fortu]ne [qu'ils possèdent]. » (Com. Ps. XXXVII, III, 10) (Mt. XIX, 21). Il n'est pas possible de viser la nullité de toute relation légale entre les hommes, tout en conservant des relations légales avec les choses. La propriété, c'est la loi. La dette, c'est l'esclavage de la loi.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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