Le chemin de Damas


Le repas communautaire


La communauté paulinienne

19 - Le repas communautaire

AR moi, j'ai reçu du Seigneur et vous ai transmis que le seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain, rendit grâces, le rompit et dit : c'est mon corps qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi. De même après le dîner, il prit aussi la coupe et dit : cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ; chaque fois que vous boirez, faites cela en mémoire de moi ; car chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne. » (1 Co. XI, 23-27)

Paul indique qu'il ne révèle point un fait vérifiable. Si tel était le cas, il aurait probablement apporté les témoignages (1 Co. XV, 5-7). Il a « reçu du Seigneur » les paroles qu'il transmet, c'est-à-dire que l'idée est venue en sa propre conscience, éclairée par l'esprit du Christ. De même, dit-il par ailleurs : « Ce n'est pas non plus d'un homme que je l'ai reçu ou appris (l'évangile), mais par un dévoilement de Jésus Christ. » (Ga. I, 12). Nous ne sommes donc pas (selon l'affirmation même de l'apôtre) dans le cadre d'une transmission primitive qu'il aurait reçue des Nazaréens disciples de Jésus.

Paul « invente » le dîner cultuel évangélique. La tradition de la bénédiction et des grâces ne constitue pas son modèle. L’idée ne vient pas en contrepoint aux repas que les Hellènes prennent sous les auspices des divinités dans les temples. Paul imagine le dernier repas du Christ dans la réalité du banquet messianique que tout Hébreu attend avec l’espoir du Règne. Une attente particulièrement vive dans le courant apocalyptique des Esséniens et des Nazaréens. En arrangeant le repas essénien de préfiguration du banquet d’ouverture du Règne, dans le sens contraire de la commémoration du repas messianique présidé par le Christ, Paul affirme le schisme.

Une communauté se forme dès que dix membres se retrouvent et qu'un prêtre est parmi eux (Règle V, 3-4). Le repas constitue un moment important de la vie communautaire essénienne. Il ne se consomme pas avant que le prêtre n'ait prononcé « la bénédiction sur les prémices du pain et du vin » (Ibid. 5). Ce repas quotidien nourrit l'espérance messianique. La Règle annexe énonce en effet le rituel de la cène idéale qui se déroulera lors de l'accomplissement des temps :

« Et [quand] ils se réunir[ont] pour la tab[le] de la communauté [et pour boire le v]in, et qu'ils disposeront la table de la communauté [et mêleront le] vin pour boire, que personne [n'étende] sa main sur les prémices du pain et [du vin] avant le Prêtre ; car [c'est lui qui] bénira les prémices du pain et du v[in et étendra] sa main sur le pain en premier. Et ensui[te] le Messie d'Israël [éte]ndra ses mains sur le pain. [Et ensuite] toute la Congrégation de la Communauté [bén]ira, ch[acun selon] sa dignité. Et c'est selon ce rite qu'ils procèder[ont] en tout rep[as quand ils seront ré]unis au moins dix personnes. » (Règle ann. II, 17-22)

Nous rencontrons une nouvelle fois l'affirmation d'une attente messianique qui met en présence le Prêtre d'Aaron et le Roi d'Israël. En tant que messie sacerdotal, le Prêtre a la préséance sur le messie politique.

Dès lors que Paul reconnaît le Messie en Jésus (que son retour attendu ne sera point dans la chair), la cène idéale a nécessairement eu lieu et « en tout rep[as] » (Ibid. 22) elle doit se commémorer. Nous sommes entrés dans la logique paulinienne de la fin des temps. Les Saints de la Communauté, qui demeurent fidèles au souvenir du Maître de Justice et restent dans l'attente de son retour messianique (Flor. I, 11-13), ne reconnaissent pas Jésus Christ comme le Messie-Roi qui doit venir (Mt. XI, III). L'initiative de l'apôtre d'instituer le repas selon la seule onction du Christ ruine l'attente des Saints et place définitivement la nouvelle Communauté (paulinienne) en rupture avec la Communauté essénienne. Ceux-ci continuent de célébrer le rituel du repas communautaire qui précède la cène messianique, en espérance et non point en mémoire. Le saint esprit a inspiré à Paul un arrangement du repas messianique tel qu'il devait se dérouler sous l'autorité des deux messies et se perpétuer pendant le Règne.

Que Jésus ait mangé avec ses disciples « la nuit où il fut livré » (1 Co. XI, 23) n'empêche pas l'imagination de Paul d'ajouter à ce dernier repas toute la symbolique et la puissance ontologique que chacun peut alors attendre. Le modèle de l'ancienne alliance transparaît dans le renversement que l'on connaît : sang de l'agneau / sang du Christ ; galettes azymes / pain (voir Ex. XII). Le sang de l'agneau badigeonné sur les linteaux et les jambages des portes des demeures égyptiennes d'Israël est le sang qui sauve de la plaie d'extermination (Ex. XII, 13). Le rite mosaïque doit être observé fidèlement pour marquer la mémoire (Ex. XII, 14, 24). Et c'est bien un rituel pour la mémoire qu'institue l'apôtre (1 Co. XI, 24-25). Enfin, aucun étranger à l'alliance n'est digne de participer au repas (Ex. XII, 43). Cette restriction se retrouve chez l'apôtre pour lequel la dignité se mesure en conscience (1 Co. XI, 27-29) ; tandis que dans la Communauté des Saints les œuvres de la loi répondent de la fidélité (Règle VI, 20-21).

Notons la reprise de l'image de l'agneau qui sauve Israël : « En toi (Joseph), s'accomplira la prophétie céleste sur l'agneau de Dieu (Is. LIII, 7) et le Sauveur du monde : celui qui est sans tâche sera livré pour les criminels, et celui qui est sans péché mourra pour les impies dans le sang de l'Alliance, pour le salut des nations et d'Israël, et il détruira Béliar et ses serviteurs. » (Test. Ben. III, 8) (Test. Jos. XIX, 11).

Si Paul a bien repris l'idée du repas messianique tel qu'il est quotidiennement préfiguré par la Communauté des Saints, il y a ajouté le symbolisme qui consiste à retrouver le corps et le sang du Christ dans les prémices du pain et du vin. Or, boire du vin avec l'idée qu'il est l'image du sang (jusque dans sa couleur) semble scandaleux et irrespectueux pour ces Hébreux que Paul ne désire point froisser (voir Lv. III, 17) (Dt. XII, 23-25). Il est vrai que l'outrance n'est guère pire que d'affirmer que le converti est « immergé dans [la] mort » du Christ ! (Rm. VI, 3). L'on pourrait penser qu'en dépit de son assertion, Paul n'a ajouté que cette dernière symbolique au repas du Seigneur ; que les Nazaréens ont tout aussi bien pu conserver eux-mêmes la tradition du repas de la Communauté des Saints, sans attendre l'inspiration de l'apôtre (Mt. XXVI 26-28). S'ils ne l'ont point fait, c'est probablement que pour eux comme pour les Saints, le Règne n'est pas commencé (Mt. XV, 24 ; V, 18 ; XXIV, 14). Le repas messianique inaugurera en effet le Règne de Dieu seulement lorsque le temps sera accompli :

« ...Quand [Adonaï] aura engendré le Messie parmi eux. [Le Prêtre] entrera [à la tête de toute la Congrégation d'Israël, puis tous [les chefs des fils] d'Aaron les prêtres, convoqués à la réunion, hommes de renom ; et ils s'assoiront en [face de lui], chacun selon sa dignité. Et ensuite [entrera le Mess]ie d'Israël, et s'assoiront en face de lui les chefs des [tribus d'Israël, cha]cun selon sa dignité, selon leur [position] dans leurs camps et durant leurs marches ; puis tous les chefs de fa[mille de la Congré]gation, ainsi que les sage[s de la Congrégation sainte], s'assoiront en face d'eux, chacun selon sa dignité. » (Règle ann. II, 11-22)

L'allusion au repas messianique nous semble également claire dans les Memoria : « Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu'à ce jour où j'en boirai du nouveau avec vous, dans le règne de mon père. » (Mt. XXVI, 29). Il en va différemment pour Paul puisque de sa propre conviction, il affirme que « le règne de Dieu n'est pas nourriture et breuvage » (Rm. XIV, 17). Sauf à dire que Paul ment lorsqu'il dit qu'il a « reçu du Seigneur » (1 Co. XI, 23), il faut croire que les Memoria de Matthieu ont repris le rituel par lui-même inventé. Ils ont toutefois gommé l'idée paulinienne de mémoire, pour mieux conserver le sens de l'espérance (essénienne). Ainsi peut-on comprendre la plainte du Juste : « La crain[te] et la tristesse m'enveloppaient, et la (honte) me couvrait la face. Et mon p[ain] s'est changé pour moi en querelle, et ma boisson en un adversaire. » (Hy. V, 35).

Il n'est point dit cependant que « la coupe » paulinienne (1 Co. XI, 25-27) ou nazaréenne (Mt. XXVI, 27) contient du vin : « Que [le Dieu Très Haut] bénisse ton pain et ton eau » (Jub. XX, 9). L'on pourrait penser qu'il s'agit d'une coupe d'eau, pour « boire à l'unique esprit » (1 Co. XII, 13) le « breuvage spirituel » (1 Co. X, 4). Dès lors que Paul demande « de ne pas boire de vin » (Rm. XIV, 21), afin d'éviter de faire trébucher les adhérents (probablement les Saints qui ne le boivent point en dehors du rituel consacré par le prêtre), l'on est fondé à penser qu'a fortiori l'apôtre ne saurait sacraliser cette même boisson. Pour les mêmes raisons et en des circonstances semblables, il demande « de ne pas manger de viande » (1 Co. XI, 21) (1 Co. VIII, 13). Si le vin constitue un élément essentiel des repas communautaires et messianiques, l'eau n'en constitue pas moins, dans la même tradition essénienne, le symbole de la loi de Moïse (Damas VI, 4) que Paul tente de retourner en celui de la loi spirituelle (Rm. X, 4). L'eau de roche dans le désert est le Christ lui-même (1 Co. X, 4). La fréquentation de l'apôtre nous laisse penser que d'autres que lui-même auront mis de l'eau dans son vin.

L'expression « Nouvelle Alliance » (1 Co. XI, 25) vient de Jérémie (Jr. XXXI, 31-36). Le retour d'exil rendra au peuple ses traditions vivantes dans une vie religieuse restaurée. Yhwh a racheté le peuple et pardonné les fautes qui ont valu l'exil. Le passage du poème qui nous retient est un enseignement qui assure la pérennité de la loi et celle d'Israël. Paul capte l'expression prophétique pour un autre contexte, en un sens modifié, afin de mieux authentifier les paroles qu'il prête à Jésus. Contrairement au temps de l'exil où l'absence du culte ôtait sa vigueur à la loi, la restauration d'Israël annonce le rayonnement d'une loi vivante. La « nouvelle alliance » selon Jérémie réside dans l'épanouissement attendu de la Torah. Pour Paul, elle en proclame la fin ! Cependant, l'on perçoit que toujours, dans la Communauté des Saints, l'apôtre puise le modèle. Le pacte contracté au Pays de Damas est appelé « la Nouvelle Alliance » (Damas II, 12). De même que « Dieu établit son Alliance avec Israël à jamais en leur révélant les choses cachées » (Ibid. III, 13-14), ainsi, Dieu consacre-t-il « la Nouvelle Alliance » paulinienne en « dévoilant un mystère tu de toute éternité » (Rm. XVI, 25). L'on n'ignore pas que la révélation pour les uns et le dévoilement pour l'autre ne donnent guère une connaissance identique pour un semblable mystère.

L'on peut penser que les adhérents de Corinthe poursuivent leurs propres traditions et leurs repas sacrificiels tels qu'ils se pratiquent dans les temples, où les coteries et les familles viennent banqueter à leurs jours. Plusieurs banquets cultuels se déroulent ainsi, au même moment, dans un même temple. De la même façon, les adhérents se pressent dans le lieu où se retrouve la communauté. Mais des « sectes » (1 Co. XI, 19), des groupes d'affinités, se forment et les différences se marquent selon l'opulence ou la frugalité des tables (Ibid. 21). D'une certaine manière, comme pour la question de la prostitution, Paul doit contrecarrer la poursuite des traditions populaires que les Corinthiens mêlent, sans état d'âme, à leur adhésion à l'évangile. L'institution du repas-culte, comme moment du souvenir, est, dans ce contexte, le moyen de faire l'unité de la communauté. Les grâces sur le pain et la bénédiction de la coupe encadrent le dîner et organisent la communion des adhérents dans l'esprit du Christ. L'apôtre vient de tancer ceux qui font table à part (Ibid. 20) et ripaillent au « dîner du Seigneur » (Ibid. 21-22). Ils sont indignes de participer à ce moment de mémoire (Ibid. 27). Paul fait alors le lien entre la bonne chère et la mauvaise santé de ceux qui s'y adonnent et meurent de quelque attaque (Ibid. 30).

« Car en mangeant et buvant, c'est son propre jugement qu'il mange et boit, sans discerner le corps. » (1 Co. XI, 29)

« Mais sur chacun des hommes viendra une punition telle que, selon le péché qu'il aura commis, par là même il sera jugé. » (Ant. bib. XLIV, 10)

L'apôtre affirme que l'adhérent se retrouve jugé par « le Seigneur », parce qu'il n'a pas été lui-même capable de discernement (1 Co. XI, 31-32) : « Car l'homme est châtié par où il pèche. » (Test. Gad V, 10-11) (Test. Sim. II, 12) (voir T.B. Chabbat 31b). La causalité magique, et non point physiologique rappelle la peine de retranchement. Paul ajoute cependant que la maladie doit constituer une aide au discernement de chacun (1 Co. XI, 32).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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