Le chemin de Damas


Livré au Satan, au monde et à ses lois


La communauté paulinienne

20 - Livré au Satan, au monde et à ses lois

ES adhérents de Corinthe s'affirment volontairement comme des libertaires au point de tirer gloire du fait que l'un d'entre eux assume sa liberté jusqu'à prendre publiquement la femme de son père pour amante (1 Co. V, 1). Le père ne semble pas être présent dans la communauté. Si tel n'était point le cas, soit pour l'accuser, soit pour le plaindre, il apparaîtrait sans doute dans la mise au point de l'apôtre. Quant à la belle-mère, il semble qu'elle ne soit davantage présente, puisque, en fin de compte, seul l'amant se trouve expulsé (Ibid. 5).

Nous sommes à Corinthe, dans une communauté suffisamment proche de l'apôtre pour qu'il demande à ses membres de pratiquer une communion d'esprit, afin de connaître la réponse vraie à la question qui se pose (1 Co. V, 4). Sont-il allés trop loin dans leur recherche de la liberté ? Il semble bien. « Vous vous gonflez » de l'outrage (Ibid. 2) ! s'exclame l'apôtre dans une tempête. Une majorité partage donc un jugement bienveillant sur la situation créée par les deux amants. L'évangile ne proclame-t-il pas l'abrogation des lois pour ceux qui y adhèrent ? Dès lors, il n'est aucune loi qui puisse leur être opposée.

Après tout, dira-t-on, les amants s'aiment et ne font pas le mal. Ce dernier point n'est pas assuré. Il est possible en effet que le père souffre de cette situation, car la femme peut l'avoir quitté. Auquel cas, celle-ci n'entend pas les conseils de l'apôtre qui recommande (aux convertis) de ne jamais prendre l'initiative des séparations (1 Co. VII, 13-14). Certes, elle n'a point à les entendre si elle n'est pas adhérente. La situation conflictuelle qui en résulte, même si elle passe les limites de la communauté, ne peut convenir à un converti digne de foi, ce à quoi prétend bien l'amant. Elle s'oppose tout à fait à l'idéal d'une relation d'amour entre les hommes dont la paix est le premier principe (Ibid. 15).

Néanmoins, il n'est pas certain que nous soyons devant un cas semblable, puisque Paul ne dit rien du père. Il est encore possible que le père mécréant ait répudié la belle-mère. Celle-ci, d'un point de vue paulinien se trouve alors libre (Ibid. 15). A moins que la répudiation n'ait pour cause le fait qui nous occupe. Auquel cas, la femme abuserait de sa liberté (évangélique) par la rupture excessive d'une relation d'amour (qu’il resterait à idéaliser). Peut-être encore le père est-il mort. Mais Paul affirme dans une argumentation par analogie, que la femme « est libre envers la loi et d'être à un autre sans adultère » si l'époux meurt (Rm. VII, 3). Si l'on retient la liberté de la veuve, selon la loi, et la disparition du fait de « prostitution » (adultère) (1 Co. V, 1) par la mort du conjoint, a fortiori la femme gagne-t-elle cette liberté en dehors de la loi.

En tous les cas, si nous ne connaissons point tous les tenants et les aboutissants d'une situation si peu convenable, il est clair que Paul est bien informé et qu'il n'est pas d'accord avec la communauté sur la valeur de la situation. Il soutient que la question ne mérite aucune sorte de discussion. « J'ai déjà jugé », dit-il (Ibid. 3). Ce qui laisse entendre que dans la communauté l'on attend un débat sur la question. Il s'agit pour nous, autant que pour les libertaires (pauliniens fondamentalistes de Corinthe), de comprendre ce qui fonde la décision de l'apôtre.

Les adhérents ont raison sur un point essentiel : la Torah ou les lois de l'Empire ne peuvent fonder le jugement. Selon la Torah : « L'homme qui couche avec la femme de son père, il a découvert la nudité de son père : tous deux seront mis à mort, leur sang est sur eux. » (Lv. XX, 11) (voir Lv. XVIII, 8) (Dt. XXIII, 1). Selon la loi romaine : La belle-mère est indiscutablement la concubine du fils de son père puisque le mariage n'est pas légalement possible et qu'il n'y a pas de possibilité de contrat (« conubium »). La concubine commet en outre un délit sexuel (« stuprum »).

Paul considère cette relation comme une « méchanceté » (1 Co. V, 8) de la part du couple d'amants, comme une « lâcheté » de la part des membres de la communauté (Ibid. 8). Tous vivent dans l'indignité par rapport à la « loi de l'esprit » (1 Co. VI, 12 ; X, 23). Mais de cette faute de la conscience, qui peut être juge ? Paul résout la difficulté de ce raisonnement en cercle, en faisant appel, non plus à la conscience de chacun, mais à la conscience de la Communauté entière dans l'éclairage de l'esprit évangélique : « Au nom du seigneur Jésus, rassemblons-nous, vous et mon esprit. » (1 Co. V, 4) (Règle V, 9). L'apôtre ne peut pas se poser en maître sans renier l'idéal de liberté. Il enseigne que la conscience communautaire prévaut sur la conscience individuelle. D'autant plus qu'il s'agit de sauvegarder ce même esprit communautaire (1 Co. V, 5).

La résistance aux lois du monde et à « la sagesse de ce siècle » n'appelle, certes, aucun compromis (1 Co. II, 6). Cependant, la loi de l'esprit ou la loi de l'amour ne peut se vérifier que dans l'unanimité de la communauté : « Tendez à l'unanimité entre vous et avec le Christ Jésus », répète l'apôtre (Php. II, 5) (Rm. XII, 16, XV, 5) (2 Co. XIII, 11) (Php. II, 2). Notons que l'assemblée des Saints tranchait « à la majorité » (Règle V, 9). Il ne s'agit point d'une unanimité de vote mais de la communion des consciences au même esprit évangélique. L'accord ne procède pas d'une justification rationnelle qui entraîne la conviction de tous, mais d'un esprit d'amour qui le présuppose. Il se fonde, non sur un ralliement des points de vue, mais sur une intelligence partagée de la loi de l'esprit, c'est-à-dire sur l'impératif de la conscience communautaire.

Nous avons vu par ailleurs que Paul appelle les convertis les plus libérés à ne point attrister par leur comportement ceux qui gardent l'empreinte de la loi (Rm. XIV, 15). Il demande que leur choix en conscience ne vienne pas défaire « l’œuvre de Dieu » (Ibid. 20). Nous retrouvons la même préoccupation, lorsque Paul justifie l'exclusion de l'amant : « afin que l'esprit soit sauvé au jour du Seigneur » (1 Co. V, 5). Non point l'esprit de l'amant (la traduction de Chouraqui est préférable si l'on veut trouver le sens conforme à la pensée de Paul) lequel témoigne par son acte qu'il ne le possède nullement ; non point bien entendu l'esprit dans l'absolu ; mais l'esprit saint communautaire. Ce dernier concept, qui recouvre l’idée de communion des Saints, se retrouve chez les Esséniens : « L'Institution de l'esprit de sainteté (fondée) selon la vérité éternelle. » (Règle VIII, 3).

Le débat qui s'élève met en péril l'unité de la communauté. La victoire sur la loi du péché demeure au cœur de l'espérance paulinienne. La loi positive est rejetée parce qu'elle n'extirpe jamais le péché de l'homme ; au contraire, elle le favorise. Les amants se sont libérés du pur amour, pour un amour de convoitise qui répond à la loi de Satan, non à la loi de l'esprit.

La communauté paulinienne et l'apôtre lui-même, conformément à l'idéal qu'ils proclament, n'ont aucun moyen légal de sanctionner une inconduite. Ils peuvent néanmoins constater la non-adhérence à l'évangile et prendre la décision de jeter l'ostracisme sur celui qui ne peut plus prétendre à quelque reconnaissance fraternelle (1 Co. V, 11) (Règle VII, 22-25). Cette expulsion, vers le monde et ses lois, les juges et les rois, consiste, pour l'apôtre, en une livraison du mécréant « au Satan » (Ibid. 5) (Mt. XXVII, 2). Il ajoute : « Pour la perte de sa chair » (1 Co. V, 5). Le règne du Satan est caractérisé par sa capacité à juger selon les lois et à exécuter ses jugements. Il est en contradiction avec le règne du dieu de l'espérance paulinienne en lequel l'amour efface les lois. Les amants sont expulsés parce qu'il n'y a point de loi pour les juger.

L'on retrouve l'identique moyen de se défausser de l'indésirable dans les ordonnances de l’Ecrit de Damas :

« Dans tous les cas où l'on aura prononcé l'anathème contre un homme, c'est par les ordres des Gentils que cet homme sera mis à mort. » (Damas IX, 1)

L'on ne peut pas croire qu'il y ait un quelconque accord entre les exilés de Damas et les autorités politiques et militaires arabes ou hellènes, qui semblerait comme un reniement de leur vocation à se tenir à l'écart des impies. La Règle n'édicte jamais d'autre punition des contrevenants qu'une séparation variable selon l'importance de la faute (Règle VI, 24-VII, 25). Le membre rejeté, qui ne bénéficie plus de la protection de la communauté, se retrouve irrémédiablement sous l'autorité des pouvoirs établis, auxquels il doit rendre compte de ses actes selon la loi du royaume ou celle de l'Empire. Ainsi doit-on comprendre que le fait répréhensible, au regard de la loi de l'esprit, l'est également ici selon la loi du monde. Certainement de telles inclusions se retrouvent-elles. Le converti ne connaît point le péché (Rm. VI, 11) et sa justice est en dehors de la loi (Rm. III, 21). Mais, dès lors qu'il retourne au péché, l'amant revient au monde. Paul ne juge point l'acte pour appliquer un châtiment. Il constate que, du fait de son acte, l'amant n'est plus un élu de Dieu (Rm. VIII, 33-34).

Paul cherche l'argumentation pour convaincre dans les Ecritures (1 Co. V, 7-8). La métaphore de « la vieille levure » (Ibid. 7) fait référence à l'Exode : « Sept jours durant vous mangerez des azymes. Dès le premier jour vous ferez disparaître le levain de vos maisons, car quiconque mangerait du pain levé, du dernier jour au septième jour, cette personne-là serait retranchée d'Israël. » (Ex. XII, 15) (voir Ex. XII, 19 ; XVIII, 7). L'image ne colle pas puisque ce n'est point la pâte (1 Co. V, 7) mais la maison que l'on nettoie en vue de la fête.

A cette image de la nourriture pascale et des précautions à prendre conformément à la Torah succède l'image du Christ, « notre pâque » (Ibid. 7) immolée. La référence porte également sur l'Exode : « Prélevez et prenez pour vous du petit bétail selon vos familles et immolez la Pâques ! Vous prendrez un bouquet d'hysope et vous le plongerez dans le sang qui sera dans la cuvette, vous toucherez au linteau et aux deux jambages avec le sang qui sera dans la cuvette. Quant à vous, nul ne sortira de la porte de sa maison jusqu'au matin. Et Yhwh passera pour frapper l'Egypte, il verra le sang sur le linteau et sur les deux jambages, alors Yhwh sautera au-delà de la porte et ne permettra pas à l'exterminateur d'entrer dans vos maisons pour frapper. Vous observerez cette chose comme un rite pour toi et pour tes fils à jamais. » (Ex. XII, 21-24). Comme la Pâque mosaïque protégeait les Hébreux de la colère de Yhwh, le Christ « immolé » (1 Co. V, 7) protège du monde des lois, dont nous savons que la « loi du péché » constitue le principe. Celui qui ne se convertit pas au Christ perd cette protection et retombe dans le domaine de Satan. S'il s'agit pour les Hébreux de se protéger de la colère de Yhwh, il s'agit bien pour Paul de se protéger de l'emprise de Satan. Car chez l'apôtre, tel est le nom du maître du monde.

Le pouvoir de juger selon des lois, de condamner et d'exécuter la sentence, procède du monde satanique ; de même les hiérarchies qui président au système, les puissances et les pouvoirs qui le tiennent, (Ibid. 5). En abandonnant l'amant à son sort d'homme psychique soumis aux lois du monde, l'apôtre n'établit aucun lien de connivence avec le système qu'il combat et la justice qui le frappe. Il marque sans doute la ligne au-delà de laquelle l'amour pur cesse et commence le droit. Il préserve l'esprit de la communauté (Ibid. 6, 13) et la puissance de vaincre.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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