Le chemin de Damas


L'ostracisme


La communauté paulinienne

21 - L'ostracisme

'ESPRIT de la Communauté doit être préservé du péril d'assimilation. L'on sait comment l'apôtre attend des Corinthiens qu'ils excluent « le prostitueur » (1 Co. V, 5). Il demande encore que chacun s'écarte de celui  qui porte le nom de « frère » sans véritablement adhérer à la loi de l'esprit : « Je vous ai écrit de ne pas fréquenter quelqu'un qui porte le nom de frère et qui est prostitueur, exploiteur, idolâtre, insulteur, ivrogne, rapace, et de ne pas manger avec lui. » (Ibid. 11).

La nouvelle Communauté est donc appelée à veiller, dans le but de se préserver en tant qu'élection divine (Rm. VIII, 29) mise à part dans un monde voué à sa perte. Le projet qu'elle porte doit demeurer lisible pour elle-même et ceux qui la considèrent. Paul reprend une ordonnance de la Règle de la Communauté :

« Tous ceux qui sont entrés dans le Conseil de sainteté, ceux qui marchent dans la perfection de voie selon ce qu'il a prescrit, tout homme d'entre eux qui transgressera un point quelconque de la loi de Moïse, délibérément ou par relâchement, on le chassera du Conseil de la Communauté, et il ne reviendra plus ; et nul d'entre les hommes de sainteté ne se mêlera à ses biens ni à son conseil en aucune chose. » (Règle VIII, 21-24)

Pour Paul, il ne s'agit pas, bien entendu, de demander que l'on chasse celui qui manque au devoir de fidélité à la Torah ; mais celui qui témoigne, par sa conduite, qu'il demeure volontairement lié par la loi du péché, celui qui s’installe en toute conscience dans une situation de convoitise et s'attache aux nourritures terrestres.

De l'évêque qui instruit le volontaire dans le but de l'introduire dans la Communauté des Saints (Règle VI, 13-16), il est dit : « Et chacun selon son esprit : c'est ainsi qu'il les jugera. » (Ibid. IX, 15). Il est demandé à chacun de veiller à se réprimander « l'un l'autre dans la vé[rité] et l'humilité et la charité affectueuse. » (Ibid. V, 24-25) (Rm. XV, 14). Le converti n'est jugé que « sur enquête de la Communauté » (Ibid. VI, 24) ; c'est-à-dire que le jugement rendu procède de l'esprit saint, même s'il n'est prononcé que par « [les] douze » (Ibid. VIII, 1). L'on sait que « les frères » ne sauraient porter de jugement valide les uns sur les autres (Rm. XIV, 10), également, que « l'homme spirituel juge tout et n'est jugé par personne » (1 Co. II, 15).

Ainsi, s'il ne peut être jugé par personne en particulier, le frère de peu de foi doit-il l'être par la Communauté entière, rassemblée en communion d'esprit (1 Co. V, 4). Ce jugement communautaire n'est point véritablement d'ordre moral, puisque la morale n'appartient jamais qu'à la sagesse du monde. Il ne peut porter que sur la constatation de non-conversion à la loi de l'esprit. L'adhérent ne se voit reconnaître que des qualités psychiques et non plus spirituelles. Il doit en conséquence être tenu à l'écart de la Communauté à laquelle il ne peut plus prétendre appartenir. L'ostracisme revient à un retour de l'homme psychique au monde qui est le sien, celui du règne de Satan (Ibid. 5).

Il est intéressant de noter la différence de ton employé par l'apôtre. Il semble devoir tout apprendre à la Communauté nouvelle de Corinthe, tandis que d'autres communautés, comme celle de Philippe (Php. I, 1) ou celle de Rome, possèdent la connaissance fondamentale de la Règle, qu'il ne reste qu'à corriger par l'enseignement de l'évangile (Rm. VI, 17).

Paul prend appui sur un lieu commun du Deutéronome : « Sur le dire de deux témoins ou de trois témoins sera mis à mort celui qui doit mourir, il ne sera pas mis à mort sur le dire d'un seul témoin. C'est d'abord la main des témoins qui sera contre lui pour le faire mourir et ensuite la main de tout le peuple. Ainsi tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt. XVII, 6-7). Si la dernière phrase est reprise par Paul (1 Co. V, 13), toute la contrariété entre les deux écrits s'exprime par l'opposition entre le monde matériel de l'Ecriture et le monde spirituel de l'apôtre. Dans le Deutéronome, la mort est le fait d'une exécution capitale prononcée et exécutée par les hommes. Elle écarte par la mort immédiate l'indésirable mécréant. Dans la pensée paulinienne, qui emprunte la sanction de l'ostracisme à la Communauté des Saints, la mort est la mort psychique annoncée pour celui qui n'a point accès à l'édification de la vie éternelle. Il sort vivant de la Communauté dans l'attente de sa mort naturelle irrémédiable, présentée comme le jugement de Dieu (Ibid. 13).

La première proclamation d'excommunication se trouve dans le Livre d'Esdras, en un contexte de purification ethnique, puisqu'il s'agit pour les Hébreux de se séparer des peuples qui leur sont étrangers et de retrouver la fidélité à la Torah, en renvoyant leurs femmes étrangères : « Quiconque ne viendrait pas dans les trois jours, selon le conseil des chefs et des anciens, aurait tous ses biens frappés d'interdit et lui-même serait exclu de l'assemblée des exilés. » (Esd. X, 8).

De même que la communauté ne peut porter de jugement sur « ceux du dehors » (1 Co. V, 13), puisqu'elle ne se reconnaît aucun organe légal pour ce faire, elle ne peut davantage porter un même jugement sur celui qu'elle expulse et considère, de fait, comme quelqu'un « du dehors ». En tant que tel, celui-ci n'est soumis qu'au jugement de Dieu (Ibid. 3), c'est-à-dire à la disparition corps et âme. Paul accorde à la communauté la faculté de discernement qui consiste à reconnaître l'homme psychique parmi les hommes spirituels. Une fois reconnu celui-là retourne au monde et à ses lois, c'est-à-dire au Satan (Ibid. 5).

Les Psychiques, en proie aux turpitudes que concocte la loi de l'incarnation, ne doivent point être reconnus comme membres de la communauté. Ils redeviennent fréquentables en dehors, car si le projet paulinien a vocation à extraire du monde les hommes de foi, il forme également le dessein de gagner les autres par une propagation de l'esprit évangélique. Si les Spirituels ne pouvaient fréquenter les Psychiques, il leur resterait à « sortir du monde » (Ibid. 10), ce qui véritablement serait contraire à leur espérance de victoire.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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