Le chemin de Damas


La Communauté parle au monde


La communauté paulinienne

23 - La Communauté parle au monde

LORS, frères ? Quand vous vous assemblez, chacun a un psaume, un enseignement, un dévoilement, un charabia, une interprétation ; mais que tout soit pour bâtir. » (1 Co. XIV, 26).

La réunion de la Communauté en assemblée a pour objet sa propre édification. La question du parler en « charabia » est posée. Dans un moment de prière intense, l'orant est poussé à exprimer son état d'esprit par la voix. Il parle sans structurer son langage. Il profère une sonorité primitive (inconsciente) que l'intelligence n'a point organisée. Cette parole mystérieuse constitue une relation à Dieu, non aux hommes (Ibid. 2). Au contraire, celui qui prophétise (Ibid. 29), c'est-à-dire qui dit en clair une pensée intelligente (Ibid. 32), parle aux hommes (Ps. Pseudo-david. XXVII, 11). Il leur donne l'espérance à partager et contribue à l'édification de la Communauté en son attachement à la « loi de l'esprit » (Ibid. 3).

Le premier argument de Paul est d'ordre rationnel. Le langage a une « puissance » (Ibid. 11) qui doit emporter la conviction. Contrairement à la loi, qui ne cherche pas à convaincre par un déploiement rhétorique mais qui s'impose par la crainte du texte et la vénération trompeuse, l'évangile se révèle aux consciences en usant du discours vrai et de la force de convaincre (2 Co. IV, 2). Le rebelle non-violent qui cherche à révéler le mensonge des lois ne peut compter que sur une adhésion spontanée ou réfléchie à son discours ; jamais sur la contrainte qui n'introduirait que la force d'une nouvelle loi positive.

L'esprit saint n'est pas clos en son mystère. Il se cultive au sein de la communauté, chacun a part à son dévoilement. Il donne la science du discernement, l'enseignement de sa loi, la vision du projet, la connaissance du bien et du mal, le raisonnement juste (1 Co. XIV, 20) (Test. Jud. XX, 1-5). L'esprit paulinien ne cache aucun mystère (Rm. XVI, 25). Il cherche au contraire à se déployer dans le monde au travers des hommes qui le portent et l'actualisent. Paul situe le parler en « charabia » en dernière position dans son énumération des dons de l'esprit (1 Co. XII, 28) ; alors qu'il représente un vrai langage pour Dieu (1 Co. XIV, 2). Sa moindre valeur vient donc de ce qu'il ne constitue pas un langage pour l'homme. L'évangile manifeste en revanche la claire parole de Dieu (2 Co. IV, 3) qui se proclame aux hommes tout aussi nettement.

La puissance du Dieu paulinien se manifeste dans « le langage de la croix » (1 Co. I, 18) qui annule l'esprit de la légalité pour inaugurer un nouveau mode de relation entre les hommes par l'imitation du Christ (1 Co. XI, 1). Ce langage développe un discours cohérent qui ne se confond point avec les paroles de sagesse. Il renvoie au néant les valeurs portées par la loi et la tradition (1 Co. II, 4-5). « Le parler en langue » a gagné la communauté malgré Paul. Bien qu'il dise qu'il s'agit d'un parler avec Dieu (1 Co. XIV, 2), il ne le compare pas moins aux sons discordants émis par les instruments en dehors de toute composition musicale (Ibid. 7), à une sonnerie de trompette qui ne correspond point à un code précis (Ibid. 8), à un langage barbare (Ibid. 11). Il est un langage de l'irrationnel (Ibid. 20) qui ne profère que paroles « en l'air » (Ibid. 9).

Paul en vient à l'argument scripturaire (Ibid. 21) : « -"A qui donc enseigne-t-il la connaissance ? A qui donc fait-il comprendre ce qui est révélé ? A ceux qui ont été sevrés du lait, éloignés des mamelles ? En effet : ordre sur ordre, ordre sur ordre, mesure sur mesure, mesure sur mesure, hé, petit, ici ! hé, petit, là-bas !" Mais c'est avec des mots dérisoires aux lèvres, et dans une autre langue, qu'il parlera à ce peuple-ci, lui qui leur avait dit : Ceci est un lieu tranquille, procurez la tranquillité à celui qui est las ! Ceci est un endroit calme ! Mais ils n'ont pas voulu écouter, de sorte que pour eux la parole de Yhwh sera : "Ordre sur ordre, ordre sur ordre, mesure sur mesure, mesure sur mesure, hé, petit, ici ! hé, petit, là-bas", afin qu'ils aillent en trébuchant en arrière, qu'ils se fracturent, qu'ils soient pris au piège et soient attrapés. » (Is. XXVIII, 9-13).

L'auteur du Livre d'Isaïe s'adresse aux habitants de Jérusalem alors que la ville est soumise à des juges plongés dans la débauche. Les révélations du prophète leur apparaissent comme des enfantillages. Ils singent les syllabes que le maître d'école inculque aux petits enfants à partir de celles qui évoquent les mots « ordre » et « mesure », sous une forme apocopée. C'est une façon de tourner en dérision les prophéties d'Isaïe ; c'est également le langage hésitant des juges ivrognes. La prophétie annonce en effet que Yhwh parlera aux infidèles de Jérusalem par la langue étrangère des Assyriens. Ils retrouveront dans cette langue les mêmes balbutiements.

La « méchanceté enfantine » (1 Co. XIV, 20) reprend l'idée de l'opposition des autorités de Jérusalem envers le prophète Isaïe. Elle demeure cependant acceptable pour l'apôtre puisqu'elle est « enfantine ». Elle s'oppose toutefois au raisonnement adulte des Parfaits (Ibid. 20). Comme Yhwh a utilisé le charabia (l'assyrien) pour parler aux habitants mécréants de Jérusalem qui ne l'écoutaient pas, les adhérents parlent le charabia enthousiaste pour parler également aux auditeurs mécréants. Mais là n'est point ce que l'on peut attendre d'eux. Ils se doivent de parler en clair à leur adresse dans le but de les édifier (Ibid. 21-25). Ainsi, Paul appuie sa recommandation par la Torah (Ibid. 21) (qu'il élargie au Livre d'Isaïe) pour dire que la loi elle-même n'a jamais considéré les langues étrangères (les charabias) que comme des malédictions divines (la langue des envahisseurs). Ce faisant, il semble s'adresser à « des connaisseurs de la loi » (Rm. VII, 1) bien que la glossolalie ait été une pratique courante lors des cultes rendus aux divinités de la Grèce.

L'apôtre est amené à concéder qu'il parle lui-même en charabia (1 Co. XIV, 18), afin d'éviter que le jugement des parleurs charismatiques ne soit trop défavorable à son égard. Ce n'est qu'après avoir affirmé qu'il possède aussi ce don qu'il peut résolument le diminuer. Nous retrouvons cette obligation qu'a l'apôtre de préserver son autorité spirituelle en se montrant l'égal de ses adversaires. Il peut alors mieux rejeter l'attachement à un pouvoir issu de l'esprit qui correspond si peu à l'idée évangélique (1 Co. IX, 15). Paul ne penche ni vers la mystique ni vers le retrait de la société des hommes en tant que tels (Php. I, 24). Le plus grand des charismes demeure l'annonce évangélique. Le monde terrestre est son champ d'action, le système des lois fonde sa rébellion. Paul donne à la raison toute sa part dans l'éveil de la conscience et l'intelligence de l'esprit.

La prophétie devient la priorité de la communauté réunie en assemblée (1 Co. XIV, 31). Elle est l'expression d'un langage rationnel qui se soumet à la critique (Ibid. 19). Elle constitue le discours intellectuel ordonné (Ibid. 31 et 40) qui veille sur la déraison (Ibid. 23) et le délire mystique (Ibid. 27-28). Chacun est invité à prophétiser (Ibid. 39). L'exhortation devient majeure. Elle se présente comme « un commandement du Seigneur » (Ibid. 37).

L'ordre objectif vient ici se substituer à un discernement qui semble faire défaut. L'esprit se complaît en lui-même sans prendre la mesure de la libération du monde dont la Communauté a la responsabilité (Rm. VIII, 19). Nous retrouvons une même préoccupation de l'apôtre lorsque il juge que la Communauté court le risque libertaire, autant que mystique, de se détourner de son projet au regard du monde (1 Co. V, 4 et VII, 10). Son édification est majeure. Il lui appartient en effet de communiquer la puissance de l'esprit et de donner au monde le modèle de sa révolution. Le discours évangélique devient ainsi une représentation intellectuelle qui se construit au sein de la communauté. Là, sa puissance de conviction se forge, la vigueur de son action se détermine. Le Livre des Jubilés imagine ainsi l'entretien de Yhwh avec Moïse : « Je les ferai partir (comme une plante de rectitude, de tout mon cœur et de toute mon âme ; ils vivront pour la bénédiction et non pour la malédiction, et ils seront la tête et non la queue. Je bâtirai mon sanctuaire au milieu d'eux, j'habiterai avec eux, et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple, (vivant) selon la vérité et la justice. » (Jub. I, 16 ; XVI, 26).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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