Le chemin de Damas


Le soufflet de l'ange de Satan


La communauté paulinienne

27 - Le soufflet de l'ange de Satan

UISQU'IL faut décidément se glorifier soi-même, en dépit de l'impératif de la conscience de ne le point faire, Paul entre dans le jeu de ses adversaires hébreux. Il accepte de déraisonner (2 Co. XI, 23). Peu importe la nature de l'événement extatique dont l'apôtre a fait l'expérience. Il ne souhaite pas inventer des histoires. Dieu seul a la connaissance de cet instant extraordinaire qui révolutionna sa vision du monde et sa relation aux hommes (2 Co. XII, 2-3).

Paul a reçu « des paroles indicibles qu'il n'est pas permis à l'homme de dire » (Ibid. 4). Ce « dévoilement » (Ibid. 1) a cependant une claire signification. Sans cela, Paul n'aurait point transformé radicalement sa vie après l'avoir connu. Il nous dit qu'il révèle « un mystère tu de toute éternité » (Rm. XVI, 25), « une mystérieuse sagesse de Dieu » (1 Co. II, 7), « dévoilée par l'esprit » (Ibid. 10), « qu'aucun des chefs de ce siècle n'a connue » (Ibid. 8). Puisque ce dévoilement n'est autre que l'évangile (Ga. I, 11-12), nous sommes amenés à penser que « tout » l'évangile ne peut être clairement proclamé par l'homme. En effet, l'apôtre ne dit pas toute « la vérité » (2 Co. XII, 6). Certes, s'il la proclamait, elle constituerait une gloire bien plus grande que la vaine gloire que ses adversaires tentent de faire valoir. Il ne transmet pas la totalité du « mystère » de peur d'être élevé dans sa condition d'homme qui, pour lui, n'est que vanité (Ibid. 6-7). Mais il se trouve que la mesure, dont il fait preuve lui est de quelque façon imposée.

Or, l' « ange de Satan » (Ibid. 7) ne peut vouloir rien d'autre que l'alignement de l'apôtre sur les valeurs et les lois qui régissent la société des hommes. Il doit chercher à remettre l'apôtre dans le rang que ses propres adversaires hébreux n'ont pas quitté, c'est-à-dire lui donner à proclamer un Christ conforme au système du monde, des pouvoirs et des lois qui le constituent. Si l'ange vient souffleter l'apôtre, ce n'est certes pas pour l'amener ou le garder dans le mode d'être spirituel. L'ange de Satan ne cherche qu'à maintenir l'apôtre dans la réalité du monde qu'il domine.

« Et de peur que ne m'élève l'excellence de ces dévoilements, une écharde dans ma chair, un ange de Satan m'a été donné pour me souffleter, de peur que je ne m'élève. Trois fois j'ai fait appel au Seigneur pour qu'il l'éloigne de moi. Il m'a dit : ma grâce te suffit, car ma puissance est accomplie par la faiblesse. » (2 Co. XII, 7-9)

Nous ne sommes jamais avec Paul dans la dialectique hébraïque d'un dieu qui corrige l'homme telle que nous la rencontrons par exemple à la lecture des Psaumes de Salomon : « Comme l'aiguillon pique le cheval, ainsi [le Seigneur] m'a-t-il piqué, afin que je sache veiller pour lui. Mon sauveur et mon secours en tout temps m'a sauvé. » (Ps. Sal. XV, 4). Satan, qui maîtrise autant la loi du péché que la loi du monde, craint pour son royaume en cette création qu'il s'est asservi. Il ne se rend pas compte que l'ange sert l'apôtre. S'élever dans le monde par la puissance de l'esprit serait contradictoire et annulerait toute espérance de victoire et de vie éternelle. L'ange de Satan ne peut s'exprimer que par la convoitise du corps psychique de l'incarnation ou encore par la force de la loi positive (Mt. IV, 1-11).

Il peut sembler difficile de voir en l' « écharde dans la chair » (2 Co. XII, 7) une maladie ou une infirmité physique de Paul. Comment Paul demanderait-il « au Seigneur » de lui ôter un mal charnel quand le corps n'appartient pas au mode d'être spirituel ; qu'il n'est qu'un corps de mort dont, en définitive, il n'a hâte que de se débarrasser (Rm. VII, 24). L'on voit cependant que « demeurer dans la chair » s'avère nécessaire afin de faire fructifier l’œuvre de l'esprit (Php. I, 20-24).

La connaissance du Livre des Jubilés dont témoigne l'apôtre nous amène à relever l'enseignement des anges concernant le traitement des maladies. Lorsque Noé éleva vers Dieu sa prière afin qu'il liât les esprits d'égarement « qui (sont) en toute chair » (Jub. X, 3), Mastéma (le Prince des esprits) vint plaider sa cause. « Le Seigneur Créateur » lui en accorda un sur dix. En contre-partie, pour les hommes, « il ordonna [à l'un d'entre les anges] d'enseigner à Noé tous les moyens de guérir, car il savait que ceux-ci ne marcheraient pas dans la rectitude et ne lutteraient pas dans la justice » (Ibid. X, 10). Ainsi Noé sut soigner « au moyen des plantes de la terre » avec la précision suivante : « Noé a inscrit dans un livre tout ce que nous lui avons enseigné sur toutes les sortes de remèdes. » (Ibid. 13). Si nous nous en tenons à cette tradition, il faudrait que Paul souffre pour ne pas se conduire parfaitement ; évidemment, non point selon la Torah (dont le Livre des Jubilés témoigne de la connaissance qu'en avait Noé), mais selon la loi de l'esprit. Or, il ne semble pas que Paul soit châtié par quelque endroit où il aurait péché (Test. Gad. V, 10-11).

Le soufflet de l'ange de Satan empêche Paul de s'élever (2 Co. XII, 7). Et l'apôtre nous dit que ce qui l'élèverait serait de dire « la vérité » (Ibid. 6). Nous en concluons que Paul ne peut proclamer toute la vérité évangélique à cause de Satan. Le cas est différent de Satan approchant Jésus (Mt. IV, 1-11). Celui-ci rejette la proposition du royaume mondial et la tentation reste sans effet. Si Paul ne mesurait pas ses paroles, ne censurait un tant soit peu sa pensée en l'entourant d'un mystère (que nous tentons de dévoiler), alors il ne lui serait pas même possible de pérégriner par le monde pour annoncer l'évangile. Le temps de le faire ne lui serait pas laissé, il serait immédiatement éliminé de la surface de la terre, une croix se dresserait pour lui sur le bord de la voie de chaque cité des Hellènes visitée, les pierres voleraient à la porte de chaque cité des Hébreux abordée.

« Les outrages » et les « persécutions » (2 Co. XII, 10) constituent une faiblesse qui laisse le temps de la proclamation. L'apôtre s'en accommode. Il en est même « content » (Ibid. 10). Certes, il a bien dû demander à Dieu de le sortir de quelques mauvais pas (Ibid. 8), de calmer les flots de ses naufrages ou d'abattre les grilles de ses prisons. Mais Dieu lui a répondu que « [sa] puissance est accomplie par la faiblesse » (Ibid. 9). L' « écharde dans la chair », les coups de fouet ou les coups de trique, autant de condamnations au nom d'une loi, autant de soufflets de la part de Satan, autant de « nécessités » (Ibid. 10) pour révéler la parole de Dieu, sans s'élever au-delà des hommes et sans mourir trop vite, (Php. I, 21-24).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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