Yves Maris


La clé des songes - Année 2008



Songes de l'année 2008




Vie à vie
(Décembre 2008)


Une fête, ou plutôt une rencontre, se déroule dans le jardin clôt élégamment négligé d’une belle demeure de campagne toulousaine. La saison est clémente, l’ambiance est heureuse et riante. De petits groupes et quelques chaînons humains se rassemblent dans l’enclôt, le long des murs de briques roses à l’architecture bien faite. Je suis là, tel que je suis avec mon âge et ma vie d’aujourd’hui. Je suis content de l’invitation parce que je sais que je vais surprendre le couple que je forme (que je formais), à trente-trois ans, avec ma femme en compagnie des deux enfants. Dès que j’aperçois l’aimable famille, je me dirige vers elle, étonné malgré tout de me revoir tel que je suis (que j’étais). Je comprends que je porte maintenant ma destinée, tandis que l’autre moi-même incarne un possible. J’éprouve le désir de me (lui) parler, de m’(l’) écouter, de connaître le sens de ma (sa) vie et mes (ses) projets d’avenir. J’avance d’un pas assuré.

Un saut de scène me mène un peu plus loin, face à une construction majestueuse de briques traditionnelles sans autre ouverture que celle d’un grand plancher à l’étage. Un ruisseau coule au pied et reçoit une fine pluie d’été. Passée la porte d’enceinte ouverte dans un mur massif, je trouve ma (sa) femme avenante, en son jeune âge. Elle me dit que je suis (qu’il est) là-haut, affairé à quelques aménagements. Mais le songe s’arrête et, si j’ai pu me (le) voir au seuil d’une vie parallèle, je n’ai pu connaître ce qui n’est pas accompli ni faire valoir l'aboutissement de mon expérience de vie.

Le mausolée
(Octobre 2008)


Un tombeau collectif se dresse sur une lande, à l’écart du village. Il s’agit d’une petite tour hexagonale fraîchement bâtie dont l’architecture rappelle celle de ma propre maison. Elle est revêtue de granit poli et les structures verticales sont de calcaire blanc. Elle s’élève sur deux ou trois étages signalés par une frise du même calcaire. A l’intérieur, les sarcophages vides sont alignés sur des rayonnages superposés creusés dans les murs blanchis. Je me tiens parmi les hautes herbes, avec le maire adjoint, devant la pierre d’entrée close comme une mâchoire. Elle porte une inscription aux lettres dorées. Arrive le frère du dernier défunt de la commune qui veut transférer le corps dans ce mausolée encore vide. La pierre d’entrée s’ouvre en coulissant vers le haut et vers le bas lorsque l’on tape le code secret, 86 25. Je me souviens du chiffre, mais je ne parviens pas à le taper dans le bon ordre. Au fur et à mesure que mes tentatives se succèdent, le frère du défunt se fâche de voir mon incapacité à ouvrir ce tombeau dont la magnificence lui échappe. Le maire adjoint finit également par s’agacer et je dois renoncer à ouvrir le mausolée.

Ce même mois d’octobre, j’ai dû subir une intervention chirurgicale lourde. Le chef de service de l’hôpital me prévint que l’opération était risquée. Mais le songe avait effacé le doute en moi-même.

Trois petits rêves
(Juin / Juillet 2008)


A l’écart de mon chemin de promenade, au pied de la falaise de calcaire gris, se trouve un petit labour bordé de buis et de noisetiers. On y accède par une courte grimpée herbeuse. Je vois un serpent de la taille d’un boa. Il est brun couleur de sang et de blanc tacheté, tout de long dans le premier sillon. Il rampe vers moi au creux de la terre renversée mais ne serpente pas. Il prend conscience de ma présence. Je devine l’hésitation et la crainte dans les yeux ronds qui me regardent… Je me réveille et veux connaître la signification de la scène. Je me rendors...
Je suis sur le large trottoir carrelé d’une avenue, devant un kiosque à journaux, dans une ville du sud de l’Espagne. Les principaux quotidiens européens sont disposés sur un haut présentoir fixé sur un trépied. J’avance ma main pour saisir Le Monde dans le casier du haut. Ce n’est pas le journal que je prends, mais ce même reptile que je tiens d’une main par le cou, à bout de bras. Sa forme s’allonge à toucher le sol. De l’autre main, je dirige sa queue jusqu’à ma bouche et, la tête renversée en arrière, je l’ingurgite précautionneusement jusqu’à ce qu’il ait disparu et soit paisiblement lové dans mon estomac. Je peux voir l’image en coupe et le serpent parfaitement replié en moi-même.

J’ai devant moi deux sphères d’eau marine qui représentent deux globes terrestres. Le diamètre de chacune d’elles est à peu près égal à ma propre taille. Bien qu’elles soient constituées d’eau, sans enveloppe pour la retenir, elles maintiennent la forme sphérique. Sur le globe de droite flottent les cinq continents dont nous connaissons les contours, si ce n’est qu’ils apparaissent tous sur le devant de la sphère. Ils sont blancs contrastés, bordés d’un large trait vert resplendissant. Sur le globe de gauche se trouve un unique continent sans forme, de même couleur et de surface équivalente. De mes mains, j’essaie de lui donner des contours originaux, me disant que l’harmonie du monde vient de la forme des continents. La difficulté réside dans la fluidité de l’eau : les dessins que j’obtiens ne sont jamais durables.

Une blanche colombe se pose sur mon épaule et me parle gentiment. Elle a pour caractères l’esprit vif et la gaieté, un brin d’espièglerie. Je suis dans une petite assemblée réunie en cercle autour d’une marelle dessinée au charbon noir. Tout est sombre, si ce n’est une part du tracé sur lequel un faible rayon jette un cercle de lumière orangée. Le meneur de jeu a écrit quelque chose en une ligne courbe qui enjambe sur la marelle, en lettres capitales et à la craie bleue. Chacun tente de deviner en vain la suite de trois bribes de phrases. C’est alors que l’oiseau, qui me parle toujours d’une voix amusée aussi bien que riante, écrit de cette même craie la suite de la phrase dans le cercle éclairé. Les lettres ne sont pas très bien alignées, comme dessinées par une main d’enfant. La colombe n’ignorait rien de ce mystère. Je ne sais comment elle s’est saisie de la craie et le souvenir des mots-clés pour moi s’en est allé.


La leçon du chat
(Avril 2008)


Une pièce cubique, sombre, autour de laquelle sont disposées des banquettes de velours rouge et orangé, style des années soixante. Les murs de velours noir ne sont pas exposés à la lumière d’ambiance que de petits abat-jour maintiennent dans les coins à hauteur des sièges. L’un des angles de la pièce est occupé par un garde-manger en inox de forme rectangulaire qui ressemble à une gigantesque cantine. Il contient les restes d’un repas pantagruélique sous l’aspect d’un quintal de salade de betterave dont personne ne semble avoir voulu. Par contre, des mets carnés, il ne reste pas un os.

Les personnes autour de moi, jeunes et repues, quittent la pièce les unes après les autres par une porte effacée qui donne sur un corridor obscur. Quand la porte s’ouvre, je perçois un voile de lumière chaude et je discerne la musique endiablée d’une discothèque. Deux ou trois personnes demeurent encore avec moi. L’une d’elles, qui semble être ma fille, se préoccupe de ce que je pourrais manger pour être plus présent dans cette fête. Avec son aide et une pelle à tarte, je prélève une part d’un reste de gâteau de pain qui nage dans de l’huile au fond de la cantine.

Alors que je me sens fatigué de manger plus qu’il ne faudrait, en une réjouissance qui ne saurait être la mienne, une jolie petite chatte riante, proprette et soyeuse, saute sur mes genoux. Son pelage est gris tigré au cou magnifiquement immaculé. Je sais qu’elle répond au nom d’Eglantine. Je prends sur mes genoux ce petit animal à l’intelligence rare et, tendant son minois vers mon visage, voici qu’il me dit que si je voulais suivre son conseil et manger comme je le devrais, il me mènerait à l’endroit qu’il connaît où pousse la nourriture saine des gens heureux.

Un changement de scène se produit. Le chat me montre le jardin qu’il fréquente, peu différencié au cœur d’une savane plane qui laisse penser à un paysage africain. Envahi par les herbes folles, le jardin carré semble au premier abord fort négligé. On dirait une friche dans laquelle toutefois poussent plusieurs variétés de légumes. Je comprends que le jardinier n’ajoute pas au geste du semeur la violence d’arracher les herbes inutiles. Le chat qui a parfois quelques difficultés à prononcer les mots mais se plaît à parler, me montre une rangée de piments rouges uniques et fins, hauts de trente centimètres chacun. Il me dit qu’il s’agit de la meilleure nourriture a laquelle il doit non seulement sa bonne santé, sa vivacité d’esprit, son bonheur, mais encore le don de la parole.

Quelqu’un vient vers nous. C’est une vieille dame à la peau brune et parcheminée, usée par la vie, portant chapeau et de lin blanc vêtue. Elle est surprise que le petit animal que je tiens dans mes bras soit si savant et parle aussi couramment notre langage humain. Elle connaît les bienfaits de son jardin et des plantes qu’il contient, mais elle n’avait pas encore entendu de chat parler une si belle langue pour fréquenter ce lieu dont elle est depuis longtemps la gardienne.


Deux petits rêves de l’invisible
(Janvier 2008)


La montagne céleste

Elle est suspendue dans le ciel ou, plutôt, dans le vide. Elle a la forme que l’on connaît du pain de sucre de Rio. Le vert pâle du pied s’atténue vers le haut, aride, où les pentes revêtent graduellement une teinte ocre, marquée sur les plis du relief. Comme dans les visions d’une nature veloutée qui reviennent dans mes rêves, les mondes végétal et animal sont absents. Avec quelques esprits individualisés et transparents, nous formons un groupe uni qui s’approche par les airs de ce lieu magnifique qui est notre destinée. Le seul caractère humain que nous conservions est la parole et la conscience dont elle témoigne. La montagne est entourée de larges terrasses, ourlées de pierres brunes sans angles, qui vont en diminuant leur espace jusque vers le sommet. Leur disposition évoque de vastes rizières, mais leurs reflets sont ceux des parcs de rivages, car elles ne contiennent que de l’eau marine qui monte ou descend en une sorte de marée. Nous remarquons que ces rives plaisantes sont prises d’assaut par les esprits migrants qui envahissent joyeusement la montagne. Aussi, choisissons-nous de monter sur les terrasses supérieures moins peuplées par ces esprits invisibles et néanmoins bruyants.





L’homme invisible

A la gare routière, je tente de trouver le moyen de sortir de la ville. Une foule compacte comme un essaim s’engouffre dans des bus anciens pour se déverser aussitôt sur les quais. Rien ne marche. Il semble qu’il n’y ait pas de conducteur disponible. Nous sommes au cœur d’un paysage urbain sombre et tumultueux. En dépit de la difficulté, je décide de quérir un taxi. Je hèle une vieille 403 Peugeot, toiture bordeaux et carrosserie kaki. Le véhicule s’arrête à ma hauteur. Je prends place sur le siège avant qui est recouvert d’un tissu côtelé de même couleur que la toiture. « Je voudrais aller jusqu’à Denfert-Rochereau », dis-je au chauffeur qui porte une casquette et un costume de tweed assortis. Il s’agit pour moi de gagner un lieu moins oppressant, baigné par la mer (« rocher et eau »), mais, néanmoins, situé dans le même « enfer » citadin.
Tandis que l’homme manœuvre la voiture et la démarre, je remarque qu’il devient invisible. Je m’en étonne. « Comment avez-vous réussi à vous rendre tel que vous êtes ? », lui demandé-je. Il prononce un terme qui recouvre sa science, mais dont je ne me souviens plus. Il l’explicite : « C’est la concentration sur soi… » Je suis surpris de voir comment cet homme, ce conducteur d’un véhicule léger, est parvenu à s’individualiser au point qu’on ne peut dire qu’il appartient encore à la foule oppressée à laquelle j’essaie moi-même d’échapper. Il a effacé sa réalité dans le monde, sauf sa parole et sa conscience et sa capacité à contourner les déversements de la multitude par sa connaissance des voies pavées et des ruelles détournées.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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