Rencontres cathares


Première rencontre de la diversité cathare


Première rencontre de la diversité cathare


Village de Roquefixade

Al cap de sèt cents ans verdeja lo laurièr

Pentecôte 2009

ROQUEFIXADE

(Ariège - France)

Introduction aux travaux

par Yves Maris


Yves ayant été hospitalisé dans la nuit, le discours est lu par Françoise Tuech
Village de Roquefixade

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Nous, qui sommes ici, nous pourrons dire : « Nous y étions ! ». La Rencontre de la diversité cathare n'est pas une sorte de colloque en vue de ressasser quelque document d'inquisition, c'est un événement qui doit marquer le temps ! Nous ne sommes pas ici pour commémorer la funeste marche de la croisade par des chants grégoriens, nous sommes là parce que le moment est venu de relever la prophétie attribuée à Bélibaste : « Au bout de sept cents ans le laurier reverdit. » Toute prophétie a sa part de légende. Celle-ci aurait été prononcée en 1309 par celui qui devait être l'un des derniers bons hommes du Moyen Âge, à s'effacer sur un bûcher. Elle a parcouru les siècles jusqu'à nous. C'est en la relevant que nous la faisons exister. C'est en la proclamant que nous lui conférons sa vérité. Oui, du fond des âges, Bélibaste nous réunit aujourd'hui.

Nous voici rassemblés, avec des approches différentes de la pensée cathare, selon que notre personnalité, nos empreintes, notre imaginaire, notre vocation nous appellent à privilégier la connaissance, la contemplation, l'ascèse, le culte des mystères ou simplement l'histoire. Il n'empêche que nous sommes venus pour faire valoir une même vision du monde, portée depuis deux mille ans par une interprétation dualiste du drame de la croix.

Jésus incarnait le pur amour ; ceux qui l'ont trahi — et nous le trahissons encore —, ceux qui l'ont condamné et exécuté — et nous le condamnons et l'exécutons encore —, incarnaient son contraire. Instrument de supplice normalisé par les textes de loi, expression de la justice et du droit, la croix dressée symbolise la nature humaine. Jésus crucifié, rejeté, abandonné, symbolise la nature divine. Les règnes sont incompatibles.

Nous comprenons que l'avènement de Jésus est le fondement d'un idéal demeuré en friche. Au commencement, il y a Jésus et le groupe des nazaréens. Ils cherchent à inaugurer le règne de Dieu sur des bases opposées à la société commune, qui est toujours la nôtre. Leur philosophie est simple et non-violente. Tout se résume à ce mot que l'apôtre Paul devait mettre en évidence : l'amour. Un concept dont il faut toute une vie, et peut-être d'autres encore, pour pénétrer le sens. S'il y a un mystère que nous devons découvrir, vers lequel nous devons tendre notre esprit, il se trouve dans la gnose de l'amour. Une connaissance paradoxale qui n'est véritable que si la pratique ou la conduite témoigne de sa vérité.

Souvenons-nous de la magnifique invective de Paul aux Corinthiens. Elle constitue une mise en garde qui s'adresse à une assemblée comme la nôtre, peut-être même dans des circonstances semblables : « J'aurais beau parler les langues des hommes et des anges, si je n 'ai pas l'amour, je ne suis qu 'un gong retentissant, une cymbale tonitruante, J'aurais beau être inspiré, savoir tous les mystères et toute la gnose, j'aurais beau avoir toute la foi au point de transporter les montagnes, sijen'aipas l'amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n 'ai pas l'amour, cela ne sert à rien. L'amour patiente, l'amour est accueillant, il n 'est pas jaloux, l'amour n 'est pas vantard, pas gonflé, pas malfaisant. Il ne cherche pas son intérêt, il ne s'irrite pas, il ne pense pas à mal. Il ne se réjouît pas de l'injustice, mais il se réjouit dans la vérité. Il supporte tout, a foi en tout, espère tout, endure tout. »

Mais qu'est-ce que l'amour, dans le fond ? Nous croyons tous savoir ce qu'est l'amour : un sentiment de nature changeante, un désir qui se porte vers un autre que soi, une affection qui lie la chaîne de la génération. Ce n'est pas de cet amour-là dont nous parle Paul ! Il ne s'agit pas d'un amour particulier, d'un amour naturel, mais d'un amour qui, nous dit-il, est « la vie de l'esprit ». Or, l'esprit n'obéit pas aux lois de la nature, mais à des lois contraires. Nous avons ce mot, a priori : amour. Mais nous n'entendons pas le bon concept. L'amour commun est un élan de nature instinctive. De caractère intuitif, il est intéressé, jaloux, possessif, il est formé de préjugés, marqué par une culture, il se clôt sur lui-même. Simple sentiment, il n'a qu'une valeur relative à la personne.

L'amour spirituel, lui, est absolu. Nous le découvrons lorsque nous effaçons de nos âmes les jugements, les croyances, les opinions, les idées reçues, les désirs liés à la nature.

Autant de barrières qui font obstacle à l'amour vrai. Ce n'est que lorsque nos âmes ont la transparence du cristal, que la nature s'efface, que nous contemplons le pur amour qui ne s'attache à personne en particulier. Ayant vu avec les yeux de l'âme cet amour sublime, sans écrin, nous commençons à aimer les êtres jetés dans la création sans faire de différence. Il y a d'abord l'amour, jamais le jugement, ensuite la personne qui souffre dans son existence.
Celui qui aime de cet amour-là est allé puiser une telle puissance à une source qui n'est ni dans la nature, ni dans la nature humaine. Nous comprenons alors que l'amour témoigne de la vie de l'esprit.
Nous ne serons reconnus en tant que cathares que si nous portons en nous-mêmes le sceau du pur amour. En chacune de nos paroles, en chacun de nos actes, il fera vivre l'esprit.

L'amour fonde la pensée cathare et la mystique de l'amour donne sens à notre cheminement. Nous allons vers la non-violence, tendus vers l'amour qui déroule devant nous une praxis de perfection. La non-violence est paradoxale et nous savons que dans le monde où nous vivons elle peut être assimilée à la soumission. Or, répondre à la violence par une contre violence revient à tomber dans le piège de la nature humaine. L'Evangile de Matthieu rapporte ces paroles de Jésus : « Moi je vous dis : ne vous opposez pas au mauvais. Mais qui te gifle sur la joue droite, tend aussi vers lui l'autre. Qui te réquisitionne pour un mille, fais en deux avec lui. » Jésus était non-violent dans un pays occupé par une armée étrangère. C'est autre chose que d'être non-violent dans un pays apaisé.

Le questionnement sur la violence ne se pose pas à nous de la même façon : nous ne sommes pas giflés tous les jours et nous ne voyons pas que l'on nous requière pour porter les bagages d'une troupe occupante. Chacun sait ce qu'est la violence physique, chacun croit savoir ce qu'est la violence morale. La difficulté majeure consiste à concevoir la violence de la nature elle-même, la violence que nous partageons naturellement, que le monde valorise extrêmement, la violence de la vie. Observons l'immense chaîne trophique de la vie et de la mort : tout être vivant est à la fois proie et prédateur. La vie se nourrit de la vie ou de la mort. Les deux termes sont si étroitement liés qu'ils sont interchangeables. La vie est une mort et la mort est une vie. Par opposition, l'idéal évangélique nous tend vers une vie qui n'est pas une mort, une vie véritable qui n'est pas liée à la mort. L'évolution des espèces a fourbi les meilleures armes pour attraper, enserrer, déchirer, empoisonner. De la ruse de l'animal à l'intelligence de l'homme, la vie appelle à manger l'autre, à saisir sa nourriture, à conquérir son territoire. Comment a-t-on pu imaginer qu'un tel monde, où les plantes elles-mêmes se font la guerre, fût une création du bon Dieu, si ce n'est en faisant de l'homme l'image de Dieu ou, pour le dire autrement, en créant Dieu à la ressemblance de l'homme ?

Jésus n'aime pas les sacrifices. Il chasse les maquignons du Temple. La non-violence est un absolu. Elle ne guide pas la relation de l'homme à l'homme, mais de l'homme à la nature entière. Paul dit dans la lettre aux Romains : « Jusqu'à présent toute la création gémit dans les douleurs. » II ne faut pas chercher ailleurs le fondement de la dualité qui va diviser le christianisme. Dès lors qu'un dieu qui assume la cruauté ou la nature du monde s'oppose à un dieu qui la rejette, deux notions de Dieu s'affrontent. Le premier habite dans le Temple, les prêtres sont ses serviteurs et ses médiateurs, il est le législateur, le garant de la justice, le chef des armées. Le second est son contraire. Il ne se perçoit que dans les âmes pures et ne parle qu'aux consciences éclairées. Nous comprenons que le premier dieu, qui connaît la haine et toute la gamme des sentiments, fasse la guerre au second. Nous comprenons aussi que le second dieu, qui ne connaît que l'amour absolu, soit crucifié en ce monde.

La non-violence ou le pur amour a un corollaire : la vérité. Non pas une pseudo vérité, d'ordre spéculatif, à laquelle répond la croyance, mais la vérité vraie qui s'appuie sur l'attestation des faits et la logique du discours. La vérité n'est pas donnée, elle est un mouvement universel de la pensée. La science est son domaine. La nouvelle gnose ne s'appuie plus sur des mythes, ces merveilleuses tentatives de la pensée pour expliquer le monde par un enchaînement d'images et de concepts, mais sur des théories scientifiques toujours renouvelées qui ne sont pas moins étonnantes et mystérieuses. À cet égard, notre vision du monde et de l'univers n'est plus celui des nazaréens de la Judée romaine, ni celui des cathares du Moyen Âge. La vérité est le corollaire de la non-violence parce que le mensonge est du domaine de la violence. Le mensonge cache toujours un intérêt, l'intérêt du puissant aussi bien que de l'esclave.

Le christianisme classique constitue le plus grand mensonge, une gigantesque manipulation fondatrice de nos sociétés occidentales. Il a laissé accroire qu'il portait le message de Jésus par voie apostolique authentifiée, alors qu'il naquit d'une construction des pouvoirs politiques, romains et mérovingiens, propres à contredire les fondements non-violents de l'idéal nazaréen. Il est de notre devoir d'approfondir la vérité historique. Nous ne pouvons pas lire les textes évangéliques sans une lecture critique approfondie de l'ensemble du corpus canonique et apocryphe. Nous ne sommes tenus par aucun credo et la théologie, c'est-à-dire le discours sur Dieu, n'a pour nous aucun sens. Qui connaît Dieu pour oser en parler ? Tout discours sur Dieu est un mensonge.

Si le mensonge n'est pas tout simplement trivial, il procède de la croyance ou de l'opinion qui constituent le dernier degré de la pensée. L'une et l'autre se fondent sur une pseudo connaissance, une gnose erronée qui a perdu la raison. La quête de la vérité est aussi difficile que celle du pur amour. Être cathare, c'est être toujours en éveil. S'il y a une discipline, dans cet élan de liberté, elle est là ! Toute parole doit être précédée du questionnement à soi-même : suis-je fondé à dire ce que je dis ? Suis-je certain de la vérité des faits ? Mon discours est-il valide conformément aux règles de la logique ? De quel droit prononcé-je tel jugement ? De même, tout acte doit être précédé du questionnement à soi-même : quel degré de violence porte-t-il ? Qu'elle violence économique contient en lui-même l'objet de ma consommation ? De quelle violence me fais-je le complice en participant à tel ou tel système mondain ? Être cathare n'est pas un mot, c'est une philosophie de vie exigeante qui nous transporte ailleurs.

La nature est une référence basse, elle ne peut constituer notre modèle, ni la nature humaine. L'accomplissement de nos vies consiste précisément à transcender la création diabolique, dont nous avons vu qu'elle est fondamentalement cruelle et perverse, que chaque créature n'existe que par la satisfaction de ses appétits.

Nous sommes végétariens parce que la violence commence dans notre assiette. Nous mangeons pour vivre, certes, mais le repas ne peut-être le moment d'une réjouissance aveugle ou celui d'une bénédiction divine. Jésus était végétarien. Il semble qu'il mangeait le poisson. C'est la raison pour laquelle les cathares du Moyen Âge faisaient de même. Il se peut aussi que les hellénistes qui ont écrit les évangiles, nous aient induits en erreur. Nous voyons que la tradition pétrinienne des premiers siècle est scrupuleusement végétalienne et nous savons que la liberté de table est venue de Paul qui s'était donné pour mission de convertir le monde païen, de l'Arabie à l'Espagne.

Manger bio n'est pas pour nous un but en soi ou une religion, c'est notre façon d'être aussi peu violent que possible envers le règne végétal. Nous sommes écologistes avec les écologistes parce que nous ne prétendons pas à la supériorité de la nature humaine dans le règne animal, et que nous n'avons pas vocation à soumettre les vivants de la Terre. La planète est un jardin qui ne nous appartient pas.

Nous sommes décroissants avec les décroissants, parce que la perfection est de l'ordre de la simplicité. La notion de pouvoir d'achat nous est étrangère. Nous n'adhérons pas à la religion du progrès qui vise à satisfaire les désirs à l'infini, qui sacrifie la vie à l'inutile et au futile. Nous vivons en retrait de la violence économique dont il est inutile de faire ici le procès.

Parce que nous sommes non-violents, au plus profond de notre âme, nous ne nous connaissons ni adversaires, ni ennemis. Nous sommes juifs avec les juifs parce que leur histoire est notre préhistoire. Nous ne pouvons pas comprendre Jésus sans connaître les enjeux de la société juive du premier siècle, sans entrer en relation avec les thérapeutes, les esséniens, les pharisiens, les zélotes, les sadducéens, les hellénistes.

Nous sommes chrétiens avec les chrétiens, je veux parler des chrétiens des Églises classiques, parce que leur histoire est parallèle à notre histoire. Il y a chez eux beaucoup de gens de bien, des quêteurs égarés du pur amour. Nous entendons les patriarches de Constantinople et de Moscou et le pape de Rome, en dépit des contradictions de leurs religions et de notre philosophie. Ils sont liés par la pesanteur de leurs traditions et leur histoire violente, tandis que nous sommes libres.

Il y a dans cette façon d'être quelque chose de Paul, qui proclame : « Libéré de tout, je me suis asservi à tous pour gagner le plus grand nombre. Et je me suis fais juif avec les juifs pour gagner les juifs : soumis à la torah avec ceux qui sont sous la torah — moi qui ne suis pas sous la torah — pour gagner ceux qui sont sous la torah. J'ai été sans torah avec ceux qui sont sans torah, moi qui ne suis pas sans loi de Dieu, puisque sous la loi du Christ, pour gagner les sans-torah. Je me suis fait faible avec les faibles pour gagner les faibles ; je me suis fait tout à tous pour en sauver du moins quelques-uns. Et je fais tout pour l'évangile, pour y avoir part » L'apôtre cherchait les conversions, dans une perspective de fin du monde annoncée, ce qui n'est pas notre cas. Le prosélytisme ne peut être pour chacun de nous que la conséquence passive d'une existence réussie. Devenons des modèles de haute humanité et laissons l'esprit souffler où il veut, quand il veut.

Je dis les choses comme si notre assemblée parlait d'une seule voix. Je sais pourtant que nous formons une diversité, que chacun se trouve à un moment particulier de sa vie, à une étape du chemin, à un croisement peut-être. Nous avons tous reçu des empreintes, des enseignements, des influences, nous avons chacun notre propre histoire et notre destin, nos inhibitions et nos barrières, nos zones d'ombre et de lumière. Notre rencontre prend acte de cette diversité. Mais ce qui nous unit est infiniment plus grand et plus puissant que ce qui nous différencie. Serions-nous là, s'il en allait autrement ?

Les discours et débats qui animeront notre pentecôte vont, je le crois, témoigner de notre capacité à écouter et à entendre et, finalement, construire notre unité. Pour la première fois depuis sept cents ans, un mouvement de la pensée cathare, affirmée en tant que telle, se produit. Certes, la réalisation de nos propres vies nous appartient, nous sommes tendus, individuellement, vers notre propre devenir ; mais notre responsabilité est aujourd'hui majeure. Il nous appartient d'avoir ou de ne pas avoir une existence collective. Ne nous quittons pas avant d'accomplir ensemble quelque chose de grand et d'irréversible.

Dans les flammes des bûchers, les cathares du Moyen Âge nous regardent.

  • Intervention de Bertran de la Farge. Cliquez pour la lire sur le site www.catharisme.eu

  • Table ronde : Quels fondements pour la pensée cathare d’aujourd’hui ? Vision du monde, Origine du christianisme, Société.

  • Table ronde : Quelle praxis pour les cathares d’aujourd’hui ? Non-violence, Simplicité, Altruisme.

  • Agapes prises en commun au village

  • Évocation du catharisme médiéval : diaporama « Entre ciel et terre », de Stéphane Avenel (présentation poétique mêlant photographies, textes en rapport avec le catharisme et musique.)

  • Lecture de « La caverne » de Platon et discussion (pech de Roquefixade).

  • Intervention de Roberto Berretta. Cliquez pour la lire sur le site www.catharisme.eu

  • Forum : Être cathare aujourd’hui.

  • Synthèse de Bertran de la Farge (en attente)


  • Conclusion des travaux

    par Yves Maris


    Yves ayant été hospitalisé, le discours est lu par Françoise Tuech
    Village de Roquefixade

    Mesdames, Messieurs, Mes amis,

    Cachée dans les bois, il y a près d’ici une grotte où les cathares du Moyen Âge avaient probablement l’habitude de se retrouver pour écouter quelque prédicateur. Le lieu pouvait aussi servir de refuge aux fugitifs. On voit encore l’ancrage des poutres de l’auvent dans la paroi rocheuse et des matériaux de construction dispersés au fond de l’antre. Le lieu n’est pas aujourd’hui très accueillant ; mais nous pourrions envisager de nous y retrouver pour nous relier à ceux qui nous ont précédés. Nous ne cherchons ni le confort ni les décors que notre société sait si bien utiliser lors de colloques ou de congrès. Nous avons pensé qu’une organisation bien ordonnée et recherchée ne convenait pas à notre cheminement, qu’elle venait en contradiction avec les scènes évangéliques : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids, et le fils de l’homme n’a pas où reposer la tête. » Les meetings sophistiqués coûtent cher et nous ne souhaitons pas laisser des questions d’argent s’imposer dans nos relations.

    Après cette rencontre historique, nous ne pouvons plus être tout à fait comme avant. D’abord, individuellement, parce que nous nous sommes questionnés sur notre propre existence, nous avons peut-être découvert un cheminement qui pourrait être le nôtre, nos vies ont pu trouver ici leur véritable sens, nous avons fait des rencontres inoubliables. Ensuite, collectivement, parce que nous avons dessiné un corps social dans la continuité de celui des cathares du Moyen Âge et le prolongement de la longue chaîne gnostique. Il nous appartient maintenant de consolider ce corps, de le mettre en mouvement et de le faire vivre.

    Nous ne pouvons pas formaliser notre élan conformément à un droit social, le normaliser, le figer dans une structure associative de caractère mondain, dont la trivialité serait contraire à notre idéal. Laissons au monde ses organisations associatives, partisanes ou ecclésiales qui génèrent des hiérarchies, des règlements, des obligations légales. Restons anarchistes ! Nous nous sommes déjà orientés vers un déploiement en réseau, continuons, puisque c’est la meilleure voie pour être librement reliés. Le réseau tisse de lui-même sa logique. Il vit sa propre vie, que nul ne saurait maîtriser. Chacun de nous témoigne d’une existence sur la toile, chacun constitue un point qui se déplace librement dans l’espace et le temps sans démailler l’ensemble. Tout groupe de rencontre qui se constitue en tel ou tel lieu forme un nœud ou un repère qui consolide l’ensemble. Chacun de nous a vocation à nouer les liens et à former un nœud. Un réseau n’a pas de point central, sa raison [d'être] est de s’étendre à l’infini. Le réseau des cathares d’aujourd’hui sera notre œuvre à tous. Par des événements comme celui que nous connaissons, nous le rendons visible ; nous choisissons d’apparaître, pour nous aimer, les uns les autres et nous réconforter.

    Le terme « cathare », du grec katharos qui signifie « pur », pose question à nos détracteurs qui invoquent l’histoire et nient son authenticité. Ils insinuent le doute. Nous comprenons l’enjeu, car il faut être nommé pour exister ; et la négation du terme efface notre existence. Certes, ce serait un abus de langage de prendre le mot au sens premier. Nul ici ne prétend être pur ; nous ne sommes pas sans mélange. Mais le terme est désormais consacré par l’usage et nous le prenons comme tel. Il ne nous viendrait pas à l’idée de ne pas utiliser le terme « chrétien », au prétexte qu’il n’apparaît qu’à la fin du premier siècle sous le calame d’Ignace d’Antioche qui reprend une dénomination populaire : du grec khristianos qui signifie « frotté d’huile ». De même, je ne vois pas le mal qu’il y a à se proclamer hérétique. Le terme « hérésie », du grec hairesis qui signifie « opinion particulière », nous oppose très justement à la pensée unique qui mène le monde. Être hérétique dans la société que nous connaissons constitue notre gloire.

    Qui sommes-nous ou, plutôt, qui voudrions-nous être ? Si nous partons des notions développées par Paul dans sa lettre aux Romains, nous sommes d’abord des fils d’Adam, c’est-à-dire des fils de l’homme. Et nous savons que le premier homme est encore une bête. Paul propose le concept d’« homme animal ». Celui-ci n’est mené que par ses appétits ou ses instincts de survie ; il a des sentiments, il se montre aimable, jaloux, cruel, violent et possessif. Il ne peut vivre en société que s’il est encadré par un droit, s’il est soumis à une loi positive imposée par une puissante autorité. Selon la légende biblique, cet homme animal est la créature du dieu des Hébreux. La torah est la loi que ce même dieu accorde à son peuple pour garantir son existence sociale. L’alliance qui en résulte a pour but la vie éternelle, en contrepartie de la reconnaissance et de la fidélité à ce dieu : les fidèles sont assurés d’une longue vie par l’éternité du peuple et par le sang ancestral qui coule dans leurs veines et qu’ils transmettront à l’infini.

    À l’homme animal, Paul oppose l’homme spirituel. Il s’agit d’une création qui échappe au dieu du monde. Elle émane du Christ : « De sorte que par le Christ, dit Paul, on est une création nouvelle : ce qui est ancien a passé ; voici que tout se renouvelle. » Le Christ est le créateur du nouvel homme. Il est certes lui-même « fils de l’homme » par la chair, mais il dépasse la filiation humaine pour devenir « fils de Dieu » par l’esprit. Tandis que l’homme animal est constitué d’une âme et d’un corps, le nouvel homme est doté de l’esprit et, par conséquent, du discernement de la conscience. Il se libère de sa nature, des appétits, des instincts, des sentiments qui s’attachent à la génération charnelle. Il n’a d’autre loi que celle qu’il découvre au cœur de sa conscience éclairée : la loi du Christ. Il est non possessif et non-violent. Il a vocation à se libérer du corps et de l’âme, pour n’être plus qu’esprit : « Qui me délivrera du corps de cette mort ? », s’écrie Paul. L’éternité concerne désormais la personne elle-même, non plus le peuple en son ensemble. L’accomplissement de chaque vie réside dans sa participation à l’esprit.

    Nous comprenons que la question sexuelle est sous-jacente à cette dualité humaine. Dans la tradition juive, Israël est fils de Dieu, en tant que peuple. La notion de filiation est collective. Pour tout homme, la bénédiction de Dieu se traduit par une famille nombreuse, en bonne santé. L’éternité réside dans la procréation et se gagne par la génération, l’acte sexuel est sacralisé en tant que principe de vie éternelle et obéissance au pacte d’alliance que les patriarches ont conclu avec Dieu : « Croissez et multipliez-vous ». Le peuple doit survivre et son dieu avec lui. Les intérêts sont liés au taux de fécondité.

    Dans la conception chrétienne, la vie éternelle est attachée à la personne qui participe à l’esprit du Christ : « Le premier homme, Adam, dit Paul, fut une âme vivante, le dernier Adam [le Christ] est un esprit qui fait vivre ». L’âme meurt avec le corps, tandis que l’esprit est immortel. Pour être bien compris, Paul ajoute : « Il n ‘y a pas d’abord l’esprit, mais l’âme, et ensuite l’esprit ». La génération d’Adam est charnelle et mortelle, la génération du Christ est spirituelle et immortelle. La première création s’accroît grâce à une filiation charnelle, la seconde création se développe grâce à une filiation spirituelle.

    L‘acte sexuel vient de perdre son sens. C’est avec cette notion fondamentale de la perte de sens de l’acte sexuel que nous devons aborder la question de la sexualité dans le christianisme. Il s’agit d’autant moins d’une question morale que nous savons que la morale n’a pas de fondement vrai. Il s’agit d’une question de principe. Faire l’amour pour procréer dans la chair nous retient simplement dans la génération première et inscrit notre progéniture, a priori, dans cette génération qui revêt la forme de l’exil terrestre et de la captivité corporelle. La responsabilité de l’acte réside dans la fécondation bien plus que dans les ébats amoureux.

    Les judéo-chrétiens n’ont pas rompu avec la tradition juive. Le mélange de l’âme spiritualisée et du corps sanctifié fonde chez eux la croyance en la résurrection de la chair, qui justifie l’acte sexuel, a posteriori. Interrompre une grossesse ne signifie donc pas seulement effacer une vie en puissance, mais contrarier la logique qui conduit de l’acte à la descendance, c’est-à-dire à une longue vie par procuration. L’avortement devient un péché plus grand que le meurtre ou le viol, car il nie la bénédiction de Dieu qui réside dans la filiation porteuse d’éternité. De même, la contraception est condamnée parce qu’elle refuse objectivement la bénédiction divine. Aussi, puisque l’acte sexuel ne peut tendre que vers la procréation, il doit être sacralisé par le mariage, garant de la filiation. Nous voyons que nous sommes à l’opposé de la pensée cathare.

    La discussion est ouverte, dès le premier siècle, entre les ascètes, pour qui la procréation n’a plus de sens, et les géniteurs, pour lesquels elle reste un commandement de Dieu. Paul, qui est persuadé de vivre la fin des temps, demande que l’on ne se marie pas, sauf à ne pouvoir maîtriser sa continence. Dans ce cas, dit-il, que chacun, de l’homme et de la femme, ne se refuse pas aux appétits de l’autre. Pour l’apôtre, le mariage est une tolérance. Il ne vise plus la procréation, qui perd également son sens dans une perspective de fin des temps imminente, mais la limitation de l’acte sexuel. Le mariage constitue une barrière contre l’amour libre, auquel il ne peut adhérer, mais que pratiquent certains gnostiques, pour qui aimer sans procréer constitue une délicieuse désobéissance au créateur.

    Je ne crois pas que nous devions nous focaliser sur l’acte sexuel à propos d’une pensée cathare modernisée. Fidèles à la logique judéo-chrétienne, les catholiques proclament l’interdit de la contraception. Nous pensons différemment que mieux vaut la régulation des naissances que le populationnisme ou l’humanité proliférant comme une lèpre sur la planète Terre.

    Les gens irréfléchis nous opposent généralement deux arguments contradictoires : soit l’ascèse cathare amène à l’extinction de l’humanité, soit la chasteté est impossible à vivre. Au premier, nous répondons que l’humanité est loin d’avoir vocation à être parfaite ; au second, que la continence n’est le fait que d’une poignée d’élus qui prononcent leurs vœux de perfection. Lorsqu’elle s’agenouille devant Guilhabert de Castres, Esclarmonde de Foix a cinquante ans, elle est veuve du vicomte de l’Isle-Jourdain et a élevé ses cinq enfants auxquels elle a abandonné son héritage. Entre les superstitions de Pèire Authié, qui s’interdit d’effleurer la main d’une femme, et les frasques de Guillaume Bélibaste, qui engrosse une passante, je choisis la sagesse d’Esclarmonde. Une vie accomplie doit avoir été vécue. Et une sexualité libérée ne prépare pas moins à des vœux de perfection qu’une inhibition morbide.

    Lorsque nous agissons, en toutes choses, ne nous demandons pas si nous dérogeons à une règle, si nous bafouons un dogme, si nous enfreignons une norme, si nous heurtons une morale mondaine. « Tout est permis ! » proclame Paul qui abroge toute loi positive. « Mais tout n’édifie pas », ajoute-t-il. Posons-nous les questions en ce sens : notre parole ou notre action est-elle violente ? S’inscrit-elle dans notre démarche d’amour ? Sommes-nous vrais ou ne le sommes-nous pas ? Bref, sommes-nous en contradiction avec notre conscience et notre conscience est-elle suffisamment éclairée ? Nous ne sommes pas seulement responsables de nos actes en eux-mêmes, mais de ce qu’ils provoquent, de la cascade de causalités que nos paroles ou que nos actions entraînent. La perfection de nos initiatives ne va pas sans cette prise de conscience.

    Certains nous diront encore que le catharisme fut une Église de parfaits et que, depuis que le dernier fut brûlé sur un bûcher, l’Église s’est éteinte ; comme si la pensée et l’esprit du Christ se consumaient avec le corps. J’ai entendu des historiens du catharisme médiéval, et d’autres qui ne le sont pas, affirmer que la chaîne apostolique était rompue en sa branche cathare, puisque nul n’était désormais disponible pour recevoir des vœux de perfection et pratiquer l’imposition des mains rituelle. J’ai même entendu l’un d’entre eux dire qu’il faudrait qu’un évêque catholique passât à l’hérésie pour que l’esprit cathare fût justifié par la chaîne apostolique ! C’est ignorer que cette chaîne apostolique fut une invention d’Irénée de Lyon, au deuxième siècle. L’évêque cherchait à asseoir l’autorité de l’Église romaine, qu’il représentait, face aux disciples de Marcion et de Valentin. Nous n’avons que des récits légendaires sur le devenir des premiers disciples de Jésus. Nous savons que Jacques, non le disciple mais le frère de Jésus, fut le patriarche de la communauté de Jérusalem, selon le principe dynastique. Nous savons qu’il était, dans un premier temps, entouré de Pierre et de Jean. Que la pensée libérale de Paul était loin de recevoir leur agrément, même s’il réussit à leur arracher un accord au sujet des païens convertis. Paul ignore toute idée de succession apostolique. D’abord, il se considère comme le seul apôtre, l’envoyé du Christ par opposition aux disciples à qui Jésus n’a jamais demandé d’aller annoncer le royaume en dehors d’Israël. Il raconte, qu’après avoir reçu la grâce et mission du Christ d’aller vers les nations, il se mit aussitôt en chemin vers l’Arabie et ne rencontra Pierre et Jacques que trois ans plus tard. Opposer la succession apostolique à la résurgence cathare, c’est nier Paul et tout ce que le corpus canonique a d’authentique. C’est prendre l’argument de Rome !

    L‘idée de chaîne apostolique s’appuie sur la notion de succession authentifiée. Le baptême, l’onction, l’imposition des mains sont reçus d’untel qui les a lui-même reçus d’untel et ainsi de suite. Sur le principe de la grâce, qui n’est reçue que du Christ, sans intermédiaire, Paul suppose à ce système d’authentifîcation qui favorise les divisions et provoque les excommunications.

    Voici ce qu’il dit face à une situation qui préfigure l’institution d’Églises diverses : « Ceux de Chloé m’ont fait savoir à votre sujet, mes frères, qu ‘il y a des disputes parmi vous. Je dis ceci, parce que chacun de vous dit : moi je suis de Paul, moi d’Apollos, moi de Képhas, moi je suis du Christ. Etait-il partagé le Christ ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Avez-vous été immergé au nom de Paul ? Je remercie Dieu de n’avoir immergé aucune d’entre vous, sauf Crispus et Gaïus, pour que nul ne puisse dire que vous avez été immergés en mon nom, J’ai immergé aussi la maison de Stéphanos. Pour le reste, je ne sais si j’ai immergé personne d’autre, Non, certes, le Christ ne m’a pas en effet envoyé pour immerger mais pour annoncer le message. ». Nous aurons compris que Paul n’attache pas d’importance à quelque rituel d’appartenance. Seule la grâce du Christ fait le bon chrétien !

    L‘idée de chaîne apostolique pourrait prendre sens si elle permettait de transmettre l’enseignement authentique de Jésus à chaque génération. Or, nous savons bien que l’Église romaine a, à maints égards, un enseignement contraire à celui de Jésus et nous devons admettre que l’Église cathare du Moyen Âge ne portait pas non plus l’enseignement authentique de Jésus, malgré tous ses efforts pour s’en rapprocher au plus près. L’enseignement authentique de Jésus est perdu parce qu’il n’y a jamais eu de véritable chaîne apostolique. Nous ne pouvons tenter que de le retrouver, par la critique des textes dont nous disposons, par notre questionnement, par les effets de la grâce et par notre vécu. La perfection de Jésus ne se transmet pas, elle s’expérimente.

    Mais nous savons que la perfection véritable n’est pas de ce monde et que nous ne l’atteindrons pas dans le domaine de l’incarnation. « Quand viendra le parfait, dit Paul, ce qui est partiel disparaîtra. » La perfection est un cheminement vers le pur amour et la simplicité. Elle n’est jamais un état, seulement un mouvement. Paul dit aussi : « Je n’ai pas encore reçu [toute la connaissance] et je ne suis pas encore parfait, mais je poursuis et tâche de saisir [de comprendre], ayant moi-même été saisi par le christ Jésus. »

    II n’empêche que vient un moment où, par abus de langage, la perfection est reconnue et où « le parfait » devient le modèle vivant. Nous savons qu’il y a un cercle intérieur de parfaits dans l’Église paulinienne, comme chez les cathares du Moyen Âge. Voici ce que dit l’apôtre à propos d’un enseignement ésotérique sur la sagesse : « Nous parlons de sagesse parmi les parfaits, sagesse non de ce siècle ni des chefs de ce siècle, nous parlons d’une mystérieuse sagesse de Dieu, celle qui a été cachée et qu ‘avant les siècles Dieu a prédestinée à notre gloire, celle qu’aucun chef de ce siècle n’a connue. Oui, s ‘ils l’avaient connue, ils n ‘auraient pas crucifié le seigneur de gloire. »

    Le mouvement cathare peut-il vivre dans la modernité sans un cercle de parfaits ? Si, chez Paul, le parfait n’a vocation ni à baptiser, ni à imposer les mains, il constitue cependant le modèle pour ceux dont le discernement de la loi du Christ n’est pas assuré. Paul dit clairement : « Je poursuis le but pour le prix auquel Dieu m’a appelé d’en haut dans le christ Jésus. Nous tous, les parfaits, c’est donc à cela qu’il nous faut tendre ; et si vous tendez à quelque chose d’autre cela aussi Dieu vous le dévoilera. Il n’y a qu ‘à marcher à partir d’où nous sommes. Soyez mes imitateurs, frères, et surveillez ceux qui marchent selon l’exemple que vous avez en nous. » Paul était un éclaireur et les parfaits, autour de lui, parmi les premiers selon le Christ. Sans modèle de parfaits vivant dans notre siècle, nous avons toutefois l’évangile et l’enseignement de Paul. L’esprit transcende les siècles et nous ne sommes pas aussi seuls et ignorants que nous pourrions le penser.

    Plus le cercle des croyants que nous constituons s’élargit, plus nous avons la chance de percevoir ici et là de brillantes personnalités s’élever dans l’intellect et la vérité, dans la pratique du pur amour et de la simplicité. Nous ne devons pas considérer l’imposition des mains comme un acte magique qui ferait descendre l’esprit sur terre ou le transmettrait d’une personne à une autre. Nous ne sommes pas du genre magicien et nous savons que l’esprit souffle où il veut, quand il veut. L’imposition des mains signifie la reconnaissance d’une grâce préalablement reçue. Elle marque le passage du seuil, à partir duquel le chemin de perfection devient visible. L’imposition des mains est un témoignage, une attestation. Elle est le signe d’une élection auquel une très large communauté peut conférer, le moment venu, autant d’authenticité qu’un cercle étroit de parfaits. Il n’y a pas d’abord le parfait, puis la communauté, mais inversement, le mouvement communautaire, puis les parfaits garants des liens qui réunissent dans la communion de l’esprit.

    Ne soyons pas impatients. L’amplitude de notre mouvement s’inscrit dans le long déroulement du temps et nous sommes la génération refondatrice.

    Je vous remercie.

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