Le chemin de Damas


Tout existe par Dieu mais tout n'a point l'existence


La confusion entre Dieu et Satan

4 - Tout existe par Dieu mais tout n'a point l'existence

aul vient de dire que les idoles n'ont point de réalité et qu'elles ne sont que des représentations vides, quel que soit le nombre de dieux et de seigneurs qu'elles supposent (1 Co. VIII, 5). Dieu ne s'enferme pas dans une représentation. Les convertis n'ont foi qu'en un seul Dieu (Rm. I, 25) et un seul Seigneur. Il révèle la vérité céleste comme seule réalité (1 Co. VIII, 6). La lecture des Hymnes laisse entendre l'idée qui nous semble à la source de l'inspiration paulinienne (Ibid. 6) :

    « En dehors [du statut promulgué par celui qui est], rien n'a été et rien ne sera à l'avenir ; car c'est le Dieu des connaissances qui l'a établi, et il n'y a personne d'autre que lui. » (Hy. XII, 10-11)

    « Mais pour nous, il n'y a qu'un dieu, le père de qui tout vient et pour qui nous sommes et qu'un seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes. » (1 Co. VIII, 6)

L'idée montre que l'ordre de la création est déterminé par Dieu (Règle III, 15-18). Chaque être accomplit sa tâche, selon les lois que Dieu a dictées à sa nature ; car « en sa main sont les lois de tous (les êtres). » (Ibid. 16-17) (Hy. I, 19-20). L'on retrouve l'idée de l'ordre de l'univers et des lois qui le structurent en Test. Neph. III. Egalement : « Il a déterminé la course des astres pour fixer l'échéance des heures de jour en jour. » (Ps. Sal. XVIII, 10). La sanctification des jours par les Saints procède de l'idée que la Torah s'appuie sur l'ordre naturel de la création. Elle prolonge dans la société des hommes les lois de la nature.

Le Livre des Jubilés enseigne que l'histoire du monde est inscrite sur des tables célestes, « depuis jour de la nouvelle création, jusqu'au temps où les cieux et la terre seront renouvelés ainsi que toutes leurs créatures, comme les puissances du ciel et comme toutes les créatures de la terre, jusqu'au temps où sera créé le sanctuaire du Seigneur, sur le mont Sion, et où tous les luminaires seront renouvelés pour la guérison, la paix et la bénédiction de tous les élus d'Israël. » (Jub. I, 29) (voir Sg. II, 24).

Si rien n'existe hors de la volonté de Dieu, voilà bien la preuve irréfutable que l'évangile trouve en lui son fondement (pour le bien ou pour le mal) : « [Car il n'arrive rien] sans que tu le veuilles, et, sans que [cela t'ait plu, rien n'a été fait] ; [et sans] ta menace pas de trébuchement, [ni] de coup sans que tu l'aies connu. » (Hy. X, 17-19) (Ibid. X, 2). Puisqu'il n'y a qu'un Dieu (Hy. XII, 11), le doute est exclu : l'évangile concourt donc à la volonté de Dieu. Le sens de la correspondance de l'apôtre s'éclaire d'une clarté nouvelle, si l'on accepte d'entrer dans la dialectique qui se joue entre lui-même et les Nazaréens issus de la tradition essénienne. Lorsque Paul dit « mais pour nous » (1 Co. VIII, 6), il signifie qu'il partage une part de la doctrine des Saints, pour mieux affirmer que l'originalité de l'avènement du Christ amène à revoir la doctrine ancienne.

La Règle enseigne que « l'Institution de l'esprit de sainteté [est fondée] selon la vérité éternelle » (Règle IX, 3-4). La Communauté en tant qu'institution légale, représente « la vérité et la justice sur terre » (Ibid. I, 5-6). Elle trouve sa légitimité en la connaissance du « Décret du temps » (Règle IX, 14) (Ibid. X, 1-5), qui l'assure d'être rangée dans l'ordre de la création tel que le Seigneur l'a voulu. La Torah est une loi positive gravée au burin sur des tables de pierre. Néanmoins, elle participe à la loi naturelle, par sa prétention à régler les hommes selon leur nature, telle que le Créateur en exprime la volonté. Paul conserve l'idée que le vrai se reconnaît dans la conformité à la loi. Pourtant, la vraie loi n'est plus la loi de Moïse, ni son interprétation sanctifiée par la Communauté, mais la pure loi de l'esprit. Le Christ révèle que la volonté de Dieu est naturellement inscrite dans la pensée de chacun.

Dieu est dit « le Père » (1 Co. VIII, 6) ; c'est-à-dire le principe « de qui tout vient » (Ibid. 6). Le concept d'un dieu père n'est pas fréquemment exprimé dans l'enseignement de la Communauté des Saints (Jub. I, 28) (Test. Jud. XXIV, 2). C'est autrement le Maître de justice qui devient « un père pour les fils de la grâce » (Hy. VII, 20) ; une qualité que Paul reprend pour lui-même : « Vous n'avez pas plusieurs pères, car c'est moi qui vous ai engendrés en Jésus Christ par l'évangile. » (1 Co. IV, 15). L'affirmation de la paternité du Dieu du ciel est en revanche fréquente dans la tradition pharisienne, où l'apôtre semble l'avoir prise (Php. III, 5) (voir Chema, Amidah, Qaddich...) : « Notre père qui est dans le ciel. » (M. Sotah IX, 15). L'expression dans les Memoria de Matthieu vient en contrepoint de la prière pharisienne : « Notre père qui est dans les cieux. » (Mt. VI, 9).
La paternité d'Adonaï-Yhwh peut s'entendre de façon quasi littérale ; par exemple dans le psaume du roi messie : « Je veux énoncer le décret de Yhwh : il m'a dit : "Tu es mon fils, c'est moi qui t'ai engendré aujourd'hui ! Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage et les confins de la terre en possession". » (Ps. II, 7-8). Adonaï-Yhwh peut apparaître comme le procréateur d'Israël, même s'il ne s'agit jamais que d'établir une relation légale et une reconnaissance mutuelle entre le père et le fils (Dt. VIII, 5 ; Os. XI, 1-14). Point de paternité sans légalité successorale.

Cela ne signifie pas que Dieu est le père de tout. Etre le créateur de tout esprit, bon ou mauvais, comme l'affirme la Règle, n'implique pas nécessairement l'affectivité. La paternité ne relève point du mystère (Règle III, 23), mais du genre (Rm. VIII, 16). Dieu n'assume pas plus la paternité des représentations vides figurées par les idoles (1 Co. VIII, 4), que la paternité de l'esprit de perversion, ou encore la paternité de la Torah (Ga. III, 19). « Le corps du péché » (Rm. VI, 6) peut difficilement résulter de son acte créateur, moins encore de sa paternité. Le croire, revient à attribuer à Dieu, non point la création objective d'un élément qui lui est intrinsèquement contraire, qui n'a d'autre rapport avec lui que la haine (Rm. VIII, 7) et ne peut hériter de son règne (1 Co. XV, 50), mais la paternité immédiate du mal. Ce que l'apôtre ne peut concevoir.

Dieu ne peut être le Père des fils des ténèbres car « c'est vers le chaos que tend leur désir, et leur appui est dans ce qui n'ex[iste] pas [et n'existera] pas ; [car c'est au Dieu] d'Israël qu'appartient tout ce qui existe et existera. » (Guerre XVII, 4-5). Les fils de lumière ont seuls accès à l'existence, par la glorification du Christ « par qui tout existe » (1 Co. VIII, 6) (2 Co. IV, 6) (Php. II, 15). Si l'on considère le verset suivant, extrait du rouleau des Hymnes, l'on peut mieux voir le cheminement de la pensée de l'apôtre qui ne reconnaît point à Dieu la paternité de la chair : « Il n'y a rien en dehors de toi. Qu'est-ce donc que l'homme, ce néant, qui ne possède qu'un souffle ? » (Hy. VII, 32). Le Juste décline à l'homme toute intelligence en dehors de Dieu. Mais l'interprétation paulinienne ajoute : si l'homme est un néant, alors, en tant que tel, il n'est point une créature, puisque le tout est en Dieu et que le rien est nécessairement en dehors de lui. L'idée que l'homme est poussière et retournera à la poussière est très présente dans le chant des Hymnes : « Mais qu'est-il donc, celui qui retournera à sa poussière ? » (Hy. XII, 31).

Le péché est dans le corps comme « le dard de la mort » (1 Co. XV, 56). Si la puissance (angélique), qui habite le corps de l'homme, a donné la mort pour les générations (Rm. V, 12), si elle lui est à ce point liée que l'on ne puisse l'arracher sans crucifier le corps (Ibid. VI, 6), alors, elle a aussi nécessairement imaginé ce corps, puisqu'il est « un corps de mort » (Ibid. VII, 24), qu'il n'y a point de corps de chair qui ne meure. A l'exception de cette « sorte de chair » (Ibid. VIII, 3) que fut le corps du Christ, sans pour autant être un corps d'homme, puisqu'il était sans péché (2 Co. V, 21). Le corps et l'âme répondent à une loi qui les lie et leur donne à convoiter. Paul la nomme la loi du péché. Le péché distribue la vie du corps, répond à son instinct de survie, à sa soif de posséder, et finalement il lui donne la mort, parce que, selon la loi de la génération, il est d'autres corps qui pour vivre attendent cette mort.

La société des hommes aussi a sa loi. Celle-ci est « la puissance du péché » (1 Co. XV, 56). Elle procède également du principe du mal, le prolonge dans le corps social. Elle dirige le monde comme la loi du péché mène le corps de chair. Le Christ crucifié meurt à la « loi du monde » (Ga. II, 19) tout autant qu'à la « loi du péché » (Rm. VII, 23). Il serait plus juste de dire qu'il guide les hommes vers « le chemin de toute chair » (Ant. bib. XXXIII, 2). Comment mourir d'une mort d'homme pour celui qui n'est point tout à fait tel (Rm. VIII, 3) ?

Du principe des lois (de la loi du péché et des lois du monde) et de la vie (mortelle), l'on ne sait dire où est la cause première. Dans le corps se mêle la convoitise à la volonté de vivre. La vie du monde s'organise selon le même schéma passionnel, comme un cercle où la vie et la mort se confondent. Ici et là, l'ennemi contrarie la volonté de Dieu. La stratégie qui s'actualise dans l'avènement du Christ tend à la victoire du Seigneur sur la mort (1 Co. XV, 54) et sur le monde (Ga. I, 4). Cette victoire ne se gagne pas en offrant l'immortalité à un corps de chair devenu mortel par la faute d'Adam (1 Co. XV, 50). Il ne s'agit nullement de le guérir d'une affection fatale qui aurait nom « péché ». Le corps est par lui-même la maladie mortelle sexuellement transmissible.

Le projet divin consiste à insuffler l'esprit dans une « création nouvelle » (2 Co. V, 17) (Jub. I, 29 ; V, 12), dans le but d'ôter à la mort toute matière à croquer (1 Co. XV, 54). Les choses vouées à la destruction sont vaines par nature (Rm. VIII, 20-21). Tout vivant qu'il est, l'homme psychique est déjà mort (Ibid. VII, 10) (Mt. VIII, 22). Dieu seul peut être appelé Créateur et Père, parce que seule la réalité (spirituelle) peut avoir été à la fois créée et engendrée (Ibid. 16). La « création nouvelle » semble comme un retour au statu quo ante, tandis que Adam n'avait point péché. La création céleste ne connaissait alors que la « loi de Dieu » (Rm. VII, 25). Du péché d'Adam a surgi l'asservissement de la terre, une parenthèse de mort que le Christ referme (1 Co. XV, 22 ; 45).

« Les anges », « les principautés », « les puissances », alignent une hiérarchie de « créatures » qui cherchent à séparer l'homme de l'amour de Dieu (Rm. VIII, 39). Leur fatalité est d'être abolies avec la création qu'elles hantent (1 Co. XV, 24 ; II, 6). Paul donne le nom de « Satan » au principe régnant. Il est le maître de la vie et de la mort, de la loi du péché qui possède les corps (1 Co. VII, 5), des lois qui régissent le monde et asservissent les hommes (1 Co. V, 5). Satan a contrarié Dieu en occultant son œuvre céleste (Rm. VIII, 20). Pourtant, il n'existe que dans l'éphémère de son propre règne. N'ayant point de part à l'éternité, il n'a aucune réalité.

Le nom commun « satan » apparaît dans son rôle en Za. III, 1. Il s'agit du procureur en cour de justice divine, celui qui plaide contre l'homme (voir 1 Ch. XXI, 1). Satan comme personnalisation de l'esprit du mal se retrouve généralement dans les écrits esséniens (voir Ps. pseudo dav. XIX, 15, écrit contemporain de Paul). En 1 Hé. LIII, 3, Satan est le chef des démons qui supplicie les pécheurs après le jugement. En 1 Hé. LIV, 6 ; LXV, 6, Satan est le principe du mal. Egalement en Jub. X, 11 ; XXIII, 29 ; XL, 9 ; XLVI, 2 ; L, 5. Dans le Testament des douze patriarches, Satan est celui qui égare les hommes (Test. Lévi II, 3j ; Test. Dan II, 6 ; V, 6 ; VI, 1 ; Test. Gad III, 7).

Dieu est le principe de « tout » ce qui est vraiment (1 Co. VIII, 6), c'est-à-dire des être revêtus de l'immortalité. Quel est donc ce monde pour que Dieu n'y reconnaisse point sa création ? Le Seigneur vient sur la terre comme un nouveau créateur. Le Christ dévoile aux hommes la part de la réalité et la part de l'éphémère, ce qui est à Dieu et ce qui est à Satan (Rm. VIII, 20). L'être « vient » de Dieu (1 Co. VIII, 6). Le Christ le révèle et l'accorde comme une grâce. Les hommes revêtus de l'esprit accèdent alors à l'éternité de ce qui est (à Dieu) (1 Co. XV, 53-54).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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